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La personnification, l’essentialisme et l’idéalisme, ou les infortunes du langage

Réflexion sur le pouvoir des mots

par Faysal Riad
9 janvier 2007

Je veux parler ici de ces maladies qui affectent l’esprit passionné, qui se répandent dans les mots en les chargeant de connotations, marquant parfois durablement les esprits et ruinant toutes possibilités d’expression rationnelle. Dans certains cas, des gens bien informés mais manifestement malintentionnés infusent volontairement leur poison en vue d’aliéner leurs semblables ou de s’assurer des revenus confortables. « La France a décidé... » ; « Le Pouvoir pense... » ; « L’Amérique a intérêt... » ; « Les Noirs sont... » ; « Les Femmes aiment... ». Et bien entendu « L’Islam est... ». Des personnes très cultivées, très diplômées, ayant parfois beaucoup de pouvoir peuvent aussi être touchées par ces maux : le niveau d’étude ne fait rien à l’affaire. Comment les repérer ? Pourquoi se propagent-ils si rapidement ? Comment les vaincre ?

Un cas exemplaire

Dans un amphi de la région parisienne, une dame qui avait fait beaucoup d’études et qui avait voyagé dans le monde entier, participait en tant que « spécialiste », à une conférence pour des jeunes profs inquiets de devoir travailler en « banlieue » face à des « publics » spéciaux. Mes souvenirs ne sont pas précis et je n’aurais vraiment aucune raison de parler d’elle si ce jour-là, un niveau aussi affligeant de bêtise n’avait été atteint avec autant de brio. Je dois ajouter que c’est parce que son discours me semble aujourd’hui révélateur d’une attitude très répandue chez les intellectuels médiatiques et les journalistes, qu’il mérite selon moi qu’on s’y arrête un peu. Et puis après tout ; c’est bien une pensée officielle qu’on nous infligeait là puisque ce stage était organisé par le ministère, qu’il était obligatoire pour bon nombre d’entre nous et qu’il réunissait des personnes reconnues et respectées qui avaient pour la plupart déjà publié de nombreux ouvrages très savants.

On tentait ce jour-là d’expliquer certains des problèmes sociaux que l’on peut observer dans les périphéries des grandes villes des pays industrialisés, par des « analyses » (en fait des extrapolations) de vieux textes datant pour la plupart de plus de mille ans. Apparemment, pour comprendre certaines caractéristiques des « jeunes de banlieue », il fallait essentiellement se référer à l’Islam (pris comme une totalité conceptuelle figée) et à la culture arabe. Pour cela, cette dame qui avait réalisé de nombreuses recherches « sur le terrain », se livrait, avec tous les signes extérieurs de scientificité possibles et en mettant en scène au maximum son capital symbolique de savant reconnu par l’institution, à un surprenant travail d’exégèse littéraire fondé sur le Coran et les Mille et une Nuits.

Son discours semblait très cohérent et en a convaincu plus d’un. Probablement parce que les fausses connections logiques, les sophismes et autres approximations qui peuplaient sa péroraison avaient comme quelque chose de familier pour nous : on pouvait y reconnaître les trucs habituels qui se répètent inlassablement dans les médias, nous étions donc déjà suffisamment entraînés voire endoctrinés pour recevoir positivement cette avalanche d’âneries.

Je savais en ce qui me concerne que très peu de mes élèves d’Aubervilliers avaient lu ces livres censés les habiter structurellement et les expliquer totalement, et même si l’on concède avec beaucoup de bonne volonté, que peut-être, de façon très indirecte, certains éléments de ces oeuvres pouvaient éventuellement nourrir, pour être très vague, l’imaginaire collectif de certains d’entre eux, je savais aussi, grâce à mes études littéraires, que cela ne pouvait être que dans des proportions très relatives, beaucoup moins par exemple que pour Proust ou Gide, qui ont exprimé à de nombreuses reprises leur fascination pour les Contes orientaux, et je n’ignorais pas, d’autre part, que pour une bonne partie de leurs « problèmes » (voyez combien ce terme est vague, de quoi voulait-on parler au juste ?), il fallait aussi se référer certainement à l’histoire, la géographie, la sociologie, l’économie, la philosophie, la psychologie, la biologie etc. Rien de tout cela pour parler de « ces gens-là » ! Non l’Islam et l’arabité suffisaient amplement.

Diagnostic

1 ) L’histoire n’existe pas pour certains humains, leurs idéologies sont figées et les expliquent entièrement : c’est ce qu’on peut appeler une vision « idéaliste  » de l’histoire, évidemment plus répandue lorsqu’il s’agit d’écrire l’histoire des autres.

2 ) Des caractéristiques qu’on a repérées ou qu’on a cru repérer chez certains musulmans sont valables éternellement pour tous leurs descendants et leurs voisins (car il n’y a pas que des enfants de musulmans dans les « banlieues » françaises) : extrapolation raciste (puisque ces caractéristiques se transmettent par le « sang ») et essentialistes dans la mesure où l’influence du milieu, des rapports de productions ou des conditions socio-culturelles sont niées.

3 ) Leur religion, par le biais de leur livre sacré, tient un discours précis, dit des choses, parle, condamne, privilégie, encourage, autorise, interdit et ce, toujours dans un seul sens... Les adhérents de cette religion (dont l’adhésion se transmet par le sang) agissent donc tous comme un seul homme (toutes leurs caractéristiques pourront être décrites dans des propositions où le seul verbe sera l’auxiliaire « être » conjugué au singulier et au présent de vérité générale et le sujet sera éternellement « l’Islam ») , leurs droits et leurs devoirs ne découlent pas d’une quelconque science juridique, mais dépendent directement de ce que cette instance (la religion), comme un être vivant, a décrété au début du VIIe siècle : il s’agit d’une personnification.

Ces maladies de l’esprit se répandent dans les mots : pour exprimer une vision essentialiste d’une altérité par exemple, on a recours à une phrase toute faite, qui semble vraie uniquement parce qu’elle a été répétée maintes fois. On le verra, d’autres raisons cognitives et sociales peuvent expliquer ces phénomènes. Le sens insensé s’établit, les fausses connections logiques imprègnent les esprits et nous le voyons, c’est ensuite de ces mots mêmes, qui sont en quelque sorte nés d’eux, que se nourrissent principalement ces maux.

Je ne sais pas pourquoi cette dame a raconté tant de bêtises : était-elle ignorante ou simplement méchante ? En tout cas, sa posture était très pratique : elle connaissait manifestement bien la langue arabe (c’est ce qu’elle a tenu à répéter plusieurs fois pour nous en imposer, et c’est aussi ce qu’elle a cherché à prouver en prononçant deux ou trois expressions religieuses) et cela lui était très rentable, car au lieu de se contenter d’évoquer tout ce que son domaine de compétence autorisait au maximum (la grammaire, la conjugaison et éventuellement, la critique littéraire), elle n’a pas hésité, puisqu’elle était là pour ça, à exposer des points de vues universels qui auraient nécessité une formation multiple et inouïe (les discours très généraux pour comprendre des « populations » particulières sont surtout répandus pour parler des peuples que l’on considère comme « primitifs » : imagine-t-on une seule seconde qu’un seul indien par exemple, puisse être assez qualifié pour parler de la France, de sa culture, de son histoire, de sa géographie, de ses structures sociales, de son économie, de sa mentalité collective etc en se contentant d’étudier le Bled ou le Beschrelle ?). Ces extrapolations lui ont permis de passer pour une spécialiste universelle, elles lui assurent en outre certainement de gros revenus.
On peut reconnaître dans ces travers les attitudes de gens bien plus célèbres : Gilles Kepel qui sait tout sur tout parce qu’il a enquêté sur les milieux islamistes, Alain Finkielkraut qui a tout compris du périurbain français parce qu’il sait extrapoler Hannah Arendt, Philippe Val qui voudrait passer pour un humaniste façon Renaissance parce qu’il a su faire des bonnes blagues dans les années 70 etc Surtout reconnaîtra-t-on certainement les symptômes du discours très atteint par ces maux de l’esprit d’un certain M Redeker :

« L’islam tient la générosité, l’ouverture d’esprit, la tolérance, la douceur, la liberté de la femme et des moeurs, les valeurs démocratiques, pour des marques de décadence » [1]

Extrapoler et réduire, pourquoi ?

L’idéalisme

Les historiens ont depuis très longtemps compris qu’une période ne pouvait se comprendre qu’en multipliant les approches. La pluridisciplinarité est en effet de rigueur au moins depuis l’école des Annales : la « Révolution » française par exemple (avec des guillemets car sa délimitation n’est pas si évidente que ça) ne peut plus sérieusement s’expliquer comme on le faisait autrefois uniquement par ce qu’on a appelé les « Lumières ». L’histoire politique ou la lecture de Molière ne suffisent plus pour comprendre l’époque de Louis XIV : la démographie, l’économie, l’étude de la culture, de la société etc sont aussi nécessaires.

Mais les anciens démons sont toujours présents : il est très tentant, car beaucoup plus simpliste, de tout ramener à une idée. La tendance idéaliste est selon Maxime Rodinson ce qui consiste à « faire découler les institutions, les comportements etc., d’une société des idées professées, du drapeau idéal, qu’on le nomme idéologique ou autrement, je me demande s’il n’y a pas là une tendance de la psyché humaine dans ses fondements universels. En tout cas, on voit les humains retomber dans ce mode d’analyse vicieux à chaque instant. » [2]

Une tendance psychologique ? Pour ce qui concerne Louis XIV, l’idéalisme permet, en plus de sa rentabilité évoquée plus haut, qui transforme la moindre petite connaissance en savoir absolu, de flatter notre amour pour les grands hommes, tendance narcissique d’origine peut-être psychanalytique, qui nous empêche de considérer certains de nos despotes éclairés ou non, de nos dictateurs providentiels, de nos tyrans, de nos monarques absolus de droit divin, personnages dont est truffée notre Histoire, comme les égaux des Saddam Hussein et compagnie, dont la spécificité pourtant, si l’on en croit certains éditorialistes, est réservée aux seuls « Arabes ».

Le cas des « Lumières » est similaire : au lieu de ramener modestement les grands bouleversements politiques et sociaux de notre pays à des phénomènes de longues durées qui dépassent largement l’action consciente et la volonté des humains, il est préférable pour notre amour-propre de nous dire que nous avons été les artisans de nos vies : cela valorise en outre énormément le travail de ceux qu’on a appelé plus tard les « intellectuels », qui ont justement écrit cette Histoire. Par opposition, pour expliquer le retard actuel de certains états, cette tendance permet de nous dédouaner complètement et d’accuser les autres d’être responsables de leur sort (parce qu’ils croient à une Idée à l’origine de tous leurs problèmes ou parce qu’ils ont été incapables d’écrire L’Esprit des Lois) : l’histoire est niée et cela nous arrange bien. Le problème, si l’on en croit cette fausse logique qui nie toutes formes de déterminisme et selon laquelle nous sommes responsables de tout, est de savoir pourquoi certains humains « refusent » de se développer : sont-ils inférieurs ?
Cette tendance « domine actuellement sous des formes multiples, diverses, souvent très subtiles et très savantes, parmi lesquelles il y a toutes les idées dominantes actuelles dans les sciences humaines ».

L’essentialisme

« Tout racisme est un essentialisme » [3] : lorsque les inégalités de départ sont niées, les rapports de cause à effet occultés, les stratégies de reproductions éludées, l’inhumanité de l’ordre social ignorée, alors les dominants peuvent se sentir d’une essence supérieure. Ils ont si bien « incorporé » comme dit Bourdieu les capitaux culturel et symbolique dont ils ont hérité, que leurs qualités leur semblent maintenant innées, naturelles et évidentes.

Or, comme l’a montré ce même sociologue dans Le Sens pratique, « dans bon nombre de ses opérations, la pensée ordinaire, guidée, comme toutes les pensées que l’on dit « prélogiques », c’est-à-dire pratiques, par un simple « sentiment du contraire », procède par oppositions » [4]. C’est donc par une sorte de réflexe psychologique - par opposition - que les dominés (qui ont moins de chances objectives de posséder les qualités le plus souvent héritées) sont considérés consciemment ou inconsciemment comme inférieurs.

« Les juifs sont plus intelligents et plus intéressants que la moyenne  »(doit-on comprendre que d’autres - lesquels ? - « sont moins intelligents et moins intéressants que la moyenne » ? ) ; « Les femmes sont plus faciles à choquer  » [5] (Veut-on dire ainsi que les hommes sont plus solides ?) ; ces exemples pris chez l’un des auteurs les plus reconnus de notre époque révèlent le processus dont nous devrons nous méfier : généralisation + auxiliaire « être » + présent de vérité générale.
Pourquoi procède-t-on ainsi ? Pourquoi certains humains semblent désirer ainsi caractériser impérativement et bêtement leurs semblables ? Les étiqueter, les réduire, les figer ?

C’est que pour pouvoir agir dans ce monde, se repérer et prévoir un minimum ce qu’il adviendra de lui, l’humain a besoin de classer, d’opposer, d’établir des listes afin de savoir qui est avec lui et qui est contre lui. Dans les sociétés traditionnelles, les termes de parentés et les taxinomies politiques « structurent la perception du monde social, des autres et, par là, les relations qu’on peut entretenir avec eux » [6]. Les réalités complexes, les vérités relatives, l’objectivation..., parce qu’elles ne nous fournissent pas rapidement de réponses sur ce que nous devons aimer ou détester, parce qu’elles supposent un long et raisonné travail sur soi, parce qu’elles sont moins spectaculaires, en un mot parce qu’elles sont plus inquiétantes, plus difficiles et qu’elles ne flattent pas systématiquement notre amour propre, sont rarement préférées aux amalgames, aux solutions simples et narcissiques qui peuvent facilement être répétées à la télévision ou à la radio.

On dira donc que les « Arabes sont ceci », « les Juifs sont cela », « les Femmes ainsi », ou les « Noirs comme ça ».

On le voit bien, il s’agit ici avant tout de « croyances », quasi superstitieuses, octroyant aux uns et autres de façon arbitraire, qualités, honneurs, privilèges, hontes, tâches et défauts. Comme l’obsequium dont parlait Spinoza désignant ainsi cette « volonté constante » par laquelle « l’Etat nous façonne à son usage et qui lui permet de se conserver » [7], notre croyance aux fausses évidences qui fondent l’ordre social, est aussi le résultat d’un véritable conditionnement. Professeurs, journalistes, intellectuels médiatiques et dirigeants politiques s’unissent pour répéter en choeur les termes que nous devrons automatiquement associer dans notre esprit à tel ou tel groupe humain.

Le langage est lié à notre structure cognitive, à nos schèmes de perception, de pensée et d’action (Bourdieu parle « d’habitus linguistique ») qui « fonctionnent dans les champs les plus différents de la pratique et qui sont au principe des valeurs ultimes, indiscutées et ineffables, qu’exaltent tous les rituels sociaux... » [8].. Cela se travaille, s’éduque et les oppositions qui nous semblent évidentes (masculin/féminin ; jeune/vieux ; sec/humide etc) résultent en fait de rapports de puissances, de constructions culturelles liées aux rapports sociaux : « la jeunesse n’est qu’un mot » [9] nous dit le sociologue : à partir de quand est-on vieux ? Quand n’est-on plus jeune ?

Les connotations se créent, naissent des différents usages d’un terme, elles n’ont rien de naturel, comme celles du syntagme « banlieue » par exemple qui nourrissent les mises en scène télévisuelles : elles sont plus souvent psychologiquement liées aux caractéristiques de certains quartiers populaires parisiens, qu’à des espaces périurbains comme Neuilly sur seine ou Auteuil : preuve que le mot « banlieue » ne désigne pas seulement comme le prétend le Petit Larousse, l’ « ensemble des localités qui entourent une grande ville... ».

La personnification

Et avec la personnification nous devrions parler de l’abus, volontaire ou non, de l’ensemble des figures rhétoriques dont nous oublions parfois le caractère tropique : lorsque Charles de Gaulle parle de son idée de la France au début de ses Mémoires, il précise bien que ce n’est pas seulement la raison qui l’inspire mais aussi le « sentiment ». « Ce qu’il y a, en moi, d’affectif imagine.. ». « J’ai, d’instinct, l’impression.... » Nous comprenons bien que la France en « princesse des contes ou (...) madone aux fresques des murs » [10] est un être fictif.

Or ce que certains ont écrit pour faire joli ou pour aller vite (il peut s’agir aussi parfois de fiction-hypothèse comme « l’Homme » opposé aux « hommes » chez des auteurs comme Rousseau) a-t-il parfois été pris au pied de la lettre :

« L’islam tient la générosité, l’ouverture d’esprit, la tolérance, la douceur, la liberté de la femme et des moeurs, les valeurs démocratiques, pour des marques de décadence »

Cette phrase de Redeker semble parler d’un être vivant ayant un avis sur toutes les questions humaines et imposant son diktat, telle une figure paternelle menaçante (on imagine assez mal pour certains l’islam sous les traits d’une jeune et jolie fille), sur des millions d’individus. Pour dire certainement que les adhérents de cette religion sont tous arriérés, l’auteur les personnifie (eux ou leur idéologie- mais comment peut-on prétendre qu’une idéologie tient la générosité par exemple pour une « marque de décadence » si l’on ne prétend pas aussi que cet avis est au moins répandu, sinon ardemment défendu par une majorité d’adhérents ?) et crée ainsi une image à prendre au pied de la lettre, une image non seulement laide et vulgaire mais qui, en plus, n’a même pas l’humilité de se donner pour fictive : le discours, contrairement à celui de de Gaulle, n’a rien de lyrique et prétend traduire une vérité objective.

Sans compter évidemment, ce qui serait normal pour un discours non scientifique (un poème ou tout autre texte dont le but principal aurait été d’atteindre le beau), que la phrase de Redeker n’a de sens précis ni d’un point de vue sociologique, ni d’un point de vue psychologique, philosophique ou autre. Parle-t-elle de l’islam en tant que doctrine, religion, philosophie ou idéologie ? Et comme ces éléments ne peuvent pas de toutes façons, « émettre » au sens propre du terme, un quelconque avis sur tous les sujets évoqués, la phrase de Redeker, parce qu’elle a l’ambition de dire clairement quelque chose de réel, ne constitue en fait qu’un énoncé irrationnel, qui n’a même pas de valeur poétique (même s’il en utilise les formes les plus élémentaires) et qui ne peut pas avoir d’autre sens qu’un sens raciste, c’est-à-dire complètement délirant.

Ce type d’expressions révèlent une certaine vision du monde et nourrissent à leur tour les erreurs autorisées par l’impression qu’ont peut-être certains auteurs de dire quelque chose de sensé. On le voit bien, une dialectique s’opère entre des visions du monde et les mots employés pour en rendre compte : certains avis débiles semblent de plus en plus tenables dans la mesure où ils sont tout simplement répétés et légitimés par des penseurs dominants et reconnus. Leur fausse évidence vient donc non seulement de ces maladies de l’esprit que sont l’essentialisme, l’idéalisme et la personnification mais aussi des expressions et des tournures qui les traduisent et qui choquent de moins en moins.

Car cela est connu au moins depuis Wittgenstein, certaines personnes ne se contentent pas de dire ce qu’elles pensent, mais vont jusqu’à penser ce qu’elles sont amenées à dire parfois machinalement (comme des « automates » dirait Pascal). Pour Jacques Bouveresse, nous sommes fort éloignés de pouvoir disposer du langage à notre guise, « il est notre maître au moins autant que notre instrument et (...) nous ne pouvons pas vouloir le changer sans changer également beaucoup d’autres choses, en fait tout ce qui nous gouverne à travers lui en profondeur : notre « histoire naturelle » et nos formes de vie. » [11] Nous devons donc nous méfier de ce que nous disons, redoubler de vigilance pour ne pas nous tromper : bref, nous situer très loin des perroquets médiatiques évoqués plus haut.

Dominer

Comment G. Bush aurait pu justifier sa guerre en Irak si pour beaucoup d’Américains, les termes « Iraq », « arabe », « islam », « terrorisme » et « danger » n’étaient pas sémantiquement liés dans un même ensemble psychologique informel se nourrissant de ses propres expressions et renvoyant, par le biais de connotations péjoratives, à une altérité floue perçue comme fondamentalement hostile ?

Puisque cette guerre était voulue, puisqu’il existe indéniablement une solidarité entre les différents producteurs-professionnels des discours (dirigeants politiques, séides idéologiques de toutes sortes entretenant publiquement des liens amicaux), on peut considérer que ces mensonges, sans avoir recours à une quelconque théorie du complot (presque tous les journaux appartiennent à de grands industriels qui ne cachent pas leurs relations étroites avec le monde politique et sont dirigés par des hommes qui ne cherchent même plus à nier leur soumission) [12], ne sont pas seulement exploités de façon pragmatique, mais sont peut-être même, pour une grande partie d’entre eux, crées, répandus (avec l’aide évidemment d’une armée inconsciente de journalistes qui n’ont plus le temps de réfléchir) par leurs principaux bénéficiaires.

Notes

[1] R. Redeker, « Face aux intimidations islamistes, que doit faire le monde libre ?" in Le Figaro, le 19 septembre 2006

[2] Maxime Rodinson, Islam politique et croyance, Fayard, 1993

[3] Pierre Bourdieu, « Tout racisme est un essentialisme » in Interventions, Agone, collection « Contre-Feux », 2002

[4] Pierre Bourdieu, Le Sens pratique, Les Editions de Minuit, collection « le sens commun », 1980.

[5] Citations tirées d’un entretien avec Michel Houellebecq paru dans le magazine Lire en septembre 2001

[6] Pierre Bourdieu et Mouloud Mammeri, « Du bon usage de l’ethnologie », in Actes de la recherche en sciences sociales, numéro 150, décembre 2003

[7] A. Matheron, Individu et société chez Spinoza, Les Editions de Minuit, 1969.

[8] Pierre Bourdieu, Le Sens pratique, Les Editions de Minuit, collection « le sens commun », 1980.

[9] Pierre Bourdieu, « La jeunesse n’est qu’un mot » in Questions de sociologie, Les Editions de Minuit, 1984/2002

[10] Charles de Gaulle, Mémoires de guerre, Pocket, 1954

[11] Jacques Bouveresse, La Parole Malheureuse, de l’alchimie linguistique à la grammaire philosophique, Les Editions de Minuit, collection « Critique », 1971.

[12] Voir Serge Halimi, Les Nouveaux chiens de garde, Editions Raisons d’agir, 2005