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La politique et « l’horreur du vide »

par Laurent Lévy
28 mai 2007

C’est l’un des lieux communs de l’analyse politique. Tout champ désinvesti par certains acteurs de la vie politique, toute lacune, tout retrait, serait spontanément réinvesti par d’autres. La politique, dit-on ainsi, serait comme la nature. Elle aurait « horreur du vide »...

Cette métaphore a pourtant quelque chose de bien paradoxal, en ce qu’elle applique à la politique un type d’explication qui ne doit sa fortune qu’à l’invalidation qui en a été donnée par l’analyse scientifique.

Que la nature ait horreur du vide était en effet l’explication préscientifique d’un phénomène d’observation simple et qui semblait mystérieux : si l’on retourne un tube « vide » au dessus de la surface d’un liquide, eau ou mercure par exemple, le tube se remplit, et le liquide ne retombe pas au niveau de la surface. Pourquoi ? Jusqu’au milieu du 17e siècle, la seule réponse que l’on savait donner à ce phénomène était que, si le liquide retombait, le tube se retrouverait vide, et que la nature a horreur de cela.
Mais le problème est que cette explication n’en était pas une. D’où venait à la nature cette « horreur » ? C’est la question à laquelle Torricelli et Pascal se sont efforcés de répondre.

La question était d’autant plus pertinente que, avec un liquide assez lourd, comme le mercure, le niveau dans le tube ne retournait certes pas à celui de la surface, mais descendait néanmoins un peu dans le tube, si celui-ci était assez long. L’horreur du vide dans l’esprit de la nature n’était donc pas absolue. En outre, le niveau auquel la colonne de mercure redescendait variait avec l’altitude à laquelle l’expérience était réalisée. L’horreur du vide était moindre en haut d’une montagne. Étrange.

L’explication a été donnée par Pascal : c’est la pression de l’air qui fait remonter la colonne de mercure. Ainsi fonctionne le baromètre. La pression est moindre en altitude. Elle varie également avec les conditions météorologiques. « L’horreur du vide » n’est qu’une façon de décrire un phénomène, pas une explication. Ce n’est pas dans la psychologie d’une quelconque Dame Nature que l’on peut trouver l’explication des phénomènes naturels.

Ce n’est pas plus dans la psychologie de Dame Politique que les phénomènes politiques peuvent trouver explication, mais dans l’analyse des forces qui la travaillent et la constituent. Les phénomènes spontanés de la politique, comme ceux de la nature, demandent une explication rationnelle, et non magique.

En politique, on doit ainsi se demander quels mécanismes idéologiques, sociaux, etc., font qu’une place « laissée vide » par un courant quelconque a tendance à être « remplie ». L’expliquer par le comportement spontané de « la politique » est aussi absurde qu’expliquer le baromètre par un comportement spontané de « la nature ». Plus précisément, ce n’est pas une « explication », mais une simple « observation » maquillée en explication. « La politique » n’est pas plus que « la nature » une chose qui pense, qui a des goûts et des dégoûts, des plaisirs et des horreurs. C’est un ensemble complexe dont il faut démonter les mécanismes...

Si les personnes que la politique intéresse, et qui veulent y contribuer s’occupaient à ce démontage, si elles manifestaient elles-même une horreur du vide de la réflexion politique, elles pourraient chercher à comprendre comment se remplissent les vides de la politique elle-même, et pourraient contribuer à ce qu’ils ne se remplissent pas n’importe comment.