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La piste islamophobe

Réflexions sur les attentats d’Oslo

par Houria Bouteldja, Youssef Boussoumah
28 juillet 2011

Mais c’est un Viking ! Dans les rédactions, c’est la consternation. Pourtant l’affaire était pliée. À l’annonce du terrible double attentat d’Oslo, aucun doute n’était permis. On attendait sans suspense majeur la revendication d’Al Qaida Irak, de l’ACMI ou d’une de ses nombreuses ramifications. Les Rioufol, Val et autres Fourest trempaient déjà leur plume acérée dans l’acide, Finkielkraut exerçait ses convulsions devant la glace, Houellebecq trouvait une nouvelle inspiration pour son prochain best seller, quant à BHL, le teint hâlé par le soleil de Benghazi, il peaufinait dans son jet privé l’édito du Point qui allait le hisser bientôt à quelques encablures du soleil...

Anders Behring Breivik est blond aux yeux bleus, il est chrétien. Philippe Val a eu beau éplucher précipitamment sa biographie, nulle trace d’ADN musulman ou de quelque gène arabe dans sa généalogie. Dans la représentation commune, on l’imaginerait davantage surfant sur les vagues de Malibu, ou secouriste sur une plage en Australie. « Il est des nôtres ! » s’exclament, effarés, des Norvégiens, eux qui n’ont pas connu un tel drame depuis la seconde guerre mondiale. Cette perplexité est partagée dans l’hexagone. Comment un peuple si prospère, si raffiné, civilisé en un mot, a-t-il pu produire un tel « monstre » ?

Le traitement de l’affaire en France est plein d’enseignements. C’est Libération qui se distingue le mieux dans la précipitation à incriminer les islamistes. Un article titré « Pas de revendication, mais trois pistes principales se dessinent » se lance dans plusieurs hypothèses mais n’explore que celle de « groupes jihadistes ». Réflexe pavlovien.

Le Figaro n’est pas mal non plus. A contrario du monde entier, il réussit l’exploit, dans son édition du 23 juillet, de consacrer sa Une aux nouvelles ambitions de Sarkozy [1], en accordant la portion congrue à la tragédie norvégienne. Inutile de rappeler ici la délectation avec laquelle Le Figaro fait ses choux gras du moindre attentat supposé « islamiste ». Nous faisons confiance à la mémoire de nos lecteurs.

Par ailleurs, un mot est porté disparu : « terroriste ». Pourtant, comment l’éviter après un tel attentat ? Dans le cas de notre viking, on parlera plus volontiers d’un « déséquilibré », d’un « forcené ». Son acte est isolé, il aurait agit sous l’emprise d’un « délire psychopathologique » (BFM TV, édition du 24 juillet). Là encore, le contraste avec le traitement de crimes imputables à des musulmans est plus que flagrant. En l’occurrence, tout acte d’un individu ou d’un groupe isolé rejaillit immanquablement sur l’ensemble de la collectivité, et on le lit à travers le prisme de l’islam ou des traditions culturelles. Un constat s’impose : lorsqu’il s’agit d’un quidam blanc, ni sa collectivité religieuse, ni son appartenance culturelle ne sont mises en cause ou interrogées.

Pourtant, loin d’être l’acte d’un désespéré, l’auteur lui donne un sens politique. Selon ses propres dires, il se proclame volontiers proche de l’extrême droite, antimarxiste, antimusulman, admirateur des milices fascistes libanaises et de l’Etat d’Israël. Par cet acte « cruel mais nécessaire », son intention était d’alerter l’opinion sur le péril identitaire encouru par l’Europe. La police norvégienne déploie tous ses efforts pour retrouver d’éventuels complices. Pourtant, la véritable complicité, nous, nous la connaissons bien : c’est un cocktail idéologique promis à un bel avenir où l’on retrouve pêle-mêle la diabolisation de l’islam, les politiques anti-immigrations, l’anti-tiers-mondisme ou encore le renouveau nationaliste – travesti en France en républicanisme.

Comment ne pas faire le lien avec cette autre terrible tuerie, qui fit quatorze victimes féminines au Canada le 6 décembre 1989 ? Un homme se sentant assiégé par l’évolution sociale des femmes avait justifié ce crime par la menace que celles-ci auraient fait peser sur le pouvoir masculin. De la même façon, Anders Behring Breivik, redoutant le déclin de l’homme occidental, s’est senti investi de la mission d’alerter une opinion endormie. Dans les deux cas, ce qui est en arrière plan, c’est la tentative bien connue de la part des sphères les plus extrêmes des dominants de protéger par la violence aveugle leurs privilèges. Finkielkraut nous enjoindra-t-il d’entendre ce cri de désespoir ?

P.-S.

Houria Bouteldja est porte-parole du PIR (Parti des Indigènes de la République). Youssef Boussoumah est membre du PIR. Nous reprenons ce texte avec leur amicale autorisation.