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La question blanche (Deuxième partie)

Le mal-être anti-raciste

par Pierre Tevanian
2 janvier 2008

Il y a un mal-être raciste mais il y a aussi un autre mal-être blanc : celui des antiracistes. Dans la gauche dite antiraciste, je suis en effet tombé sur des gens qui devenaient littéralement malades lorsqu’on les qualifiait de blancs. Ils manifestaient donc un mal-être blanc au sens le plus littéral – puisque c’est le simple fait d’être blancs, ou plus précisément identifiés comme tels, qui provoquait tout le mal…

Première partie : Le mal-être raciste

Qu’on m’entende bien : je ne parle pas de gens qui prendraient mal le fait d’être traités de « petits blancs », ce qui serait compréhensible étant donné qu’il s’agit d’une injure politique ; je parle de gens qui s’offusquent du seul fait d’être qualifiés de « blancs », sans que ce constat – car c’est un constat : ils sont blancs – ait la moindre intention injurieuse. J’ai été surpris par exemple de la violence des réactions lorsque j’ai fait remarquer que certains plateaux télévisés étaient composés à 100% de blancs, ou quand j’ai décrit l’assistance d’un meeting des Ni putes ni soumises comme une assemblée blanche.

Cela s’est reproduit au MRAP, dont j’étais membre et que j’ai fini par quitter, où l’on m’a plusieurs fois accusé de racisme ou de dérive ethniciste pour avoir simplement constaté – et problématisé – le fait que les assemblées du MRAP sont quasi-totalement blanches. On dit que lorsque le sage montre la lune, le fou regarde le doigt, et j’ai en l’occurrence la prétention d’avoir été le sage : j’ai pointé du doigt une discrimination systémique flagrante à l’encontre des non-blancs (le fait qu’ils sont non-représentés ou sous-représentés, y compris au sein d’une association antiraciste), et mes adversaires au sein du MRAP ont été les fous qui regardaient le doigt en me répondant très sérieusement que c’était moi le raciste – raciste contre les blancs présents dans la salle.

Voilà donc ce que j’appelle le second mal-être blanc : il existe une catégorie de blancs qui sont prêts à faire des efforts de solidarité avec les non-blancs, mais qui ne supportent pas que soient contesté leur privilège, leur monopolisation de la juste cause antiraciste, ou en tout cas qui ne supportent pas d’être qualifiés de « blancs ».

Ce qui est insupportable est d’abord le simple fait d’être particularisé, parce que nous avons été élevés depuis le berceau dans l’idée que nous représentons l’universel, l’homme tout court, l’homme achevé, l’homme complet, l’homme-même. A tel point d’ailleurs qu’on parle des gens « de couleur » pour parler des noirs, des arabes et des asiatiques, mais pas de nous mêmes – comme si nous n’avions pas, nous aussi, une couleur : blanc !

Ce qui peut être insupportable, c’est également de se représenter comme des privilégiés ou des dominants. C’est pourtant la vérité, mais cette vérité est insupportable – et cette remarque vaut là encore aussi bien pour des hommes, des hétéros et des bourgeois [1].

Cette seconde manière de vivre sa condition blanche, sur le mode de la dénégation : « Je ne suis pas un blanc, nous sommes tous des êtres humains, les races n’existent pas. », est sans doute la plus répandue. Elle peut se résumer par la formule suivante :

« Il n’y a pas de différence entre blancs et noirs »

Cet énoncé est à la fois vrai et faux – ou plus exactement, il est vrai abstraitement et concrètement faux :

- ce qui est vrai est que les races n’existent pas en tant que réalité biologique, pas plus que les ethnies ou les cultures en tant qu’essences homogènes ;

- ce qui est faux est de nier toute existence à « la race ».

En effet, si les races n’existent pas en tant que réalités biologiques, elles existent bel et bien en tant que croyance collective, et cette croyance se répercute dans la réalité sous la forme de paroles et d’actes – injures, discriminations – qui font qu’être blanc et être noir sont deux expériences très différentes.

En d’autres termes :

- il est vrai que nous ne sommes des noirs, des arabes ou des blancs – c’est-à-dire des êtres qui se réduisent à une couleur ou à une origine – que dans le regard de l’autre ;

- mais une fois cette évidence posée, le problème demeure, dans la mesure où toute l’existence humaine est une existence sociale, une existence avec les autres, une existence tout entière produite par les relations que nous tissons avec les autres, donc une existence conditionnée par le regard de l’autre.

On pourra donc toujours dire qu’entre blanc et noir, il n’y a pas de différence, mais entre blanc et noir, au-delà de la différence réelle ou supposée, il y a l’inégalité. Et c’est le déni de cette inégalité, ou plutôt l’écoeurement devant ce déni, qui m’a fait accepter avec un certain enthousiasme la question que me posaient les Indigènes de la République.

Ce second mal-être blanc, ce refus d’être nommé « blanc », n’est pas non plus le mien. Je ne me souviens pas m’être jamais mis en colère du simple fait qu’on m’ait qualifié de blanc – même si bêtement, parce que programmé ainsi, il est arrivé que cela me « fasse bizarre ».

Il m’arrive même, de plus en plus, de me qualifier moi même de blanc, parce que telle est bien ma couleur – et surtout tel est mon rang social, mon privilège.

Troisième partie : Le privilège blanc

Quatrième partie : Que faire de ce qu’on a fait de nous ?

P.-S.

Une première version de ce texte, nettement plus courte, a été publiée en décembre 2007 dans le mensuel L’indigène de la république. Une autre est reprise dans La mécanique raciste, paru aux éditions Dilecta.

Notes

[1] La remarque vaut aussi – mais c’est une autre question – pour les dominés : contrairement à ce que prétendent les pourfendeurs de « victimisation », les dominé-e-s ont plutôt tendance à refuser le statut de victime, même lorsqu’ils-elles sont objectivement les victimes d’un tort bien réel. À la résistance des dominant-e-s face à son statut de dominant-e répond en miroir une certaine résistance des dominé-e-s face à leur statut de dominé-e.