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La question blanche (Troisième partie)

Le privilège blanc

par Pierre Tevanian
2 janvier 2008

J’en viens à un troisième mal-être blanc, que je ressens profondément celui-là : le mal-être des blancs que l’appel des Indigènes n’a pas rendus malades, le mal-être des blancs que ne rend pas malade le fait d’être nommés « blancs ». Car si être nommé blancs – et l’être par des non-blancs – ne nous rend pas malades, nous avons pourtant, nous aussi, notre propre maladie…

Première partie : Le mal-être raciste

Deuxième partie : Le mal-être anti-raciste

Une première manière de parler de ce mal-être est la manière bête et méchante de nos ennemis :

« Haine de soi »

« Complexe »

« Culpabilité post-coloniale »…

Un responsable national du MRAP a aussi jugé pertinent et spirituel d’écrire que j’étais

« un bounty à l’envers : blanc à l’extérieur, noir ou arabe à l’intérieur, ou du moins se rêvant noir ou arabe, avec en prime un voile sur la tête. » [1]

Ce registre est assez classique chez tous les racistes : c’est l’idée banale selon laquelle le blanc qui se solidarise avec les noirs en lutte est un « négrophile », voir un « lécheur de nègres » comme on le disait aux Etats Unis à l’époque des droits civiques [2], ou que celui qui se solidarise avec des musulmans est « islamophile ». On peut donc, si on y tient, me qualifier d’islamophile, de lécheur de nègres ou même de suceur de bites de barbus [3] mais il se trouve que ce n’est pas ça. Il se trouve aussi que je ne me sens pas coupable des crimes d’arrière-grands parents colons qu’au demeurant je n’ai pas. Mon mal-être blanc est d’une autre nature. Il est lié à ce que c’est qu’être blanc, en France, en 2006.

Parce qu’être blanc en France, en 2006, en un mot, c’est être un dominant – même si, comme pour tout dominant, être blanc c’est aussi être élevé dans l’idée que l’on n’est pas dominant, que l’on est comme tout le monde, qu’on vit dans une société globalement égalitaire, et que notre réussite n’est que le fruit de nos dons et de nos efforts personnels. D’où une troisième réponse :

3. Etre blanc c’est être élevé dans cette double imposture : un privilège exorbitant, et la dénégation de ce privilège.

Une imposture dont on ne peut s’extraire que difficilement et imparfaitement, par une ascèse de tous les instants, en se mettant à l’écoute et en se laissant bousculer par des non-blancs – de la même manière qu’on s’extrait, tout aussi difficilement et tout aussi partiellement, de sa condition de mec, d’hétéro ou de bourgeois.

Pour donner un aperçu concret de ce privilège blanc, je partirai d’une expérience personnelle. J’ai été amené, au fil de divers engagements, à écrire (dans des journaux, dans des livres, sur internet) à propos des violences policières et de leur impunité, de l’occultation du passé colonial (et notamment du 17 octobre 1961) et de la loi antivoile. Sur chacune de ces trois questions, j’ai vécu une expérience similaire : je me suis retrouvé dans cette situation assez gênante où des personnes directement concernées par ces questions – des descendants de colonisés, des gens dont les proches ont été victimes de violences policières, des filles voilées ou leurs frères et sœurs – me remerciaient d’une manière qui m’apparaissait démesurée ou paradoxale. J’entends par là que, oralement, par lettre ou par mail, ces gens me disaient en substance deux choses contradictoires : d’abord ils me remerciaient infiniment, comme on remercie en principe celui qui nous a sortis de l’erreur et qui nous a apporté un savoir et une intelligence du réel que nous n’avions pas avant de le lire ; puis, juste après, ils me disaient que j’étais dans le vrai, mais à un point que je ne soupçonnais pas, car ils savaient, eux, pour la vivre, que je n’avais fait qu’effleurer la situation de violence qui leur était faite.

Ces personnes me remerciaient donc comme si je leur apprenais tout et dans le même temps elles me signifiaient que je ne leur apprenais rien. Elles me signifiaient même que c’étaient elles qui avaient des choses à m’apprendre. Bref : elles me signifiaient, sans m’en tenir rigueur, bien au contraire [4], que mes écrits ne valaient pour elles pas tant pour ce qu’ils disaient que pour le fait que c’était moi, un blanc, qui parlait. Ce que ces personnes trouvaient dans mes textes n’était pas de l’ordre de la connaissance mais de la reconnaissance. Ces textes ne venaient pas combler un manque de savoir, ils levaient – ou contribuaient à lever – un interdit. Certains me demandaient même, purement et simplement, de parler à leur place. Et dans tous les cas, que ce soit pour me demander de parler ou pour simplement me remercier d’avoir parlé, on me disait, parfois indirectement, parfois explicitement :

« Quand c’est vous qui le dites ce n’est pas pareil ».

Et plus explicitement encore :

« Moi je ne peux pas le dire, si je le dis on me dit que je suis parano, que je suis dans la victimisation »

Ou encore (dans le cas de l’affaire du voile) :

« Si moi je le dis on croit que c’est du double discours ».

J’ai définitivement compris, à partir de ces expériences, que j’étais un blanc, et qu’

4. Être blanc c’est être légitime, crédible, pris au sérieux, comme ne peuvent pas l’être des non-blancs.

Être légitime

Là encore, je pourrais aussi parler, en des termes voisins, de ce que signifie, dans la France d’aujourd’hui, être hétérosexuel, de sexe masculin et d’origine bourgeoise. Il y a beaucoup de points communs avec le statut de blanc, et notamment celui-ci : quand on a l’une de ces propriétés, et a fortiori quand on les a toutes, on est légitime. J’entends par là

- qu’on se sent autorisé à penser, à parler, à viser des objectifs élevés, des diplômes et des professions prestigieuses

- qu’on bénéficie ensuite de davantage de ressources pour y parvenir

- que l’on rencontre moins d’obstacles.

Alors que, lorsqu’on est une femme, un homo, un prolo, un noir, un arabe, le simple fait de s’autoriser à penser, imaginer, prétendre à tel ou tel titre de prestige, est une conquête qui exige des efforts considérables. Ce que mon expérience de mec hétéro blanc fils de prof a de spécifique, quand je la confronte à celle de tous les homos, de tous les prolos, de toutes les femmes ou de tous les non-blancs que j’ai rencontrés dans mon existence, c’est avant tout cela : je n’ai pas le souvenir d’avoir eu un jour de véritables doutes sur le bien-fondé de mes ambitions scolaires, professionnelles, intellectuelles, et même existentielles. Contrairement à un non-blanc, je n’ai jamais eu à me battre contre l’idée que telles ou telles études, telle ou telle ambition, tel ou tel métier, telle ou telle activité – par exemple étudier la philosophie, l’enseigner, publier des textes, des articles, des livres, ou parler en public comme j’ai pu le faire au « Parlement des Indigènes » – ce n’était pas pour moi. Je ne me suis même jamais vraiment posé la question.

Je crois pourtant être quelqu’un qui se pose des questions. Mais pas celle-là. Je ne crois pourtant pas être, comme individu, quelqu’un de particulièrement sûr de lui ni de particulièrement prétentieux. Mais justement, être blanc c’est cela : parce que je suis blanc, je n’ai pas besoin d’avoir ou de développer, en tant qu’individu, ces traits de personnalité. Je n’ai pas à être quelqu’un de particulièrement prétentieux, mon statut de mec blanc hétéro fils de prof le fait pour moi. Je n’ai pas à être quelqu’un de particulièrement sûr de lui ou vaniteux pour m’autoriser à penser ou parler : mon statut d’hétéro blanc fils de prof suffit à m’autoriser à peu près tout. Je n’ai pas à être quelqu’un de particulièrement ambitieux pour ambitionner les plus hautes études, les plus hautes carrières : mon statut de bourgeois blanc hétéro m’amène à les ambitionner « tout naturellement ». Le grand bénéfice personnel que me procure cette république bourgeoise, raciste et hétérosexiste dans laquelle je suis né et dans laquelle je vis encore, le bénéfice qu’elle procure à n’importe quel bourgeois blanc de sexe masculin et de tendance hétérosexuelle – et qu’elle ne procure pas moins au plus antiraciste et au plus antisexiste qu’au plus raciste et au plus hétérosexiste – c’est celui-là :

- je peux tout ambitionner sans même m’abaisser à devenir « un ambitieux »

- je peux gagner beaucoup sans m’abaisser à devenir « un gagneur »

- une carrière m’est ouverte même si je ne suis pas « un carriériste »

- je peux « arriver » à quelque chose sans pour cela devoir être « un arriviste ».

On m’objectera le fameux mérite. Comme Alain Finkielkraut passe son temps à le répéter,cette république ne m’a pas tout donné : j’ai dû travailler pour réussir mes études, mes examens, mes concours de recrutement, ou pour écrire des livres acceptés par des éditeurs. Mais je sais aussi que pour réussir le même type de parcours, un non-blanc, comme une femme, comme un prolo, comme un homo, doit mobiliser deux fois plus de qualités individuelles. Ce qui peut se dire autrement : je dois mobiliser deux fois moins. J’ai dû travailler beaucoup pour réussir tout ce que j’ai réussi, mais deux fois moins que des prolos, des femmes ou des non-blancs.

Ou si l’on croit aux dons naturels plutôt qu’au travail : il a bien fallu que je sois naturellement doué pour réussir ce que j’ai réussi, mais deux fois moins doué que les non-blancs qui ont réussi les mêmes choses.

J’ai dû faire deux fois moins d’efforts pour réussir ce que j’entreprenais, mais auparavant j’avais déjà dû faire dix fois moins d’efforts pour seulement penser à l’entreprendre, pour m’autoriser à avoir ces aspirations. Pour s’autoriser la même chose, un non-blanc, comme une femme, un homo, un prolo, doit développer une personnalité particulière, avec des qualités ou des défauts particuliers. Il doit être tout ce que je n’ai pas eu à être : exceptionnellement intelligent, courageux, persévérant, confiant, inébranlable, ou bien prétentieux, ambitieux, arriviste, ou encore téméraire ou enfin complètement fou. Être un bourgeois blanc hétérosexuel me met à l’abri de cette folie.

Quatrième partie : Que faire de ce qu’on a fait de nous ?

P.-S.

Une première version de ce texte, nettement plus courte, a été publiée en décembre 2007 dans le mensuel L’indigène de la république. Une autre est reprise dans La mécanique raciste, paru aux éditions Dilecta.

Notes

[1] Christian Delarue, membre du Bureau National du MRAP, dans un mail sur la liste interne du mouvement.

[2] Comme le rapporte Martin Luther King, dans sa Lettre de la geôle de Birmingham

[3] Ce dernier sobriquet m’a été personnellement attribué sur un « chat ». Les barbus en question sont bien entendus les « islamistes ».

[4] Ce type de réactions n’est bien entendu pas le seul. D’autres expriment aussi un agacement ou une amertume légitime face à ce statut de « porte-parole autorisé » et d’interlocuteur « crédible » qui m’est accordé tant par certains dominants que par certains dominés, et dont je bénéficie quels que soient mes efforts pour y échapper.