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La revanche prise sur Hollywood et sur Adam Kesher

Mulholland drive : la clé des songes (Chapitre 8)

par Pierre Tevanian
25 octobre 2010

À l’occasion de la rétrospective David Lynch qui a lieu du 13 au 31 octobre à la cinémathèque de Paris-Bercy, nous publions, en huit chapitres, une analyse de son chef d’oeuvre Mulholland Drive – qui sera projeté à la cinémathèque le dimanche 31 octobre – à 21H00. Ce dernier chapitre rend hommage aux trois Vengeurs de Diane : le Parrain Luigi Castigliane, le nettoyeur de piscines Gene Clean et, bien entendu, le Cowboy.

Chapitre précédent : « Diane et Camilla »

Trois personnages assurent la revanche de Diane sur Adam Kesher et Hollywood : l’individu et le système qui lui ont successivement volé ses rêves d’enfant (devenir actrice) et l’objet de son amour (Camilla) : Luigi Castigliane, Gene Clean (le nettoyeur de piscines) et "le cowboy".

"Le cowboy" fait partie de ces personnages dont Diane ne connaît pas l’identité, mais qui, en une seule rencontre, l’ont marqué à vie. Elle l’a en effet aperçu en même temps qu’une autre inconnue - la jeune femme blonde qui deviendra Camilla Rhodes dans son rêve - lors de la fête de Mulholland drive, véritable scène traumatique et matrice du rêve. Lors de cette fête macabre où elle vit le pire moment de son existence, après s’être fait humilier par Adam Kesher et sa mère Coco, elle voit Camilla murmurer quelques mots à l’oreille d’une jeune femme blonde et l’embrasser sur la bouche, tout en lui lançant, sur le côté, un regard de défi. Et à l’instant qui suit, Adam Kesher annonce son mariage avec Camilla.

Ces offenses appellent une réparation. Il faut un vengeur, pour humilier cet Adam Kesher, maître des lieux, qui fait le malin en exhibant sa nouvelle fiancée comme un trophée. Il se trouve justement qu’à ce même moment de l’annonce du mariage, un homme étrange, habillé en cowboy, un de ces énergumènes comme on en croise dans les parties hollywoodiennes [1], passe au fond de la salle, dans l’axe du regard de Diane. Qu’à cela ne tienne : ce sera lui le vengeur. Cela coule de source : un cowboy solitaire pour le rôle du justicier. Son rôle sera en effet, dans le rêve, d’humilier Adam Kesher, de le remettre à sa place, et de lui dire surtout ce que Diane aurait aimé lui dire ce soir-là :

- “ you’re too busy being a smart Alec ”

(“ tu fais trop le malin ”)

- “ stop being a smart Alec ”

(“ arrête de faire le malin ”) [2].

Luigi Castigliane et la Mafia

À la fête de Mulholland drive, toujours au moment du dessert et du café, lorsqu’Adam Kesher annonce, hilare, son mariage avec Camilla, Diane est assise en face d’un homme d’un certain âge, plutôt taciturne, qui boit son café sans rien dire. Sa réserve le distingue de l’hystérique qu’est Camilla Rhodes, du cabotin qu’est Adam Kesher et des courtisans que sont les autres convives, et fait de lui un allié potentiel : dans le rêve de Diane, il sera, comme le cowboy, du côté des vengeurs. Et comme, au cours de ce même repas, Diane entend une voix prononcer le prénom Luigi, une panoplie de Vengeur est toute trouvée pour ce voisin de table ordinaire qui n’est pas un cowboy : il sera Luigi Castigliane, ersatz du Don Corleone du Parrain qui nourrit l’imaginaire de la cinéphile qu’est Diane Selwyn [3].

On peut même supposer que le travail onirique qui s’opère dans l’inconscient de Diane est nourri de la vision de la séquence d’ouverture du Parrain, où Don Corleone reçoit la visite d’un honnête homme d’affaires qui déclare avoir cru à l’Amérique [4], mais avoir été déçu (notamment par la Justice américaine, coupable de n’avoir pas condamné assez durement l’homme qui a défiguré son épouse). Dans cette séquence d’ouverture, la Mafia apparaît sous cet aspect particulier dont Diane a également besoin : c’est la seconde chance, le dernier recours, la Justice de substitution vers laquelle on se tourne lorsque justice ne nous a pas été rendue par le Système .

Telle est bien la situation de Diane : comme l’homme d’affaires respectable qui vient s’adresser à Don Corleone, elle peut s’estimer trompée par le “ rêve américain ” - ou plus précisément, dans son cas, par le “ rêve hollywoodien ”. Comme lui, elle se considère comme la victime d’une injustice non réparée : sa carrière avortée, mais aussi le départ de Camilla et son mariage avec l’antipathique Adam Kesher - qui, d’une certaine manière, a lui aussi défiguré sa femme, en faisant de Camilla une caricature de Vamp hétérosexuelle. Et comme lui, elle n’a plus que la Mafia pour lui rendre justice et restaurer son honneur - ce que va permettre le rêve.

En transformant ainsi son voisin de table en Parrain, le travail onirique permet en effet à Diane de se venger à la fois de son rival Adam Kesher et du système qui n’a pas su reconnaître son talent : Hollywood.

La vengeance se réalise tout d’abord par l’humiliation que constitue, tant pour l’individu Adam Kesher que pour le système Hollywood, l’imposition d’une débutante comme premier rôle d’un film en tournage. Ce n’est pas seulement la prétention du “ génial créateur ” Adam Kesher qui est alors ridiculisée, mais aussi celle du “ merveilleux monde d’Hollywood ”, représenté par la cohorte de producteurs et d’intermédiaires qui accompagnent Kesher : Vincent Darby et Robert Smith, le “ manager ” - qui ne manage en réalité rien du tout. Tous apparaissent dans le rêve comme de vulgaires pantins, totalement soumis à un pouvoir étranger au “ monde de l’art et du spectacle ” : la Mafia.

Ainsi, lorsqu’Adam Kesher simule l’indépendance de l’artiste, la réponse de Luigi Castigliane est implacable :

“ - This girl is not in my film !

- This is no longer your film ”

(“ - Cette fille ne jouera pas dans mon film !

- Ce n’est plus ton film ”)

La matrice de cette intrigue se trouve d’ailleurs également dans Le Parrain, que Diane Selwyn a forcément vu. On voit en effet, dans le film de Coppola, Don Corleone imposer l’un de ses “ protégés ” dans un premier rôle que lui refuse un producteur hollywoodien. Et avant de se plier au désir du “ Parrain ”, ce producteur commence par résister, comme le fait Adam Kesher dans le rêve de Diane, et comme lui il déclare que le protégé de la Mafia ne jouera “ jamais ” dans son film ! [5]

Enfin, pour remettre à sa place Adam Kesher, la Mafia enverra le cowboy lui dire de ne plus faire le malin, après l’avoir dépossédé de tous ses attributs virils, de tout ce qui a pu séduire Camilla, de tout ce au nom de quoi, dans la réalité, il s’autorisait à “ faire le malin ” : son activité de metteur en scène (stoppée net par l’interruption du tournage), son compte en banque (bloqué) et son identité de mari (tournée en ridicule par sa femme Lorraine, qui le trompe avec “ Gene le nettoyeur de piscines ”).

Mais la revanche de Diane va plus loin : Luigi Castigliane va jusqu’à cracher le café qui lui est offert par les serviles producteurs, en grommelant que “ c’est de la merde ” - réalisant ainsi ce que la bienséance hollywoodienne a empêché Diane de faire à Mulholland drive, alors qu’elle en mourait d’envie : oublier qu’elle est l’hôte d’Adam Kesher et cracher le café qu’elle est en train de boire au moment où Kesher et Camilla Rhodes se pavanent et annoncent effrontément leur mariage - et, au-delà, de ce café, cracher sa haine et son dégoût pour Camilla qui la nargue, Adam Kesher qui “ fait le malin ” en exhibant son “ trophée ”, Coco qui lui rappelle avec insistance son statut d’étrangère à Hollywood, bref : tout ce microcosme “ de merde ” en permanente représentation [6].

Il peut sembler étrange de considérer la Mafia comme une alliée, alors que, dans le rêve, elle cause également un tort immense à Betty, en imposant à Adam Kesher la débutante Camilla Rhodes pour le rôle de Sylvia North, alors que le jeune réalisateur, fou amoureux de Betty dès le premier regard, semble prêt à l’embaucher. Mais il ne faut pas s’y tromper : en causant ce tort à Betty, la Mafia rend un service inestimable à Diane. Elle lui permet de sauver la face et de recouvrer l’estime d’elle même, en lui offrant une raison honorable d’avoir été recalée au casting de L’histoire de Sylvia North. Si Camilla Rhodes a bénéficié du soutien de la Mafia, ce n’est donc pas le talent d’actrice de Betty/Diane qui est en cause.

Gene Clean

Gene Clean, le nettoyeur de piscine, vient se surajouter au cowboy et à Luigi Castigliane dans le clan des vengeurs, chargés d’humilier l’arrogant Adam Kesher. Il n’est d’ailleurs pas anodin que Gene soit “ nettoyeur de piscine ” : “ nettoyeur ” (cleaner) est une manière courante - en tout cas dans le cinéma hollywoodien qui fait rêver Diane - de nommer les tueurs professionnels, les “ vengeurs ” ; or, c’est bien le rôle que vient jouer dans le rêve le personnage, éminemment sympathique, de Gene. Nous sommes d’ailleurs dans une stricte application de la loi du Talion. Adam Kesher est puni par là où il a fauté : en couchant avec sa femme, Gene ne lui inflige rien d’autre que ce que lui même, Adam Kesher, a infligé à Diane dans la réalité - en lui ravissant Camilla. Quant à la piscine, elle représente, par métonymie, l’appartenance de classe d’Adam Kesher, et le Gotha hollywoodien dans les griffes duquel Camilla s’est laissée entraîner. On peut donc, sans extrapolation abusive, traduire “ nettoyeur de piscines ” par : Tueur de riches.

Gene est en d’autres termes le Vengeur des pauvres - ou du moins de ces franges de la petite bourgeoisie provinciale qui, comme Diane, ne font pas partie du sérail [7]. “ Gene le nettoyeur ” est de ce point de vue un alter ego de Diane, ou un frère de classe  : comme elle, et comme sa tante Ruth, il travaille à Hollywood (à Mulholland drive, dans la villa d’un cinéaste renommé), mais à une place subordonnée (il nettoie la piscine).

Bien entendu, cette profession de “ nettoyeur de piscines ” n’est pas une pure invention de Diane. À la matrice strictement pulsionnelle de cette séquence onirique se mèlent, comme dans tout rêve, des éléments de réalité. Car Diane n’invente pas complètement l’existence de Gene Clean ; elle ne fait que ré-écrire, du point de vue des dominés, une histoire vraie qu’elle a entendue lors de la fête à Mulholland drive : une histoire de divorce qu’Adam Kesher a racontée, sur le ton de la blague, au moment du café :

“ Le juge m’a laissé la maison et la piscine, et il lui a laissé le nettoyeur ! J’avais envie de lui offrir un Rolls royce ! Il y a des jours où tout vous sourit... ”

Adam Kesher se montre, là encore, sous un jour particulièrement antipathique : un cabotin suintant le mépris de classe, et trouvant toujours le moyen, y compris lorsqu’il parle de son divorce, de “ faire le malin ”. Il apparaît en outre comme un cabotin à qui tout réussit, et qui a la Justice de son côté. Le rêve de Diane est, de ce point de vue aussi, une revanche : la revanche des dominés, et en premier lieu de l’employé qui étale l’arrogant propriétaire de la villa d’un coup de poing dans la figure, tout en lui faisant la leçon :

“ This is not a way to treat your lady, even after what she’s done ”

(“ Ce n’est pas une manière de traiter ta femme, même après ce qu’elle t’a fait ! ”).

Et au commentaire enjoué d’Adam Kesher après le récit de son divorce :

“ Il y a des jours où tout vous sourit ”,

répondra dans le rêve une journée cauchemardesque, qu’il commentera de manière quasi-symétrique :

“ Il y a des jours comme ça... ”.

Enfin, à la bienveillance du juge qui accorde tout au “ mari trompé ” s’oppose, dans le rêve, le pouvoir bien supérieur de la Mafia, capable de bloquer instantanément tous les comptes bancaires d’Adam Kesher et de faire de lui un homme “ ruiné ” (“ You’re broke ”, lui dit Cookie, le patron de l’hôtel miteux où Adam Kesher s’est réfugié pour échapper à la Mafia.).

Mais Gene n’est pas seulement un héros de la classe ouvrière. C’est aussi un sage. À première vue, on peut le prendre pour un Bee Gees, mais si l’on réfléchit bien, sa barbe est peut-être celle d’un Socrate. En effet, comme l’archétype du sage, Gene parle peu et bien, et la réalité ne le prend jamais en défaut [8]. Même dans la plus inconfortable des situations, lorsqu’Adam Kesher le surprend au lit avec sa propre femme, Gene réagit avec un flegme admirable, qui rend l’épisode d’autant plus comique pour le spectateur - et pénible pour Adam Kesher. Sans esquisser le moindre geste de fuite, Gene reste immobile, les bras croisés, et se contente d’un conseil adressé amicalement au “ mari trompé ”, qui semble frappé au coin du bon sens : `

“ Forget what you saw, it will be better for you ”

(“ Oublie ce que tu viens de voir, c’est mieux pour toi ”).

Il faut qu’Adam et sa femme partent se battre dans une pièce voisine pour que Gene daigne finalement se lever, se déplacer et agir, avec la même économie de moyens et la même efficacité : tandis qu’Adam Kesher gesticule, Gene se contente d’un bon coup de poing bien cadré, qui met le jeune cinéaste à terre. Il ne manque alors plus, pour ponctuer le geste en beauté, qu’une seconde et ultime sentence, tout aussi laconique et irréfutable que la première :

“ Tu n’as pas à traiter ta femme comme ça, même après ce qu’elle a fait ”.

Que signifie cette sagesse de Gene Clean ? Pourquoi, en plus d’être nettoyeur de piscine, le personnage onirique de Gene doit-il être ce sage à qui ne manque rien, ni la rareté et la justesse du verbe, ni la sobriété et l’à-propos du geste, ni la barbe ? Sans doute parce qu’au maniérisme et aux gesticulations de la gent hollywoodienne, Diane a besoin d’opposer la figure de la “ sagesse populaire ”. En effet, la sobriété et le laconisme de Gene - bref : son cool - détonnent au milieu de tous ces hystériques que sont la serviable Coco du rêve et la méprisante Coco de la réalité, le servile Vincent Darby, l’obséquieux Wally Brown, le prétentieux Bob Brooker, le libidineux Woody Katz, et surtout Adam Kesher le petit malin, avec ses attitudes, sa démarche, et ses postures trop self-conscious.

Cet Adam Kesher dont le comportement au cours de la rude journée que lui fait vivre Diane dans son rêve est particulièrement immature. Face au chantage de la mafia, tout d’abord, il se contente, en bon metteur en scène maniériste, d’un “ beau plan ”, durant lequel il prend la pose du rebelle en cassant le pare-brise de la voiture des frères Castigliane ; mais au plan suivant, il s’enfuit en courant et file au volant de sa voiture décapotable se réfugier “ à la maison ”, laissant à quelqu’un d’autre - et de préférence à une femme - le soin de gérer la dure réalité qu’il a préféré fuir :

“ I’m going home ”

(“ Je rentre à la maison ”)

répète-t-il mécaniquement à sa secrétaire, alors que celle-ci essaye vainement de lui faire prendre la mesure du problème et d’envisager des solutions. Et lorsqu’“ à la maison ”, il surprend sa femme au lit avec Gene Clean, il s’enfonce un peu plus encore dans la régression, en allant saccager à coup de peinture rose les bijoux de “ la femme infidèle ”. Cette immaturité d’Adam Kesher dans le rêve n’est d’ailleurs qu’une caricature, à peine forcée, de l’immaturité bien réelle du véritable Adam Kesher, que toutes les séquences remémorées à la fin du film nous montrent comme l’archétype du “ petit malin ” qui frime parce qu’il sort avec une star. Cette immaturité, ce mélange de pose héroïque et de profonde lâcheté [9], est comme l’emblème de l’ordre symbolique hétérosexiste hollywoodien.

Le cowboy

En fait, un seul personnage lié au cercle hollywoodien parvient à égaler, et même à surpasser Gene : c’est le cowboy. Le cowboy est encore plus cool que Gene Clean. Il est encore plus impassible, encore plus sentencieux et il frappe encore plus juste, notamment lorsque, tel un Clint Eastwood de série B, il remet Adam Kesher à sa place :

“ No, you’re not thinking. You’re too busy being a smart Alec. Stop being a smart Alec... And think. ”

(“ Non, tu ne réfléchis pas. Tu es trop occupé à faire le malin. Arrête de faire le malin... et réfléchis ”.

Mais le cowboy n’appartient pas vraiment au petit monde hollywoodien : il est une production hollywoodienne. Il appartient à l’écran, pas aux repas mondains. Il a certes été invité à la fête d’Adam Kesher, mais il y reste en retrait, et ne fait que passer à l’arrière-plan : il ne fait pas partie de ce petit cercle de courtisans qui s’est formé autour de la table pour assister au spectacle lamentable de l’annonce du mariage entre “ la brûlante Camilla Rhodes ” et “ le génial Adam Kesher ”. Le cowboy est par essence un héros solitaire, il n’est pas mondain. Il peut donc être un allié dans la guerre que Diane a déclaré au “ monde merveilleux d’Hollywood ”.

Mais revenons à Gene Clean, et à sa grande sagesse. Diane a besoin de lui comme Adam Kesher a besoin du cowboy : comme d’un maître de vérité. Kesher fait trop le malin, et Diane n’a jamais osé le lui dire, c’est pourquoi elle envoie, en rêve, un messager botté et coiffé d’un chapeau pour le lui dire. Mais à elle aussi, il faut un sage pour lui dire amicalement, avec franchise, ses quatre vérités - et seul quelqu’un de son monde peut tenir ce rôle : un serviteur, pas un cowboy qui a ses entrées à Mulholland drive. Ce sera donc Gene Clean.

Et comme la vérité en question est insupportable, Diane ne peut pas l’entendre sans que le charme soit rompu, et le rêve interrompu. Ce sera donc Adam Kesher qui se substituera à elle pour entendre la parole vraie du sage Gene Clean. Mais c’est bien à elle qu’il s’adresse en vérité, tout d’abord lorsqu’il dit :

“ Forget what you saw, it will be better for you ”

(“ Oublie ce que tu as vu, cela vaudra mieux pour toi ”).

Cette parole signifie : Diane, oublie que tu as vu Camilla te narguer en embrassant sous tes yeux Adam Kesher ou une inconnue blonde. Ça vaudra mieux pour toi.

Et c’est encore à elle que s’adresse Gene lorsqu’après avoir mis Adam Kesher à terre il dit :

“ This is not a way to treat your Lady, even after what she’s done ”

(“ Ce n’est pas une façon de traiter ta femme, même après ce qu’elle t’a fait ”).

Cette parole signifie : Diane, ce que tu as fait (faire tuer Camilla), ce n’est pas une façon de traiter ta femme (car Camilla est bien sa femme, celle qu’elle aime, et qu’elle n’est pas prête à laisser partir avec un autre), même après ce qu’elle t’a fait (Camilla lui a volé ses rôles, avant de briser son cœur et de l’humilier à plusieurs reprises).

Hollywood

Une question demeure : pourquoi est-ce d’Hollywood qu’il s’agit de se venger ? La réponse apparaît vite : parce que c’est bien Hollywood qui, dans le rêve de Diane, est désigné comme la cause de tout le mal. Et cela à plusieurs reprises : d’une part on voit apparaître, en plan fixe et à deux reprises, l’inscription “ Hollywood ” dans le rêve de Diane. D’autre part, ce rêve maltraite et ridiculise à outrance Hollywood, son personnel, et l’éthos hollywoodien, notamment lors de la séquence de l’audition de Betty, durant laquelle tous les protagonistes s’avèrent être des pantins ou des caricatures : Bob Brooker et ses conseils ésotériques de “ réalisateur inspiré ” [10], l’acteur Woody Katz, bellâtre vieillissant et libidineux, et Wally Brown, le ridicule “ monsieur loyal ” qui dirige l’audition.

Mais pourquoi Hollywood est-il la cause de tout le mal ? De quoi exactement faut-il se venger ? D’abord de l’idéal du moi hollywoodien, qui est à l’origine de tous les refoulements et de toutes les incapacités de Diane : l’idéal de la femme jeune et jolie, qui sait bien se tenir dans les fêtes, s’excuser pour son retard et surtout ne pas cracher son café, et encore moins sa haine à la face de la cruelle Camilla et de l’arrogant Adam Kesher. Mais aussi l’idéal de l’amour pur et sans mélange, qui ne saurait s’accompagner de jalousie, de rivalité, de haine ou de ressentiment - cet “ amour éternel et sans divorce ” qui est censé durer toujours, comme dans la chanson Sixteen reasons why I love you qu’on entend lors de l’audition pour le rôle de Sylvia North. Ce sont ces clichés d’amour hollywoodiens qui ont rendu Diane aussi romantique, aussi inapte à supporter la déception, l’humiliation, la séparation, et surtout la coexistence, en une seule et même personne, de l’aimée et de l’ennemi.

Le pire, c’est qu’en même temps qu’Hollywood façonne cet idéal du moi tyrannique, il produit aussi les conditions objectives de la non-conformité du réel à cet idéal : en même temps qu’il impose des idéaux d’amour pur et sans mélange, il fait de l’être aimé la rivale qui a ruiné la carrière de Diane ; et en même temps qu’il promet l’amour éternel, il ravit Camilla à Diane, en la soumettant à la loi implacable qui veut qu’une Star doit se marier avec un réalisateur en vogue. C’est bel et bien cela que fait apparaître Mulholland drive : Hollywood est coupable de donner d’une main et de reprendre de l’autre, de susciter des désirs, des idéaux, des exigences auxquelles la réalité ne peut pas apporter de satisfaction. Car ce dont il faut se venger, c’est aussi du principe de réalité hollywoodien, qui est la cause de la “ première mort ” de Diane : la dure loi des auditions, qui veut qu’une multitude de jeunes filles, plus belles les unes que les autres, soient “ recalées ” et renvoyées à l’anonymat- ou, comme Diane, aux seconds rôles.

Le rêve se chargera, sur ce point comme sur les autres, d’assurer la revanche du principe de plaisir. Dans l’audition rêvée par Diane (rebaptisée Betty), la relation sera inversée. À la place d’une multitude de prétendantes pour un seul rôle dans L’histoire de Sylvia North de Bob Brooker, il y aura deux équipes éblouies toutes deux par une actrice unique - Betty - et se la disputant : l’équipe de Bob Brooker (qui ne tourne plus L’histoire de Sylvia North mais un mélodrame stupide sur la liaison entre une jeune femme et le meilleur ami de son père) et Linney James, une femme agent de casting, manifestement renommée et influente, qui oriente Betty vers le tournage de L’histoire de Sylvia North - dont l’auteur, dans le rêve, n’est plus Bob Brooker mais... Adam Kesher !

Le dédoublement dans le rêve de L’histoire de Sylvia North de Bob Brooker en deux films (Le film de Bob Brooker et L’histoire de Sylvia North d’Adam Kesher) permet à Diane de placer les réalisateurs et les agents de casting dans une situation de concurrence (autrement dit : de leur infliger ce qu’ils lui ont infligé dans la réalité), de placer Betty-Diane au centre de tout, et donc de faire d’elle l’élément désiré et convoité de tous, alors que dans la réalité Diane n’était que désirante. Bob Brooker, qui dans la réalité ne l’“ avait pas trouvé bonne ” [11], est ici, comme ses comparses, sous le charme de Betty, que l’acteur Woody Katz qualifie de “ bombe ”. Et si le film ne se fait finalement pas avec elle, c’est de son fait à elle : elle a mieux à faire, et, par l’entremise de Linney James, Hollywood a mieux à lui offrir.

Cette inversion de la relation désirant/désiré entre Diane et Hollywood se rejoue d’ailleurs sur le plan amoureux dès la séquence suivante, celle de la rencontre avec l’autre cinéaste, celui qui tourne L’histoire de Sylvia North et qui s’avère être Adam Kesher. Dans cette séquence, Betty venge à nouveau Diane : alors que dans la réalité, Camilla a quitté Diane pour rejoindre Adam Kesher, le rêve place Diane (devenue Betty) au centre du jeu : Adam Kesher tombe amoureux de Betty dès le premier regard, mais Betty quitte le plateau – et donc Adam Kesher – avec précipitation pour rejoindre Camilla et vivre avec elle un amour réciproque.

Si l’on résume : Diane prend une triple revanche. Tout d’abord, le réalisateur de L’histoire de Sylvia North (Bob Brooker) ne l’avait pas trouvé assez bonne, et il avait choisi Camilla, qui s’était révélée “ formidable dans ce film ” ; dans le rêve, le réalisateur de L’histoire de Sylvia North (qui a désormais le visage et l’identité d’Adam Kesher) tombe amoureux d’elle au premier regard, et s’il choisit effectivement une Camilla Rhodes pour le rôle, elle n’a pas le visage de sa bien-aimée, et ce n’est pas pour ses qualités d’actrice : il est contraint et forcé par la Mafia. Et ce qu’on lit dans les yeux d’Adam Kesher, lorsqu’il voit Betty s’éloigner du plateau, c’est la phrase qu’on l’a contraint à prononcer pour cette Camilla Rhodes qui ne lui faisait aucun effet :

“ This is the girl ! ”.

Ensuite, dans la réalité, Camilla Rhodes était à la fois la rivale, la voleuse de rôles et la femme aimée ; dans le rêve, la rivale s’appelle bien Camilla Rhodes, mais elle n’a pas les traits de la femme aimée ; la femme aimée s’appelle Rita, et elle se tient à distance d’Hollywood, qui devient le domaine réservé de Betty (Rita n’a aucun talent de comédienne, on s’en rend compte lorsqu’elle aide Betty à répéter son rôle : elle lit péniblement les dialogues, sans les “ jouer ” ; et elle ne l’accompagne pas à l’audition).

Enfin, dans la réalité, Camilla Rhodes a quitté Diane pour Adam Kesher ; dans le rêve, c’est l’inverse : c’est Betty qui quitte Adam Kesher pour aller retrouver Rita. Autrement dit : dans la réalité, Diane est quittée, dans le rêve c’est elle qui prend l’initiative de quitter ; dans la réalité Adam Kesher est le gagnant (il “ prend ” Camilla à Diane), dans le rêve il est le grand perdant (Rita/Camilla lui ravit Betty/Diane).

“ This is the girl ”

Ultime remarque sur Hollywood : lorsque, dans la réalité, Diane a payé le tueur pour faire assassiner Camilla, elle a désigné sa victime en lui donnant une photo de l’actrice Camilla Rhodes, et en prononçant la phrase fatidique :

“ this is the girl ”.

Cette photo de “ Camilla Rhodes ”, accompagnée de la même formule, “ this is the girl ”, est reprise dans le rêve de Diane, lors de la séquence du chantage de la Mafia.

Que signifie cette correspondance ? Pourquoi ce qui a été une sentence de mort dans la réalité devient-il la formule magique qui distingue l’actrice retenue parmi des dizaines de postulantes pour le premier rôle d’un film prestigieux ?

Une première réponse consiste à dire que ce qui fait le lien, c’est le nom de “ la fille ” en question : Camilla Rhodes. Même si elle change de visage sur la photo qui accompagne la formule, c’est dans les deux cas le nom de Camilla Rhodes qui est en cause. Mais cela n’explique pas pourquoi la sentence de mort est ainsi réutilisée dans un tout autre sens.

Une autre interprétation consiste à dire que si Diane associe aussi facilement le choix de l’actrice Camilla Rhodes à sa mise à mort, c’est qu’en un sens, elle considère que Camilla Rhodes a signé son arrêt de mort le jour où elle a été choisie à sa place pour le rôle de Sylvia North : ce jour là, elle est devenue la rivale de Diane, celle qui lui a “ volé son rôle ”, donc une ennemie mortelle.

Mais il y a une interprétation plus simple, qui consiste à dire que, pour tout le monde, l’audition est une mise à mort. C’est tout autant elle même, Diane Selwyn, qui peut se considérer comme une victime du système des auditions.

C’est elle qui est “ morte ” une première fois à l’issue d’une audition, lorsque Camilla Rhodes a décroché le rôle de Sylvia North, qu’elle était pourtant “ prête à tout pour obtenir ”. Une chose très simple se dit à travers ce retour de la sentence de mort lors d’un casting : c’est qu’un casting hollywoodien est une mise à mort. Une seule prétendante est “ sauvée ”, toutes les autres sont éliminées.

À la toute fin du film, après le suicide de Diane, Lynch fait apparaître en surimpression les visages de Diane et Camilla, saisis par la grâce, dans une image qui rappelle immanquablement le cliché de l’actrice qui vient de recevoir l’Oscar de la meilleure interprétation. Ce dernier plan apparaît véritablement comme un monument, un mémorial rendant hommage aux “ martyrs d’Hollywood ” que sont Diane et Camilla.

Conclusion

Notes

[1] Cf. le cowboy de La party de Blake Edwards, auquel Lynch a sans doute pensé

[2] Séquence du canyon : “ No, you’re not thinking : you’re too busy being a smart Alec... Stop being a smart Alec... And think. Could you try this for me ? ”

[3] Diane se dit elle même “ prête à tout ” pour avoir un grand rôle (séquence du déssert à Mulholland drive) ; et dans le rêve, Betty le redit à Rita : “ Je voudrais être une star... Ou plutôt une grande actrice ! ” (séquence de la rencontre dans l’appartement de tante Ruth).

[4] Le Parrain s’ouvre sur cette phrase : “ J’ai cru en l’Amérique ”

[5] Épisode ridicule des velléités de résistance d’Adam Kesher : le jeune cinéaste ne s’avère bon qu’à casser le pare-brise de la voiture des frères Castigliane, s’enfuir en courant et se réfugier chez lui.

[6] Cf. la manière dont Adam Kesher met en scène, littéralement, et sur un mode outrancier, presque “ maniériste ”, chacun de ses gestes, du toast “ à l’amour ” au tintement de cuiller sur verre en cristal destiné à obtenir l’attention de l’assistance pour l’annonce de son mariage, en passant par le “ turn out the lights ! ” qu’il hurle à son équipe après avoir embrassé, sur le plateau du tournage, son actrice principale et amante Camilla Rhodes. Cf. également le mode d’être excessivement self-conscious de Camilla, et ses regards obliques destinés à vérifier, en même temps qu’elle agit, (et notamment en même temps qu’elle embrasse Adam Kesher ou l’inconnue blonde) l’effet que produit son acte (notamment sur Diane).

[7] Sur l’appartenance de classe de Diane, de nombreux indices nous sont donnés : lors de la réminiscence du repas à Mulholland drive, Diane confie qu’elle vient de Deep river, Ontario, et qu’elle a fait un héritage, et Coco lui adresse alors quelques “ saillies ” qui font bien sentir que la petite bourgeoisie provinciale de Diane fait désordre à Hollywood. Que ce manque de “ capital social ” ait nuit à la carrière de Diane est très probable, que Diane en soit persuadée ne fait en tout cas aucun doute, si l’on en juge aux “ signaux ” émis par son rêve, notamment le carnet d’adresses pour lequel l’assassin de Camilla Rhodes tue trois personnes, et le guide intitulé Tout Paris qui apparaît sur la commode de Tante Ruth au moment où Camilla se coupe les cheveux.

[8] Cf. J.-P. Vernant, L’individu, l’amour, la mort, Folio essais, 2001 et M. Foucault, Gallimard, L’herméneutique du sujet, Gallimard, 2001

[9] Quand Adam Kesher, après ses velléités de résistance et sa fuite en avant, revient finalement à la réalité, c’est pour se soumettre tout bonnement aux exigences de la Mafia

[10] “ Don’t play it real until it becomes real ”

[11] Comme le rappelle Diane , lors de la fête de Mulholland drive.