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La plus morale du monde ?

Réflexion sur l’armée, l’occupation et une armée d’occupation

par Mikaël Faujour
20 novembre 2011

C’est une évidence pour les défenseurs inconditionnels d’Israël : les Forces de défense d’Israël forment « l’armée la plus morale au monde ». Ce slogan (cela ne saurait avoir valeur d’argument) mérite qu’on s’y attarde...

Il y a quelques années, quittant Naplouse (nord de la Cisjordanie – ou Judée-Samarie pour les amis d’Israël) où une amie et moi-même avions passé quelques jours, nous tombons au checkpoint sur un documentariste franco-israélien : Pierre Rehov. Il travaille à un documentaire sur l’armée israélienne (Tsahal). Court échange à bâtons rompus : l’homme nous dit, souriant et fier, son admiration pour les jeunes soldats de l’armée. Il s’émeut : « Regardez comme il joue », désignant un gamin en uniforme, la vingtaine, qui taquine un marmot palestinien. Cela montre bien, conclut-il, que Tsahal n’a rien à voir avec la brutalité que certains dénoncent.

Il nous remet sa carte de visite. Sur la route de Ramallah, nous évaluons que pour pouvoir filmer l’armée, surtout à un checkpoint, il doit bénéficier du blanc-seing du ministère de la Défense. Donc promouvoir une image positive de l’armée israélienne. J’engage bientôt un échange d’e-mails, qui m’éclaire vite sur sa sensibilité idéologique [1]. S’y épanouit le réseau interprétatif de la Weltanschauung néoconservatrice : l’islam comme menace pour l’Occident ; Israël comme forteresse démocratique, comme avant-poste de la civilisation face à la barbarie islamique confite de haine antisémite ; certitude afférente que les populations des pays voisins ne rêvent obsessionnellement qu’à submerger Israël et « bouter les Juifs à la mer » ; vision machiavélique (le Bien/le Mal) ; militarisme.

C’est lors de cet échange, fatalement infructueux et heurté, que j’apprends que l’armée israélienne est la plus morale du monde. Cette idée est en fait un lieu commun des pro-israéliens, utilisé régulièrement ; en voilà deux exemples :

« L’armée israélienne est la plus morale du monde » (Ehud Barak, ministre israélien de la Défense, 2009) [2]

« Je n’ai jamais vu une armée aussi démocratique, qui se pose autant de questions morales. Il y a quelque chose d’inhabituellement vital dans la démocratie israélienne » (Bernard-Henri Lévy, 2010) [3]

Ce serait se tromper que dénoncer à chaque fois un mensonge délibéré de ceux qui énoncent ce lieu commun : sans doute certains peuvent-ils aussi être d’une très réelle sincérité. De cette sincérité aveugle qui caractérise ceux qui refusent de voir ce qui contrevient à l’idéal qu’ils se construisent et transmettent. Un aveuglement idéologique. Que les témoignages, que les vidéos abondent pour démontrer que les bombes et la mitraille de Tsahal n’ont rien de plus moral que celles d’une autre armée d’occupation : peu importe. Leur vision ne changera en rien : ils ne prendront en compte et n’agiteront que les seuls témoignages confirmant leur vision, pas ceux qui vont à rebours.

Mais mon propos n’est pas là. Il porte sur les fondements de cette croyance selon laquelle l’armée israélienne et, partant, les Israéliens eux-mêmes, seraient « plus moraux » que les autres armées et nations.

Que présuppose une telle affirmation ? Si l’armée israélienne est « la plus morale du monde », cela revient à dire que toutes les autres armées le sont moins.

Plus jamais ça ?

Le plus souvent, ceux qui énoncent ce slogan sont profondément marqués par le souvenir du génocide perpétré par l’Etat nazi – et ses affidés européens – contre les Juifs d’Europe [4]. Et probablement, très loin de vouloir instrumentaliser la « Shoah », ils portent bien réelle – fût-elle déformée ou interprétée idéologiquement – et très vive la mémoire de cet événement qui a bouleversé la conscience européenne, voire mondiale, et parfois touché leurs aïeux. C’est sans doute très sincèrement qu’ils craignent et entendent lutter contre tout retour de la « peste brune », dont ils voient aujourd’hui un avatar dans l’islamisme et/ou l’islam.

Or, revenons au nazisme, qui ne se limite pas aux camps de concentration et d’extermination (déportations, tortures, chambres à gaz, fours crématoires, charniers) – même s’ils constituent l’abject et frappant parachèvement de cette idéologie raciste et criminelle. Un point central de l’idéologie nazie réside dans la hiérarchisation des races. Celle-ci a consisté à déshumaniser divers groupes humains en raison de leur « race ». Méthodiquement, divers groupes (dont les Juifs) ont été exclus de la société, dégradés de leur humanité, avant d’être massivement assassinés. A partir de l’accession au pouvoir d’Adolf Hitler en 1933, le régime nazi s’est employé à mettre en œuvre tout un dispositif légal de discrimination et de ségrégation [5], qui a conduit à la « Nuit de Cristal » (9-10 novembre 1938), aux meurtres de masse des Einsatzgruppen (à partir de 1941), puis aux camps d’extermination et à la « Solution finale » (à partir de 1942).

Du nazisme, de sa politique de ségrégation et de son entreprise génocidaire, la leçon devenue un slogan relativement inopérant consiste à dire :

« Plus jamais ça ! »

Encore faut-il déterminer : plus jamais quoi ? [6] Il apparaît qu’il s’agit souvent d’un « plus jamais ça » pour les seuls Juifs, ce qui se comprend si l’on prend en compte l’effet psychologique des décennies de harcèlement et de persécutions qui ont conduit jusqu’au génocide industrialisé. Dès lors, beaucoup considèrent que le nazisme est l’atrocité des atrocités, le résumant à Auschwitz-Birkenau, que rien ne peut égaler (comme s’il était possible de déterminer dans les processus de déshumanisation ce qui serait plus abject et ce qui le serait moins).

Pour cette raison, le sionisme, dont c’était déjà le projet antérieurement au nazisme, trouve une justification historique : il s’est agi de créer un Etat protégeant les Juifs et leur permettant d’affirmer une égale humanité qui leur avait été niée pendant les décennies précédentes – et de loin en loin, durant les siècles de leur diaspora. Aussi légitimes soient-elles, les critiques contre Israël, les Israéliens et les intellectuels soutenant ce pays jusqu’à l’aveuglement, oublient parfois ce paramètre capital, ou peinent à mesurer l’immensité du traumatisme et la vivacité de cette mémoire chez beaucoup de Juifs.

Mais une autre interprétation de l’Histoire, un autre « Plus jamais ça », quant à lui universel, est possible. Non comme une négation de la première, mais comme extension. Et cette leçon consiste à dire qu’au nom de l’égalité et de la fraternité de la race humaine, rien ne justifie de déclarer des groupes humains supérieurs ni inférieurs aux autres. Et, partant, que nul peuple, nulle culture plus qu’une autre n’a le droit moral de se soustraire aux responsabilités qu’induit la notion d’une seule humanité dont les membres sont égaux – principe contenu dans les Droits humains autant que dans les « valeurs républicaines », souvent invoquées par ceux dont il est question ici.

Dignité et égalité

Le projet sioniste et l’Etat israélien sont critiquables à mains égards, à commencer par la dimension coloniale de négation de l’Autre sur laquelle ils se sont développés – ce qui ne manque pas de paraître paradoxal pour une population elle-même niée en Europe, jusqu’à la déshumanisation. Cependant, il est un point, dans le discours pro-israélien, ou plutôt dans ses prémisses, dont le bien-fondé ne peut être réfuté : la volonté de donner aux Juifs une dignité d’humains. Mais justement, reconnaître les Juifs en général, ou les Israéliens en particulier, dans leur pleine humanité, induit nécessairement de leur reconnaître, ni plus ni moins qu’à n’importe quel autre groupe humain, une aptitude à l’erreur, à la bêtise, à l’égoïsme, à la cruauté et au racisme aussi bien qu’à la générosité ou à l’audace. C’est en tant qu’égaux, en tant que frères humains, qu’ils sont et doivent être dénoncés pour leurs manquements aux droits humains.

Il n’y a et ne peut exister rien de tel qu’une « armée la plus morale au monde » – même si certains crimes de guerre sont plus considérables que d’autres, et même si une armée d’occupation ne saurait être placée sur le même plan qu’une armée de libération. Prétendre qu’elle existe, et qu’elle se nomme Tsahal, revient à une sorte de « racisme positif », de renversement « contre-antisémite » qui ne peut in fine que nuire aux Juifs eux-mêmes : plus les intellectuels fermeront les yeux sur les manquements d’Israël et de son armée aux principes que le pays prétend défendre, plus ils attiseront l’antisémitisme.

Plus ces intellectuels effaceront la réalité humaine derrière les symboles qu’ils projettent sans examen sur Israël (démocratie, « valeurs occidentales » d’égalité et de libertés diverses), plus ils donneront de cautions aux antisémites.

Plus ils prétendront qu’Israël est un pays « plus moral » que les autres, plus ils contribueront à placer les Israéliens et les Juifs dans une position d’extériorité ou de supériorité au reste de l’espèce humaine, plus ils armeront l’antisémitisme puisque, ce faisant, ils continueront à entretenir le fantasme d’une solidarité et d’une essence juives visant à la supériorité et à la domination. Ce n’est rendre service ni à l’humanité en général, ni aux Juifs ni aux Israéliens eux-mêmes, que d’agiter cette croyance d’une supériorité morale de Tsahal.

C’est aussi se faire le complice de ses exactions que de prétendre « plus morale » une armée – car toute armée en commet fatalement sitôt qu’elle bénéficie d’un blanc-seing : c’est un fait banalement humain auquel n’échappent pas les Juifs israéliens. Ce n’est donc pas rendre service aux Israéliens que de ne pas dénoncer au nom d’une humaine fraternité son aveuglement au sort des Palestiniens – et d’encourager par ce silence complice l’irresponsabilité des citoyens, des militaires, des dirigeants et des idéologues.

Pire : c’est faire prendre un risque véritable aux individus bien réels qu’il y a derrière les péroraisons abstraites et des symboles désincarnés. Et si un antisémitisme épais gonfle et se répand sur Internet, c’est en bonne partie parce que de telles personnes, se vautrant dans la caricature, ne font qu’en exciter l’abjection.

Notes

[1] Voir son site officiel http://www.pierrerehov.com/ et sa fiche Wikipedia http://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Rehov

[2] Intervention du 19 mars 2009 à la radio d’État, afin de récuser les témoignages de soldats israéliens relatant des exactions à l’occasion de l’opération Plomb durci contre Gaza.

[3] « I have never seen an army as democratic as the IDF », Haaretz.com, 31 mai 2010. http://www.haaretz.com/news/democracy-and-its-challenges/bernard-henri-levy-i-have-never-seen-an-army-as-democratic-as-the-idf-1.293087

[4] Il convient de rappeler, même si cette mémoire, faute peut-être d’organisations ou de relais médiatiques pour la faire vivre, que les Tziganes et les Slaves – particulièrement les Polonais – ont subi la politique génocidaire du régime hitlérien ; de même que les handicapés, les homosexuels, les communistes, ainsi que les Noirs ont été frappés par la planification destructrice du nazisme.

[5] Renvoi de la fonction publique des personnes « non-aryennes » (loi du 7 avril 1933), boycott des commerces juifs, lois de Nuremberg (15 septembre 1935) accentuant la ségrégation en interdisant dans son volet sur la « protection du sang allemand » les rapports sociaux, conjugaux et sexuels entre « Aryens » et « non-Aryens ».

[6] Rosa Amelia Plumelle-Uribe (dans son ouvrage La férocité blanche – Des non-Blancs aux non-Aryens, génocides occultes de 1492 à nos jours, Albin Michel, 2001) rappelle en effet que la ségrégation raciale se poursuivit légalement aux Etats-Unis bien après la découverte des camps d’extermination et des charniers – et que la discrimination existe toujours – et que l’Afrique du Sud de l’apartheid fut dirigée par des sympathisants affirmés et jamais repentis du nazisme. Elle rappelle aussi qu’il était particulièrement difficile pour les pays vainqueurs, à l’époque encore colonialistes et/ou ségrégationnistes – de trouver une définition de « crime contre l’humanité » qui ne les exposât pas eux-mêmes.