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La répudiation médiatique

À propos des représentations de la "beurette" dans le débat sur le voile islamique

par Vincent Geisser
25 janvier 2004

Vincent Geisser critique dans ce texte les visions réductrices que les grands médias produisent de " la fille voilée " et de sa " sœur ennemie " : la " beurette émancipée ". Il souligne surtout l’effet d’invisibilisation que produit ce tableau manichéen : c’est la très grande majorité des adolescentes et des jeunes femmes issues de familles musulmanes qui se trouvent exclues de l’espace public et du droit à la parole. Des femmes qui ne veulent pas porter le voile, mais qui n’acceptent pas pour autant de faire allégeance à l’ordre assimilationniste, et encore moins de participer à la diabolisation et à l’exclusion des élèves voilées

Elles s’appellent Djamila, Khadija ou Yasmina. Elles sont étudiantes, enseignantes ou cadres supérieures dans le privé ou la fonction publique. Elles s’affirment " Françaises de culture musulmane ", mais sans avoir la prétention de donner un contenu précis à cette formule. Elles revendiquent avec fierté leur " filiation musulmane ", sans pourtant observer la moindre pratique religieuse, à l’exception peut-être du jeûne de ramadan, qu’elles vivent principalement sur un mode familial et festif. En tout cas, aujourd’hui une chose est sûre : dans le contexte de surmédiatisation des nouvelles affaires de foulards islamiques, elles vivent un profond malaise existentiel qui se traduit parfois chez elles par une forme de révolte sans parole.

Conscientes de constituer la " majorité silencieuse " des Françaises issues de familles musulmanes, elles éprouvent pourtant ce sentiment paradoxal d’être à la fois les grandes absentes et les otages du débat politico-médiatique qui traverse les espaces publics français depuis le printemps dernier. Certes, elles constituent une catégorie d’otages un peu particulière, dans la mesure où elles ne sont pas véritablement prisonnières des médias, qui d’ailleurs ne les interrogent que très rarement. Leurs attitudes, leurs comportements et leurs avis sur la question du foulard islamique n’intéressent d’ailleurs personne, parce que du point de vue de la norme médiatique dominante, elles ne sont pas sexy. Car, aujourd’hui, force est d’admettre que pour être considérée comme une fille musulmane sexy sur le plan médiatique et politique, il faut être soit une militante enragée du mouvement " Ni putes, ni soumises ", soit une " soeurette voilée ", affiliée à l’UOIF ou au Collectif des musulmans de France, proche des idées de Tariq Ramadan.

Malheureusement, ces filles musulmanes anonymes n’ont pas eu cette " chance ". Leur parcours personnel ne les a pas conduites à militer au sein de la Gauche socialiste de Julien Dray et de SOS Racisme ou, au contraire, dans les rangs des associations musulmanes néo-conservatrices, comme si ces itinéraires idéologiques représentaient aujourd’hui les seules voies possibles d’accès à la parole publique pour une femme française de culture musulmane. Elles refusent catégoriquement ces formes de déterminisme sociologique : le premier parce qu’il renvoie à une instrumentalisation politique de leur image de réussite sociale (la beurette libérée de la tutelle paternelle et émancipée sur le plan sexuel), le second parce qu’il ne correspond pas à leur conception de la foi et de la pratique musulmanes (la fille pudique portant le hijeb).

C’est précisément parce qu’elles ne cadrent pas fondamentalement avec ces deux images stéréotypées de la femme musulmane de France qu’elles font l’objet d’une " répudiation médiatique ", fonctionnant selon une logique dualiste et manichéenne. La majorité silencieuse des femmes françaises de culture musulmane est victime de ne pas coller aux clichés exotiques et néocolonialistes qui continuent aujourd’hui à modeler le débat public sur l’intégration des filles issues de l’immigration. Ces nouvelles " ni, ni " (ni SOS Racisme, ni l’UOIF !) nous gênent profondément, parce qu’elles viennent contrarier les fantasmes érotisants, produits de notre imaginaire colonial franco-français.

La beurette libérée ou l’exotisme valorisé

Le stéréotype de la " beurette libérée " participe d’une mise en scène médiatique qui verse le plus souvent dans la caricature misérabiliste : anciennement soumise, victime de la violence des hommes (celles du père, des frères et des méchants garçons des cités populaires), elle a réussi à s’échapper du joug familial et religieux (l’islam obscurantiste) pour devenir une citoyenne active au service d’une cause nationale : l’émancipation des filles des banlieues. Elle est l’objet de toutes les attentions des médias et des politiques, qui voient en elle la nouvelle " Cosette de la France républicaine du XXIe siècle " : les Ténardier s’appellent désormais Ben Mohamed, et l’auberge " terrible " du village de Montfermeil a été remplacée par les caves glauques des immeubles de la cité des Bosquets, où se déroulent quotidiennement des tournantes.

On peut mesurer les effets pervers d’une telle instrumentalisation politico-médiatique qui, loin de résoudre le problème de la violence contre les filles dans les banlieues - phénomène bien réel dans un pays comme la France, où l’on dénombre, chaque année, 2 millions de femmes battues - contribue à renforcer davantage le stigmate à l’égard des cités populaires et, en particulier, des " jeunes hommes " qui sont désormais identifiés à des voleurs-violeurs potentiels.

La beurette voilée ou l’exotisme conforté

Tout aussi médiatique que la première, elle est censée exprimer son antithèse. Le parcours d’émancipation de la " beurette libérée " n’est exemplaire, sur le plan républicain, qu’au regard de l’échec que représente la fille voilée. Paradoxalement, la porteuse du hijeb jouit d’une certaine légitimité dans le débat public, et si elle n’existait pas il faudrait probablement l’inventer : elle vient conforter nos angoisses, nos peurs et nos préjugés à l’égard de cette religion dynamique et conquérante (l’islam). En somme, la " beurette voilée " présente une certaine utilité socio- politique pour ceux qui voudraient transformer la laïcité républicaine en machine de guerre contre une religion minoritaire, leur méfiance en islamophobie latente.

La majoritaire silencieuse ou l’exotisme contrarié

Parce qu’elle ne parvient pas à assouvir nos fantasmes exotiques à l’égard de la femme musulmane, la majorité silencieuse des filles issues des immigrations africaine, maghrébine et turque sont condamnées au silence médiatique. Jusqu’à présent, celui-ci pouvait apparaître rassurant pour des " musulmanes anonymes ", qui n’ont pas toujours l’ambition de faire une carrière politique ou religieuse. Mais dans le contexte actuel, où on somme les citoyens français de se positionner (pour ou contre une loi, pour ou contre le foulard à l’école publique), la majorité silencieuse aspire de plus en plus à sortir de son mutisme politique et à vaincre définitivement ce complexe de la répudiation médiatique : " À force de stigmatiser le foulard sur un mode exclusif, je vais finir par me voiler ", affirme Schérazade, cette Française de culture musulmane qui, jusqu’à aujourd’hui, ne voulait jamais entendre parler des " barbus ".

P.-S.

Vincent Geisser est chercheur à L’IREMAM (Institut de recherche sur le Maghreb et le Moyen-Orient). Il a publié dernièrement La nouvelle islamophobie, aux Éditions La Découverte.

Cet article est paru dans L’Humanité en décembre 2003 sous un autre titre : " Les effets pervers de la médiatisation du foulard islamique ".

Sur ce même thème, le collectif Les mots sont importants recommande vivement la lecture du texte de Mona Chollet intitulé " Aïcha et les gros tas ", en ligne sur peripheries.net