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La question blanche (Première partie)

Le mal-être raciste

par Pierre Tevanian
2 janvier 2008

Ce texte, le premier que j’écris à la première personne, est le résultat d’une sollicitation des Indigènes de la République, pour une intervention à leur « Parlement anticolonialiste » d’octobre 2006. Après deux « indigènes » noirs et arabes répondant respectivement aux questions « Qu’est-ce qu’être noir dans la France de 2006 ? » et « Qu’est-ce qu’être arabe dans la France de 2006 ? », je devais répondre à la question « Qu’est-ce qu’être blanc dans la France de 2006 ? »…

L’une des raisons pour lesquelles cette proposition m’a paru intéressante est son caractère déconcertant et difficile : jamais jusqu’à un passé récent je ne m’étais posé une telle question, car jamais on ne m’avait amené à me la poser. C’est du reste la première réponse que l’on peut apporter :

1. Être blanc, c’est ne pas avoir à se poser la question « qu’est-ce qu’être blanc ? », ne pas avoir, contrairement aux noirs, arabes et autres non-blancs, à s’interroger sur soi-même, son identité et la place qu’on occupe dans la société, parce que cette place va en quelque sorte de soi.

Du moins cette place va de soi dans la mesure où, en plus d’être blanc, je suis de sexe masculin, hétérosexuel, et d’origine sociale aisée. À peu près tout ce que je vais dire sur ce qu’est être un blanc peut s’appliquer à être un hétéro, être un mec ou être un bourgeois.

Etre blanc n’est en effet pas simplement une affaire de couleur de peau. Jack Lang ou Jacques Séguéla par exemple ont le teint plus mat que beaucoup d’Arabes, d’Antillais ou de métis, mais ce sont eux les blancs. Être blanc ne signifie pas simplement avoir la peau claire, mais plutôt : ne pas être identifié comme un noir, un arabe, un asiatique un turc, un musulman, bref : ne pas être un indigène. Être blanc ne veut rien dire d’autre que : ne pas porter certains stigmates – d’où une seconde réponse :

2. Être blanc, c’est avant tout ne pas subir la discrimination comme les non-blancs la subissent. Ce n’est pas avoir une certaine couleur mais occuper une certaine place – un certain rang social.

Blanc n’est en effet pas une catégorie raciale, mais une catégorie sociale. La race est, comme la classe et le sexe, une construction sociale, et le racisme, comme la domination économique et l’oppression sexiste, s’incarne dans une souffrance sociale : ne pas trouver d’emploi ou de logement parce qu’on est noir ou arabe, être exclu de l’école parce qu’on porte un voile, etc. La « question raciale » n’est donc pas dans un rapport d’altérité avec la « question sociale » : elle en est une composante. C’est tout l’intérêt d’un mouvement comme le mouvement des indigènes de la république que de l’avoir souligné : loin d’ethniciser le social et la politique, comme on le leur reproche, les Indigènes font exactement le contraire : ils socialisent et politisent la race – au sens où, d’un ordre symbolique et social racisé, ils proposent une analyse sociale et politique.

Être blanc, pour des raisons multiples qui devraient paraître évidentes à tous mais ne le sont pas et que je tâcherai d’évoquer, est plus confortable qu’être non-blanc. Mais il existe pourtant un « mal être blanc », ou plutôt diverses formes de mal-être blanc. J’emploie cette formule en clin d’oeil à deux livres de Dominique Vidal : Le mal-être juif et Le mal-être arabe. Indépendamment de l’intérêt – réel – de ces livres, j’ai toujours éprouvé un certain malaise, lié à leurs titres, car pour ma part, le plus urgent était de parler du mal-être blanc. J’entends par là que les Blancs sont malades d’une maladie qui s’appelle le racisme et qui les affecte tous, sur des modes différents, même – j’y reviendrai – lorsqu’ils ne sont pas à proprement parler des racistes, que ce racisme consiste en une oppression systémique aux dépens par exemple des arabes, et que c’est cette oppression raciste qui engendre chez celles et ceux qui la subissent ce fameux mal-être arabe dont parle Dominique Vidal.

Voilà donc un premier mal-être blanc. Une première maladie, qui s’appelle tout simplement le racisme, dont le stimulus extérieur est toujours le même : le noir, l’arabe, le musulman, bref les non-blancs, ou plus précisément les non-blancs lorsqu’ils se pensent, s’expriment et se comportent comme des égaux. Car c’est bien la prétention à l’égalité, et non pas une simple différence de couleur, qui littéralement rend malade un nombre considérable de blancs, petits et grands [1]. Cette maladie se traduit par des symptômes divers, qui peuvent s’apparenter entre autres à la névrose obsessionnelle, la phobie, la psychose, les maux d’estomac (les fameux problèmes d’assimilation), la constipation, les vomissements, les convulsions ou les crises de nerf. Cette forme exacerbée du mal-être blanc, dans lequel un Le Pen, un De Villiers, un Michel Houellebecq, un Max Gallo, un Alain Finkielkraut, un Philippe Val ou un Robert Redeker puisent leur inspiration, j’ai pour ma part la prétention de l’avoir dépassée – même si l’emprise des préjugés racistes et leur réactivation politique et médiatique quotidienne exige une vigilance de tous les instants.

Mais j’ai eu l’occasion de connaître un autre mal-être blanc : celui des antiracistes.

Deuxième partie : Le mal-être anti-raciste

Troisième partie : Le privilège blanc

Quatrième partie : Que faire de ce qu’on a fait de nous ?

P.-S.

Une première version de ce texte, nettement plus courte, a été publiée en décembre 2007 dans le mensuel L’indigène de la république. Une autre est reprise dans La mécanique raciste, paru aux éditions Dilecta.

Notes

[1] Sur ce rôle essentiel de l’égalité – et non de la différence – cf. Pierre Tevanian, « Le corps d’exception et ses métamorphoses ». Par blancs petits et grands j’entends le fait que la mentalité « petit-blanc », qu’on peut définir comme le besoin maladif de se sentir supérieur à des non-blancs, n’est pas comme beaucoup le prétendent l’apanage des « petites gens », mais se rencontre tout autant – sans doute même davantage – chez les « grands de ce monde ». Cf. Pierre Tevanian, « Un racisme qui vient d’en haut » et « La France d’en bas n’est pas lepéniste (ni sarkoziste) ». Cf. aussi Pierre Tevanian et Sylvie Tissot, Dictionnaire de la lepénisation des esprits, L’esprit frappeur, 2002 ; Annie Collovald, Le « populisme du FN », Une illusion dangereuse, Editions du Croquant, 2004.