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La « salope » et les « Arabes répugnants »

Quelques remarques sur la police du langage et ses intermittences, à l’occasion de « l’affaire Devedjian » et de la « non-affaire Noachovitch »

par Pierre Tevanian
6 juillet 2007

Par police du langage, il ne faut pas nécessairement entendre le recours (possiblement légitime [1]) à la censure et aux tribunaux, mais simplement une certaine vigilance et une certaine réactivité de « l’opinion publique » organisée, c’est-à-dire du monde politique et médiatique, face à des propos qu’on décide collectivement de considérer comme intolérables, en particulier les propos racistes, sexistes et homophobes. Ni la sanction pénale ni quelque autre recours à la justice ne sont absolument indispensables ; une sanction sociale peut aussi bien faire l’affaire : il est certains propos qu’on ne saurait prononcer, a fortiori lorsqu’on est une femme ou un homme publics, sans s’exposer à une réprobation unanime et à une durable disqualification morale. C’est par exemple ce qui est arrivé – et c’est bien fait pour eux – à Renaud Camus ou à Alain Soral après leurs sorties antijuives. C’est également ce qui est arrivé Dieudonné. L’indignation a été beaucoup moins unanime – et beaucoup plus éphémère – en d’autres circonstances, lorsque les propos orduriers et injurieux ont visé d’autres cibles. La pitoyable « affaire Devedjian », contemporaine de l’écoeurante « non-affaire Noachovich », vient nous le rappeler, et nous permet de faire le point sur l’état du « Marché » : la dignité de la femme semble une valeur en hausse, celle des indigènes ne décolle pas…

Deux poids, deux mesures : le constat n’a rien d’original. Il est même désespérant de banalité, tant les exemples prolifèrent, de semaine en semaine. Nous avons déjà souligné sur ce site l’écart entre « l’affaire Dieudonné » et la « Non-affaire Max Gallo » : le comique, après des propos effectivement inacceptables, déclancha un véritable tollé et fut qualifié par des socialistes et des représentants de SOS Racisme de « Nouveau Le Pen » et de « plus grand antisémite de France » ; au même moment, Max Gallo qualifiait l’esclavage de simple « tâche » dans l’histoire de France, et remettait en doute son caractère de crime contre l’humanité… dans une indifférence quasi-générale (cf. « Un négationnisme respectable »).

Nous pourrions aussi relever toutes les injures et tous les sous-entendus sexistes dont Ségolène Royal a fait l’objet au cours de l’élection présidentielle, sans que la presse s’en émeuve grandement – des minables allusions de Michèle Alliot-Marie sur les « jupes » de la candidate socialiste au répugnant procédé de Nicolas Sarkozy lors du débat télévisé de l’entre-deux tours, consistant à ponctuer d’un ostensible et appuyé « Madame » chacune de ses réparties remettant en cause la compétence de son adversaire. Sans parler des innombrables sarkozystes expliquant que leur héros avait davantage « la carrure d’un homme d’État », et la collaboration des journalistes eux-même à ce sexisme subliminal, lorsqu’ils évoquaient « le futur président de la République » – sans jamais (ou presque) préciser : « ou la présidente »).

Concernant l’homophobie, le bilan est plus mitigé. La réactivité est plus grande qu’il y a quelques années, le sinistre Vanneste a même été condamné par un tribunal pour ses propos homophobes (et là encore, bien fait pour sa gueule !) mais on est encore loin d’un traitement digne de la question : car l’homme qui a été condamné par les tribunaux pour avoir qualifié d’« inférieure » et de « danger pour la civilisation » une orientation sexuelle a malgré tout été investi candidat à la députation par l’UMP (malgré les promesses contraires de Nicolas Sarkozy quelques mois auparavant). Imagine-t-on un candidat investi par l’UMP en dépit d’une condamnation pour avoir tenu des propos similaires sur « le Judaïsme » : « Le judaïsme est inférieur au christianisme, et il représente même, s’il se répand trop, un danger pour l’avenir de l’humanité » ?

Les homosexuels ont donc encore des progrès à faire en matière de « dignité médiatique ». Mais le « peloton de queue » en la matière reste tout de même la communauté indigène, avec un combat serré entre les Noirs et les Arabes pour la toute dernière place. Alain Finkielkraut a certes été vaguement gourmandé pour avoir ricané de « l’équipe de France black-black-black » et des « descendants d’esclaves qui vivent de l’assistance de la métropole », ou pour avoir déclaré que, y compris pendant la colonisation, « la France n’a apporté que du bien » à l’Afrique – mais la condamnation ne fut ni unanime (loin de là) ni très durable : le raciste récidiviste parade aujourd’hui sur tous les plateaux de radio et de télévision, avec la même fréquence qu’auparavant (Cf. « Finkielkraut n’est qu’un symptôme »).

Pascal Sevran a de même été sermonné, y compris par ses employeurs, pour ses piteuses sorties sur « la bite des Africains ». Mais le tollé médiatique fut très loin, par exemple, de « l’affaire Dieudonné ». SOS Racisme assura même la défense de l’animateur, en prenant la peine de le rencontrer, en défendant publiquement sa bonne foi et son « bon fond », et en lui proposant de réparer son « erreur » en réalisant un documentaire sur la famine en Afrique !

On s’est enfin indigné, ici ou là, de la blague de Jean Benguigui sur une manière amusante (et raciste, avait-il convenu, hilare) de dire « faire caca » : « libérer Mandela »… Mais la réprobation est restée très confidentielle, alors que la « blague » fut proférée à heure de grande écoute sur RTL.

On pourrait hélas multiplier le même genre d’exemples sur les Arabes et les musulmans (de Claude Imbert : « Je suis islamophobe », à Michel Houellebecq : les femmes musulmanes voilées, « ces salopes en manque », en passant par les « rats » de Maurice Dantec…). Mais il faut bien s’arrêter. Arrêtons nous, donc, sur Jean Benguigui, Alain Finkielkraut et Pascal Sevran, et comparons leur « image », le niveau de « légitimité » morale qu’ils conservent dans les grands médias, avec la disqualification et l’ostracisme dont sont à juste titre l’objet des Renaud Camus, Alain Soral ou Dieudonné. Le contraste est saisissant : il y a des groupes qu’on ne peut plus insulter sans se retrouver totalement disqualifié moralement – et c’est tant mieux – et il y a d’autres groupes sur lesquels on peut dire à peu près tout et n’importe quoi sans être grandement inquiété.

C’est ce que vient de confirmer la récente élection législative. Outre l’investiture UMP accordée à l’homophobe Vanneste, cette campagne a été marquée par une immonde plaisanterie d’une autre candidate UMP, Sylvie Noachovitch :

« Moi, mon mari peut dormir tranquille : dans ma circonscription, il n’y a que des Noirs et des Arabes, et l’idée de coucher avec l’un d’entre eux me répugne ! ».

Énoncés en un lieu semi-privé, au sein d’un Jury littéraire, à l’heure du déjeuner, ces propos ont été rendus publics par Le Canard Enchaîné et confirmés par trois témoins : les journalistes Nicolas Poincarré, Benoit Duquesne et Mathieu Aron. Seules hésitations des témoins : il est possible qu’à la place de « répugne », la candidate UMP ait dit « révulse » ou « dégôute ». La nuance est ténue…

Alors même que l’auteure des propos en cause est candidate UMP et que la scène a lieu en plein entre-deux-tours de l’élection législative, les réactions se comptent sur les doigts de la main – du moins au sein des élites politiques et médiatiques du pays. Aucun responsable de l’UMP ne condamne publiquement la candidate, et même à gauche, l’affaire ne fait que peu de « bruit ». Quant aux journalistes, ils ne se bousculent pas pour aller interpeller Nicolas Sarkozy, François Fillon et les responsables de l’UMP sur leur silence complaisant, sinon complice.

Quelques jours plus tard, on découvre sur internet des images capturées en « caméra cachée » nous montrant le secrétaire général délégué de l’UMP, Patrick Devedjian, traitant l’ex-députée UDF, Anne-Marie Comparini, de « salope ». Ce qui, selon tous les habitués des coulisses du microcosme, constitue l’ordinaire du jargon politicien, devient tout à coup public ! [2] Tant mieux : on commençait, à force de propagande niputenisoumiste, à croire que seules des petites racailles basanées et islamisées parlaient des femmes en ces termes… Et tant mieux aussi pour la réaction, qui ne tarde pas trop : indignation unanime parmi les responsables du MODEM et du PS, puis de l’UMP. Puis ce sont des ministres, comme Rachida Dati [3], le Premier ministre lui-même [4] et enfin le chef de l’Etat [5] qui expriment leur réprobation.

Patrick Devedjian s’en relèvera certes, car en France, on pardonne encore assez généreusement – et assez rapidement – les « écarts » sexistes… [6] Mais il n’est pas anodin que le monsieur ait dû présenter des excuses publiques (« par communiqué ») ainsi que des excuses privées rendues publiques (« J’ai appelé Anne-Marie Comparini »). C’est même un important progrès, en termes de lutte contre le « sexisme ordinaire ».

On attend maintenant la même réactivité des journalistes sur « l’affaire Noachovich », les mêmes interpellations en direction de la classe politique, le même « Ce n’est pas une façon de parler » de Fillon et Sarkozy, le même « Ce n’est pas tolérable » de Rachida Dati, bref : la même sanction sociale, amenant la candidate raciste à présenter les mêmes excuses publiques.

Après, et après seulement, « l’affaire sera close ». La lutte antiraciste aura encore beaucoup de chemin devant elle, mais une étape aura été franchie, qui pour le moment ne l’est pas.

Notes

[1] Cela se discute en tout cas.

[2] Soulignons la parenté entre les situations de communication dans les deux affaires, Noachovitch et Devedjian : dans les deux cas, il ne s’agit pas d’une prise de parole publique, mais d’une situation privée (une discussion de coulisse entre députés pour Devedjian) ou semi-publique (un « déjeûner de jury littéraire » pour Sylvie Noachovitch) ; et dans les deux cas, les propos scandaleux sont rapportés par des témoins de la scène.

[3] « Il n’est pas tolérable qu’on puisse qualifier ainsi une femme, politique ou pas ». Rachida Dati, Vendredi 29 juin 2007

[4] « Il ne faut jamais insulter les gens, et encore moins les élus ». François Fillon, Vendredi 29 juin 2007

[5] « Ce n’est pas une façon de parler », Vendredi 29 juin 2007

[6] Patrick Devedjian n’a d’ailleurs fait l’objet d’aucune sanction de la part de l’UMP.