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La question blanche (Quatrième partie)

Que faire de ce qu’on a fait de nous ?

par Pierre Tevanian
2 janvier 2008

Cette dernière partie récapitule les trois grandes modalités sous lesquelles la condition blanche peut être vécue : l’adhésion, la dénégation ou la conscientisation – laquelle peut être vécue à son tour sous trois modalités : le cynisme, la mauvaise conscience ou la traîtrise. Par élimination, je choisis la traîtrise, voici pourquoi.

Première partie : Le mal-être raciste

Deuxième partie : Le mal-être anti-raciste

Troisième partie : Le privilège blanc

Cette condition blanche que je viens d’évoquer, chaque blanc a le « choix » [1] de la vivre sous différents modes, impliquant chacun une forme spécifique de mal-être – surtout lorsque, officiellement, notre système de valeurs se fonde sur la liberté l’égalité et la fraternité. Trois grandes options sont possibles :

- l’adhésion, qui consiste à faire corps avec son rôle de blanc, sans la moindre distance, le moindre recul, la moindre réflexivité, et à mépriser tranquillement les non-blancs ; mais alors le mal-être nous rattrapera forcément, sous la forme d’une peur panique, à chaque fois que des non-blancs relèvent la tête et viennent nous rappeler qu’ils existent, qu’ils sont là et qu’ils sont nos égaux.

- la dénégation (« il n’y a pas de couleurs, blanc et noir c’est pareil, il n’y a qu’une race la race humaine ») ; mais là encore le mal-être nous rattrape, à chaque fois que quelqu’un vient nous mettre sous les yeux nos privilèges de blanc, à chaque fois que quelqu’un nous appelle « blanc », à chaque fois que le mot « blanc » est prononcé.

-  la conscientisation, qui consiste à assumer pleinement sa condition de blanc, en considérant que le blanc n’existe certes pas comme race au sens biologique du terme mais existe bel et bien comme croyance et comme rang social.

Cette prise de conscience ouvre à son tour sur trois modes d’existence – sur lesquels on peut se fixer, mais entre lesquels on peut aussi hésiter ou naviguer, sans forcément en avoir une pleine conscience et une pleine maîtrise :

- La première possibilité, plutôt rare, est le cynisme :

« Je sais que j’occupe une place privilégiée, je sais que je n’ai eu qu’à naître blanc (comme, sur d’autres plans, je n’ai eu qu’à naître mec, hétéro, bourgeois) pour occuper cette place privilégiée, je jouis de mon privilège et tant pis pour les non-blancs ; la liberté, l’égalité et la fraternité, je sais que c’est du vent, mais la conscience de cette imposture ne m’empêche pas de vivre ».

- Plus fréquente est la seconde option : la mauvaise conscience, qui ne fait guère avancer la situation des non-blancs mais me paraît, à tout prendre, une posture subjective moins écoeurante que la bonne conscience et l’arrogance qui prédominent dans ce pays, jusque dans les milieux progressistes et antiracistes.

- La dernière solution, enfin, consiste à être autant que possible aux côtés des sans-papiers, des filles voilées exclues de l’école, des émeutiers emprisonnés, de tous ceux qui luttent contre l’impunité policière, des Indigènes de la république… – à être en somme partout où des non-blancs se réunissent pour détruire la domination blanche.

Cette dernière option est à mes yeux la meilleure. Elle consiste à être non pas un blanc honteux ou un blanc complexé, comme des adversaires m’accusent de l’être, mais un traître blanc. Il ne s’agit pas de détester sa couleur ou de détester les siens [2], mais de détester son privilège, et le système social qui le fonde.

Éloge de la traîtrise

Cette traîtrise est pour moi la meilleure solution. Le passage à l’ennemi est certes immoral lorsqu’on est issu de classe dominée et qu’on choisit de collaborer avec la classe dominante ; mais c’est un acte moral, le seul acte moral possible lorsqu’on est issu de la classe dominante et qu’on ne veut vivre ni dans le mensonge, ni dans le cynisme, ni dans l’impuissance et la mauvaise conscience.

Une telle conclusion laisse bien sûr en suspens une question énorme : celle des modalités concrètes de la traîtrise. De nombreux problèmes pratiques se posent, comme le problème complexe que certains ont appelé « la place des blancs » dans la lutte d’auto-émancipation des non-blancs. Cette place est tout aussi problématique que celle des hommes dans le mouvement féministe, celle des hétéros dans le mouvement homosexuel ou celle des bourgeois dans le mouvement ouvrier, et si un soutien et des actions en commun peuvent être nécessaires, des moments de non-mixité le sont tout autant voire davantage [3]. Une série d’écueils menace sans cesse :

- confondre soutien, participation et leadership ;

- confondre identification partielle et identification totale, se croire arabe, noir, musulman, sans-papiers ou émeutier quand on ne l’est pas soi même et qu’on ne subit pas soi même les discriminations qui vont avec [4] ;

- « prendre la grosse tête », se complaire dans la posture du « juste », tirer un profit symbolique – voire matériel – excessif de la reconnaissance des non-blancs et de l’admiration des « blancs conscients ».

Il faut au contraire accepter de se voir renvoyer à la figure son statut de blanc de la part de non-blancs soucieux de nous rappeler cette réalité que nous avons toujours tendance à oublier ou à mésestimer : que ce sont eux qui morflent et pas nous. Bref, une fois prononcés les mots traîtrise, passage à l’ennemi, lutte politique pour la destruction de la domination blanche, tout reste à dire, à faire, à construire. Les difficultés, les problèmes, les contradictions, ne manquent pas, et le mal-être nous accompagne de bout en bout, sous de multiples formes :

- l’épuisement d’un combat où l’on est avec David contre Goliath

- le découragement

- la nécessité épuisante d’un perpétuel retour sur soi,

- les remises en question, les non-blancs qui parfois injustement, souvent à juste titre, nous reprochent des « réflexes de blancs » – une certaine aisance, une certaine assurance, une certaine facilité à prendre la parole quand d’autres n’arrivent pas à la prendre – dont nous ne sommes jamais complètement débarrassés

- une partie de la tension du rapport de domination blanc / non-blanc qui se répercute nécessairement « en interne » malgré le travail militant en commun...

« La place des blancs ? Payante ! »

Cette réponse qu’un ami non-blanc [5] avait faite en mai 2005 lors de la première « Agora des indigènes de la république » à Nanterre n’est pas une simple plaisanterie. Elle signifie d’abord que la place d’un blanc au sein ou aux côtés d’un mouvement de non-blancs en lutte contre la domination blanche n’est pas gratuite, qu’elle n’est ni acquise ni confortable, parce qu’il existe un contentieux ancien et profond entre les militants non-blancs et leurs « amis » blancs, et que ce contentieux pèse forcément – et légitimement – sur la relation de compagnonnage politique, sous la forme notamment d’un soupçon de paternalisme ou – pour reprendre la formule d’Aimé Césaire – de fraternalisme [6].

La place payante signifie aussi que les autres blancs – ceux qui croient en leur supériorité et font corps avec leur privilège, mais aussi ceux qui dénient ce privilège et professent qu’il n’y a « pas de races » – supportent mal notre trahison et nous la font payer. Le prix n’est pas nécessairement très élevé, on peut en rester à de simples quolibets – ceux que j’ai déjà évoqués : « complexe », « culpabilité postcoloniale », « bounty à l’envers », « islamophile », « suceur de bite de barbu », « dhimmi », « collabo » – mais il est parfois plus élevé : calomnies, cabales, ostracisme…

La place des blancs est enfin payante en un tout autre sens, à la fois plus positif et malgré tout piégeant : l’effort de remise en question et l’investissement militant aux côtés des non-blancs sont des « efforts payants », ils sont payés en retour par des gratifications essentiellement symboliques – notamment cette reconnaissance énorme que nous renvoient les non-blancs avec qui nous luttons, qui monte facilement à la tête et dans laquelle nous pouvons aussi nous perdre.

Bref : je sais que cette manière-là de vivre ma condition de blanc me pose une multitude de questions auxquelles je n’ai pas de réponse et de problèmes auxquels je ne suis pas préparé. Mais je sais aussi qu’il y a une joie dans la lutte, et parmi toutes les manières de vivre ma condition blanche, c’est celle-là que je choisis, par élimination, parce que toutes les autres me dégoûtent.

P.-S.

Une première version de ce texte, nettement plus courte, a été publiée en décembre 2007 dans le mensuel L’indigène de la république. Une autre est reprise dans La mécanique raciste, paru aux éditions Dilecta.

Notes

[1] Par choix j’entends simplement l’existence d’une pluralité d’options possibles. Mais il ne s’agit pas – les guillemets sont là pour le rappeler – d’un pur choix rationnel, opéré par une conscience souveraine, détachée de tout déterminisme. Au contraire, l’option que chaque blanc « choisit » est largement déterminée par les univers sociaux dans lesquels il a été socialisé et dans lesquels il évolue, par les rencontres ou les influences extérieures, et par ses positions au sein des autres rapports de domination (riche /pauvre, homme /femme, hétéro /homo…).

[2] Aux sales cons qui, notamment au MRAP, me traitaient de blanc complexé, de « bounty à l’envers » ou de raciste anti-blanc, j’ai souvent eu envie de répondre : « Mais pas du tout, vous savez, j’ai des amis blancs ».

[4] Par identification partielle j’entends par exemple le fait que mon engagement contre l’exclusion des élèves voilées m’a valu d’être « associé » aux filles voilées et aux « islamistes », et de me retrouver, pour la première fois de mon existence, sinon porteur d’un stigmate, du moins précédé d’une mauvaise réputation et sommé de me justifier en permanence. Mais cette identification « par le camp d’en face » ne me permet pas de m’identifier moi même aux musulmans stigmatisés – et encore moins aux filles voilées – dans la mesure où la mauvaise réputation qui m’a été faite depuis cet engagement est moins infâmante et surtout beaucoup plus circonscrite dans l’espace et dans le temps. La différence de nature entre « ma stigmatisation » et celle des non-blancs, en l’occurrence des musulmans, réside dans le fait que j’ai toujours eu, en tant que blanc, la possibilité de me retirer, momentanément ou définitivement, dès lors que la pression liée aux injures, aux attaques ou à la nécessité permanente de se justifier devenait trop pénible. Une telle « porte de sortie » n’existe tout simplement pas pour les musulman-e-s, comme elle n’existe pas pour les noir-e-s ou les arabes, qui sont exposés à la stigmatisation, au soupçon et au risque de subir une offense raciste en tout lieu et en tout temps, qu’ils soient engagé dans une lutte politique ou qu’ils aillent s’attabler à la terrasse d’un café. Contrairement au non-blanc qui porte son stigmate sur lui (par son apparence physique ou son patronyme), le blanc, même le plus « compromis » et le plus diabolisé, le plus « négrophile » ou le plus « islamisé », ne porte son stigmate que dans des espaces bien délimités – les sphères militantes, la société des gens « bien informés » – et pour une durée qui peut être interrompue par lui-même : dès qu’il quitte l’arène politique, il redevient « respectable ».

[5] Christophe Gaudier, auteur notamment de « À quoi sert “la victimisation” ? » et du blog christophe.unblog.net.

[6] Aimé Césaire, Lettre à Maurice Thorez, 1956