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La répartition des tâches entre les femmes et les hommes dans le travail de la conversation (Troisième partie)

Les pratiques conversationnelles des femmes

par Corinne Monnet
15 novembre 2007

Le texte qui suit a déjà été publié en 1998 dans la revue Nouvelles questions féministes. Nous le reproduisons avec l’aimable autorisation de l’auteure et de la directrice de la publication.

Première partie : Présentation de la recherche

Deuxième partie : Les pratiques conversationnelles des hommes

Troisième partie :

Fishman (1983 : 94) remarque tout d’abord que les femmes, lors de l’interaction posent deux fois et demie plus de questions que les hommes. C’est une première asymétrie flagrante que l’on constate en ce qui concerne cette ressource interactionnelle. Les hommes interrompent et se servent de réponses minimales retardées pour montrer leur désintérêt chronique et ils posent également très peu de questions. Robin Lakoff (1975) avait déjà observé ce phénomène. Mais pour Lakoff, ces questions, posées plus fréquemment par les femmes, étaient un indicateur de leur insécurité. L’apport nouveau de Fishman sur ce point est de les ranger dans la catégorie des stratégies conversationnelles employées par les femmes afin de participer au travail interactionnel.

Mais Fishman ne s’arrête pas là et se demande pour quelle raison ce sont les femmes qui participent de cette manière au dialogue. En se servant de son expérience personnelle, elle constate que poser une question rend la tentative d’interaction plus probable, réduisant ainsi le taux d’échec. Car poser une question demande une réponse de la part de l’interlocuteur. De la même façon, les femmes usent deux fois plus souvent que les hommes de tag questions (comme « Tu sais quoi ? » ou « D’accord ? ») qui leur servent à mieux assurer leur droit de parole. Ce sont les enfants, face à des adultes, qui emploient souvent aussi cette stratégie afin de pouvoir dire quelque chose. Ceci nous enseigne moins sur l’insécurité des femmes et/ou des enfants que sur la différence de leurs droits. Ce n’est pas par hasard que l’on se sert ainsi de stratégies ayant comme fonction de garantir une interaction.

Une troisième classe de stratégies concerne les marques d’attention, diverses et variées que les femmes donnent deux fois plus souvent que les hommes (Fishman, 1983). Comme West & Zimmerman, Fishman reprend aussi les réponses minimales et l’usage différent qui en est fait selon que c’est une femme ou un homme qui les emploie, l’usage masculin montrant la plupart du temps un manque d’intérêt pouvant aller jusqu’à décourager l’interaction.

Cette attitude permanente de soutien et d’encouragement de l’interaction, manifestée par ces pratiques stratégiques utilisées par les femmes, a pour conséquence directe que parmi les 29 sujets introduits par des hommes, 28 d’entre eux sont repris et développés. Ceci montre bien que l’enjeu se situe sur le plan du travail exigé pour qu’une conversation puisse se dérouler. Ce travail n’étant pas fait par les hommes, les femmes n’arrivent pas à imposer leurs sujets. Elles peuvent bien en introduire une quantité, si les hommes ne leur répondent pas, les interrompent, leur font comprendre qu’ils ne sont pas intéressés, bref, ne s’engagent pas dans l’interaction et ne soutiennent pas l’interlocutrice, les sujets des femmes resteront à l’état d’embryon. Si les hommes ne collaborent pas, les sujets des femmes resteront des propositions non retenues.

La division asymétrique du travail interactionnel

L’introduction des sujets par les hommes se fait avec succès parce qu’alors les deux parties sont actives en vue de rendre ces initiatives effectives. Les femmes répondent à leurs déclarations de telle façon qu’elles permettent au sujet de se développer. Avec l’analyse des stratégies conversationnelles des femmes, on peut conclure que la distribution du travail est inégale dans la conversation (Fishman, 1983). Les femmes soutiennent le dialogue et continuent à faire ce travail de soutien pendant que les hommes parlent : l’asymétrie de la répartition des tâches est flagrante. Les femmes fournissent tous les efforts conversationnels et les hommes contrôlent. Constamment, les femmes luttent pour pouvoir obtenir des réponses à leurs remarques. Elles restreignent leur propre opportunité d’expression en se concentrant sur le développement des sujets des hommes. Finalement, les femmes sont requises dans la conversation pour être disponibles aux hommes (Spender, 1980).

En fait, tout se passe comme si les sujets introduits par les femmes étaient perçus comme de simples tentatives pouvant aisément être abandonnées alors que ceux des hommes seraient d’emblée traités comme des sujets à développer (Fishman, 1983). La plupart du temps, tout ceci se déroule sans conflit apparent. Pour la majorité des gens, ce n’est que le bon ordre des choses. Ce travail effectué par les femmes n’est pas analysé généralement comme un réel travail. C’est d’ailleurs ce qui permet aussi l’analogie avec la division traditionnelle du travail. Ce sont les féministes qui se sont attachées à rendre visible le travail domestique effectué par les femmes, comme Fishman rend visible celui fourni dans la conversation.

De même qu’il était considéré dans la nature des femmes d’élever les enfants, il est également considéré dans leur nature de soutenir la conversation. Cette naturalisation du travail accompli par les femmes permet encore une fois de les asservir sans que beaucoup y trouvent grand chose à redire... Penser qu’il est dans la nature des femmes d’avoir un style coopératif par exemple a pour conséquence d’obscurcir leur réel travail pour mieux le nier :

« Le travail n’est pas vu comme ce que font les femmes, mais comme faisant partie de ce qu’elles sont » (Fishman, 1983 : 100).

Faire de ce style coopératif une « qualité » féminine revient à confondre et à abolir dans l’innéité de la nature toute valeur d’acquisition et donc de qualification. Et sa fonction semble bien résider dans le brouillage alors effectué sur les relations de pouvoir :

« Parce que ce travail est obscurci, parce qu’il est trop souvent vu comme un aspect de l’identité genrée plutôt qu’un aspect de l’activité genrée, la maintenance et l’expression des relations de pouvoir hommes/femmes dans nos conversations quotidiennes sont également cachées ». (Fishman, 1983 : 100).

L’échec des thèmes proposés par des femmes ne peut s’expliquer par leur contenu, Fishman n’ayant pas relevé de différence notable avec les sujets proposés par des hommes. Cet échec s’explique la plupart du temps par l’abstention des hommes face à l’obligation de collaborer à l’échange. Le travail qu’ils fournissent au niveau de l’interaction semble se situer uniquement dans l’initiative et le contrôle. Concrètement, nous avons vu par exemple avec West (1983) quel travail structurel est nécessaire à la suite de paroles simultanées afin de poursuivre la conversation de façon intelligible et quel travail est alors fourni par les hommes : dégager leur propre discours de l’état de simultanéité. Les hommes bloquent et ignorent les thèmes des femmes, refusent de fournir une contribution au moment où il le faudrait pour faire avancer la discussion et se concentrent sur le développement de leurs sujets. Ainsi, les hommes finissent par décider de tout dans le dialogue mixte : du sujet, de la façon de l’aborder et de l’évolution du dialogue. Ils parlent beaucoup plus longtemps que les femmes et dirigent tout l’entretien en contrôlant et influençant l’ensemble de la discussion par les stratégies et les tactiques diverses que nous avons citées. J’espère avoir suffisamment montré que ces techniques utilisées par les hommes ne sont pas simplement des indicateurs de leur dominance ; elles n’ont pas comme unique effet de manifester cette domination mais bien de l’établir et la renforcer.

Quand les femmes adoptent d’autres pratiques conversationnelles

Après avoir observé concrètement le déroulement d’une conversation mixte et avoir obtenu ces conclusions, il semble assez opportun de se pencher maintenant sur un autre versant de la domination masculine. Avec l’idéologie du genre, qui est fortement présente dans la communication, nous sommes toujours encouragé-e-s à correspondre aux normes établies qui conduisent ultimement à l’oppression des femmes (Graddol et Swann, 1989). S’il est très difficile pour une femme de sortir des voies genrées de la conversation, c’est aussi à cause des sanctions qu’elle encourt alors. On ne tardera pas à lui rappeler qu’elle n’a pas bien appris sa leçon. Les stratégies masculines comme les interruptions ou les réponses minimales retardées sont des moyens de contrôle en elles-mêmes, ne serait-ce que parce qu’elles empêchent directement les femmes de parler. Mais si on réussit à détourner ce pouvoir, alors une deuxième forme de contrôle, qu’on peut peut-être mieux désigner comme répressive, ne tardera pas à se mettre en place.

Personnellement, je me suis beaucoup heurtée et confrontée à ce second type de contrôle. La participation à de nombreuses réunions mixtes dans un cadre associatif m’a permis d’observer quelques fonctionnements masculins. La surprise première devant une femme non conforme au rôle stéréotypé attribué au sexe féminin se métamorphose bien vite en hostilité et stigmatisation. C’est là où j’ai véritablement pris conscience de la place des femmes en mixité, elles ne doivent surtout pas déranger la hiérarchie des genres, ce qui signifie qu’elles doivent accepter leur position subordonnée. Ne pas se conformer aux attentes genrées montre toujours à quel point ces attentes existent et doivent être entretenues. Tenir à son sujet et le rappeler, ne pas se taire après avoir été interrompue, ne pas apporter le soutien tant désiré, en résumé, entreprendre un acte quelconque qui transgresse les lois de la discussion genrée devient un acte subversif.

Une grande partie des études citées ci-dessus font le même constat : si les femmes ne se plient pas à l’image qu’on attend d’elles, si elles s’émancipent du contrôle des hommes, elles subiront alors des sanctions. A commencer par le début : bavarde tu seras jugée si tu oses parler. Le double standard apparaît ici fondamental et sa fonction est claire :

« Alors qu’interrompre les femmes est une pratique normale pour les hommes, les femmes qui essayeront (oseront ?) d’interrompre les hommes seront pénalisées. Il existe toute une série de croyances qui renforcent cette asymétrie et ordonnent qu’il n’est pas de rigueur pour une femme d’interrompre/de contredire un homme, particulièrement en public. Cela contribue à la construction et la maintenance de la suprématie mâle ». (Spender, 1980 : 44).

Les règles sociales disent que les femmes et les hommes gagneront le respect en communiquant selon ce que ces mêmes règles prescrivent. Mais si ce schéma fonctionne très bien pour les hommes, il n’en va pas de même pour les femmes (Lakoff, 1975). On a bien remarqué que les femmes ne pouvaient pas s’assurer ce respect en suivant les voies de communication tracées pour elles. Mais elles n’y parviendront pas non plus en utilisant d’autres voies.

Quelle que soit la façon de parler et de converser qu’ elles adoptent, les femmes seront évaluées négativement. Ceci nous renforce encore dans l’idée, si besoin était, que c’est bien le genre qui constitue le facteur saillant et non telle ou telle façon de converser qui serait déficiente ou déviante.

Puisqu’il est considéré comme naturel que les femmes fassent la plus grande partie du travail nécessaire pour l’interaction, nous ne serons pas étonnées qu’une des sanctions les plus importantes que les femmes subissent quand elles ne dialoguent pas comme elles doivent le faire soit celle d’être raillées et remises en cause dans leur féminité :

« Pour être identifiées comme femmes, on exige des femmes qu’elles apparaissent et agissent de façon particulière. La conversation fait partie de cette unité de comportement. Les femmes doivent parler comme parle une femme ; elles doivent être disponibles pour faire ce qui doit être fait dans la conversation, faire le sale travail et ne pas se plaindre ». (Fishman, 1983 : 99).

Je me permettrai de faire une brève incursion dans le domaine de la communication non verbale. Nancy Henley (1975) a remarqué que les comportements qui chez les hommes ont des connotations de pouvoir prennent une connotation sexuelle quand ce sont des femmes qui les adoptent. Elle pense que ceci est dû au fait que l’implication de pouvoir est inacceptable quand l’acteur est une femme et doit donc être niée. On réduit donc les attitudes de pouvoir à des attitudes de séduction afin de nier qu’une femme puisse exercer un certain pouvoir. La même chose a lieu dans la conversation, même si au lieu d’accuser les femmes d’invites sexuelles, on a plutôt tendance à leur reprocher un comportement agressif et castrateur.

Quatrième partie : Culture différente ou domination masculine ?

P.-S.

Références

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CRAWFORD, Mary. (1995). Talking Difference. On Gender and Language. London : Sage Publications.

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FISHMAN, P. (1983). « Interaction : the work women do ». In HENLEY N., KRAMARAE Ch. & THORNE B. Language, Gender and Society. Rowley, MA : Newbury House.

GILLIGAN, C. (1986). Une si grande différence. Paris : Flammarion. (Harvard University Press, 1982).

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LAKOFF, R. (1975). Language and Women’s place. New York : Harper & Row.

SLEMBEK, E. (1990). « L’éloquence réduite au silence : comment les femmes sont évacuées de la communication ». In Feminin-Masculin, Publications de l’Université de Lausanne.

SMITH P.M. (1985). Language, the Sexes and Society. Rowley, MA : Newbury House.

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WEST, C. (1983). « Stratégies de la conversation ». In Parlers masculins, parlers féminins ? Eds AEBISCHER V. & FORD C. Lausanne Delachaux et Niestlé.