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La violence du psy

La psychanalyse à l’épreuve la violence parentale (Dernière partie)

par Igor Reitzman
7 août 2015

Freud, venu à Paris pour suivre les cours de Charcot, a beaucoup fréquenté aussi la Morgue. Il y a « vu des choses que la Science préfère ignorer » : des autopsies d’enfants massacrés par leurs parents. Dans sa pratique de médecin, il observe puis raconte dans des publications scientifiques que ses patientes névrosées évoquent toutes des violences sexuelles qu’elles ont subies, bien souvent de la part du père ou d’un autre parent proche... S’en suit un tollé dans le monde savant, qui lui fait comprendre qu’on n’incrimine pas impunément l’ordre familialiste et l’honneur des pères ou des oncles. Malgré le soutien de certain proches comme Sandor Ferenczi, la théorie dite de la « séduction » sera finalement abandonnée par le fondateur de la psychanalyse et par ses disciples, au profit de la désormais célèbre théorie de l’Oedipe, beaucoup moins inconvenante puisqu’elle renvoie sur l’enfant l’initiative d’un rapport libidinal, voire prédateur, à ses parents. C’est sur cet épisode que revient le texte qui suit, en interrogeant la légende dorée du mouvement psychanalytique, qui interprète ledit épisode comme un pur et simple « progrès » scientifique, coupé de son contexte et de ses implications socio-politiques.

Partie précédente : La faute à l’enfant ?

Pour reprendre une formule de Pierre Bourdieu, un pouvoir de violance symbolique est « un pouvoir qui parvient à imposer des significations, et à les imposer comme légitimes  ». Et de fait, lorsque les freudiens parviennent à installer, jusque dans les dictionnaires, une nouvelle définition de la sexualité, qui permet d’étayer leurs théories oedipiennes grâce à l’affirmation d’une sexualité infantile, ils remportent sans conteste une importante victoire stratégique sur le plan symbolique.

Je crois pourtant qu’on gagnerait à différencier plus clairement les sentiments durables qui relèvent du lien familial et/ou fraternel au sens large des termes (attachement, affection, tendresse [1]) et des vécus de l’instant liés au plaisir (sensualité, sexualité).

La sensualité parle du plaisir éprouvé par les différents sens : On peut vivre la sensualité au contact d’un autre corps, mais aussi par sa peau doucement chauffée au soleil de printemps, mais aussi par l’œil et l’oreille accueillant la beauté, mais aussi en dégustant un mets savoureux. Les satisfactions anales du jeune enfant relèvent de la sensualité, comme le soulagement de tout être humain qui a dû différer trop longtemps une légitime exonération.

La satisfaction du bébé qui tête, relève de la sensualité. Il s’intéresse à son corps, à tout son corps, et sans doute davantage qu’aux objets qui passent à sa portée, parce des satisfactions sensuelles enrichissent le plaisir de l’exploration. La tendresse donnée par le parent, quand elle s’exprime corporellement s’accompagne parfois d’un plaisir sensuel, et quand ce plaisir va jusqu’au trouble, il fonctionne alors comme signal d’alarme dans les relations comportant un interdit.

Pour le Robert, la sexualité désigne

« l’ensemble des comportements relatifs à l’instinct sexuel et à sa satisfaction ».

Je préfère dire que la sexualité est l’ensemble des comportements et des représentations, conscientes ou non, qui directement ou indirectement tendent à produire un orgasme. L’adulte contemplant un enfant au sein peut éprouver un plaisir éventuellement sexuel et attribuer à l’enfant son propre trouble.

Dans la communication qu’il fait en 1932 [2] sur « La confusion de langues entre les adultes et l’enfant, le langage de la tendresse et le langage de la passion », Ferenczi dénoncera l’abus qui consiste à parler du vécu du jeune enfant, en utilisant le langage de l’érotisme des adultes.

L’un des moyens utilisés par Freud consiste à affirmer avec insistance que tout est sexuel ou renvoie à du sexuel. Tout objet creux devient pour lui, vagin ; et la cheminée d’usine comme la banane sont, évidemment pour lui, des phallus…

On peut trouver une riche illustration de cette obsession du grand homme, dans Dora, la première des Cinq psychanalyses. Je m’en tiendrai ici à deux exemples Pour sentir l’aspect obsessionnel, il vaut mieux évidemment relire tout Dora. C’est caricatural pour le non dévot, et j’ai pensé longtemps que ce texte disparaitrait de la nouvelle traduction ou serait caviardé comme la correspondance avec Fliess dans Naissance de la psychanalyse...

Pour servir à son père sa liqueur, Dora doit demander une clé à sa mère. Le récit conduit Freud à cette réflexion :

« Où est la clé ? me semble être le pendant viril de la question : Où est la boîte ? Ce sont ainsi des questions relatives aux organes génitaux. » [3]

Le grand homme ne s’aperçoit pas qu’il nous parle, non de l’inconscient de Dora, mais de son propre inconscient…

« En jouant avec ce sac (à main), elle exprimait par une pantomime et d’une façon assez sans-gêne mais évidente, ce qu’elle eut voulu faire, c’est-à-dire la masturbation.(…). La boite boite n’est, comme le sac, comme la boite à bijoux, qu’une représentation de la coquille de Vénus, de l’organe génital féminin » [4]

En jouant avec de telles interprétations, Freud nous offre une grille de lecture qui serait arbitraire pour tout autre, mais qui est pertinente pour ses propres pratiques. En tant que freudien d’occasion je propose l’interprétation suivante :

Quand il fumait son cigare près de sa cliente étendue, il exprimait d’une façon assez sans-gêne mais évidente, ce qu’il eut voulu lui imposer, c’est-à-dire une fellation…

Besoins sexuels ou besoins de tendresse ?

Inceste avec viol, gestes incestueux mais sans réalisation totale, fessée déculottée, corps à corps imposé, camouflé en jeu, fantasme accepté ou lourdement culpabilisé, refus rigide de toute tendresse par crainte de ne plus contrôler la pulsion sexuelle interdite... La tentation de l’inceste existe probablement chez nombre d’adultes, même si elle est contenue ou refoulée la plupart du temps.

Quant au petit d’homme, pour la satisfaction de ses besoins affectifs aussi bien que pour les besoins les plus clairement organiques, il est totalement dépendant de l’adulte non seulement en raison de sa faiblesse physique, mais aussi du fait de sa totale ignorance.

Face à cette faiblesse infinie, le pouvoir de l’adulte est sans limite. Il peut donner, ne pas donner, se servir de l’enfant pour son propre besoin, le pervertir ou simplement introduire le trouble, effacer les limites du permis et de l’interdit... Durant les premières années, les plus décisives pour la mise en place des repères, c’est l’adulte et lui seul qui fournit les codes : comment le petit enfant pourrait-il deviner que ce geste du père-Dieu est interdit, qu’il n’est pas un geste paternel mais une violance majeure, qu’il n’exprime pas l’amour-don mais la confiscation-destruction...

Qu’il soit fille ou garçon, le petit enfant adore se blottir contre le corps chaud et rassurant de maman. Il a un besoin intense de tendresse, de contacts, d’attention, de douceur, de reconnaissance, de sécurité... Ce besoin, il l’exprime sans détour, sans masque, sans retenue, parce que c’est dans une totale innocence. Il l’exprime d’autant plus avec son corps qu’il ne connaît pas encore d’autre langage. Son rêve de tout petit (fille ou garçon) c’est d’avoir maman en exclusivité, nuit et jour et pour toujours. Il veut dormir avec Maman ; ce serait tellement plus agréable que de se retrouver tout seul dans la nuit de sa chambre. Ce besoin de chaleur, d’attention, de contacts – qu’on trouve aussi bien chez le chaton – cherche d’ailleurs aussi à se satisfaire auprès d’autres personnes que la mère, et en premier lieu le père. Ce besoin de confisquer la mère, en écartant les rivaux (le père mais aussi les frères et sœurs), n’a rien à voir avec un désir sexuel.

Le parent accueille ces demandes enfantines à partir de sa propre affectivité : besoin d’être aimé, préférences éventuelles et parfois hélas tentations incestueuses. Quand il a été lui-même victime de gestes incestueux autrefois, il peut lire cet abandon, cette spontanéité de son enfant, comme invite érotique... La candeur de l’enfant fournit l’écran de toutes les projections :

Ce n’est pas moi, Sigmund, moi le père qui rêve d’avoir une relation sexuelle avec ma fille Mathilde. C’est elle qui rêve d’avoir un enfant de moi. Ce n’est pas anormal puisque toutes les petites filles font le même rêve. D’ailleurs quand elle avait trois ans, elle voulait toujours grimper sur mes genoux. N’est-ce pas la preuve d’une perverse précocité ?

La théorie freudienne sur l’Oedipe constitue un magnifique exemple de projection au sens freudien du terme : j’attribue à l’autre ce que je refuse de voir en moi.

Lorsque Freud affirme qu’il y a chez tout jeune enfant une perversité polymorphe et un désir de possession sexuelle du parent de l’autre sexe, il pense faire œuvre scientifique alors qu’il nous parle simplement de ce qu’il a jadis subi mais travesti de façon à mettre les pères hors de cause. Il s’agit de faire porter à l’enfant la responsabilité de l’inceste éventuel dont l’adulte se trouvera du même coup déchargé. Un tel discours n’aurait évidemment eu aucune audience s’il n’y avait un peu partout dans toutes les couches de la population, des gens qui ont eu à subir très tôt la séduction par des adultes et qui ont « oublié » le geste de l’autre alors que leur corps en est resté prématurément érotisé, que leur personnalité en fut définitivement troublée, orientée sensuellement à partir de choix faits par d’autres...

Les théories psychanalytiques sont depuis longtemps à la disposition du grand public. Quel impact ont-elles quand elles sont reçues par des personnes devenues (par suite d’une séduction) des pervers polymorphes, puis des pères de famille ?

Un cadeau pour les pédophiles

Dans Le Nouvel Observateur du 11 novembre 1993 on pouvait lire ceci :

« Les enfants ne seraient pas des anges mais des petits pervers sexuels polymorphes que l’hypocrisie sociale étoufferait. »

Et d’invoquer le droit des enfants à disposer d’eux-mêmes. Loin d’être des criminels, les pédophiles seraient donc des libérateurs.

Burger, gourou de l’instinctothérapie, sollicite à son tour, à l’intention de ses disciples, les thèses freudiennes pour justifier les parents incestueux :

« Pourquoi ne laisserions-nous pas nos enfants exprimer les pulsions incestueuses de cette période oedipienne ? Le problème serait fondamentalement résolu (...) On peut se demander pourquoi le père de la psychanalyse n’a pas envisagé cette éventualité (...) Si, pour une raison quelconque, l’enfant ne reçoit pas la réponse nécessaire à la réalisation de ses pulsions, il ne sera pas capable, une fois adulte, de répondre correctement aux pulsions de ses propres enfants. » [5]

Dans notre société, le complexe d’Œdipe est devenu un facteur explicatif volontiers invoqué, même de façon très vague, pour défendre la réputation de pères mis en cause par leur enfant devant un tribunal. C’est devenu parmi les gens cultivés, une sorte de dogme qui a pris la place du dogme de la sainte trinité. Un dogme plus utile aux pères incestueux qu’à leurs enfants…

C’est ce qu’a fini par admettre à la fin de sa vie, Serge Lebovici, professeur émérite de psychiatrie de l’enfant et vice-président d’honneur de l’Association Internationale de Psychanalyse :

« Lorsque les féministes et les associations de victimes de l’inceste refusent l’explication oedipienne, elles ont probablement raison de dénoncer le phallocentrisme freudien qui accuse l’oedipe féminin de porter la responsabilité de la violence incestueuse des pères. » [6]

P.-S.

Le tournant oedipien : une chronologie

1885-1886 Freud (29 ans) vient suivre les cours de Charcot et se passionne pour la psychopathologie et l’hystérie. Il suit aussi ceux de Brouardel à la Morgue.

1886. Freud s’installe à Vienne et épouse Martha

Février 1895. Opération désastreuse de son ami Fliess sur Emma Eckstein (50cm de gaze oubliés dans la cavité nasale) - Les hémorragies d’Emma : faute professionnelle du chirurgien ? (Cf. le rêve de l’injection à Irma) – Freud pour déculpabiliser son ami, déclare que c’est hystérique

Année 1896. Naissance d’Anna (sixième enfant de Freud). Les pères sont cités à plusieurs reprises comme agents de séduction dans les lettres à Fliess, mais pas une fois dans les publications

21 avril 1896. Communication à la Société de Psychiatrie et de Neurologie de Vienne sur la théorie dite de la séduction qui met en cause des pères d’hystériques

23 octobre 1896. Mort du père Jacob Freud "l’événement le plus important, la perte la plus déchirante d’une vie d’homme." (Préface à l’Interprétation des rêves, éd. 1908)

Année 1897. Importantes lettres à Fliess

8 février 1897. « Malheureusement mon propre père a été un des pervers » (cité dans la Nouvelle Revue de Psychanalyse n°38, 1988, p.70)

11 février 1897. Freud observe les symptômes de son frère et de quelques-unes de ses sœurs. Il a alors dix patients, pas de fortune personnelle et doit faire vivre une famille de huit personnes.

28 avril 1897. Récit d’une 2ème séance apportant une nouvelle confirmation de l’étiologie paternelle.

31 mai 1897. « J’ai rêvé de sentiments hypertendres pour Mathilde. Le rêve montre évidemment la réalisation de mon désir, celui de surprendre un père en tant que promoteur de la névrose. Voilà qui met fin à mes doutes encore persistants. » (Mathilde, sa fille aînée a alors neuf ans et demi)

22 juin 1897. Début de l’auto-analyse de Freud.

21 septembre 1897. Abandon de la théorie dite de la séduction (« ma neurotica »)

10 octobre 1897. « Ma première génératrice de névrose a été une femme âgée et laide, mais intelligente » (Nannie – Monica Zajic – la bonne tchèque et catholique).

« J’ai découvert aussi que plus tard (entre deux ans et deux ans et demi), ma libido s’était éveillée et tournée ad matrem, cela à l’occasion d’un voyage (…) que je fis avec elle et au cours duquel, je pus sans doute, ayant dormi dans sa chambre, la voir toute nue. » (p.194)

15 octobre 1897. Invention de l’Œdipe (moins d’un mois après) :

« J’ai trouvé en moi comme partout ailleurs, des sentiments d’amour envers ma mère et de jalousie envers mon père, sentiments qui sont, je pense, communs à tous les jeunes enfants » (p. 198)

27/10/1897. « Les affaires restent désespérément mauvaises » (p. 199)

1902. L’empereur d’Autriche, François-Joseph, accorde à Freud le titre de professeur extraordinaire.

1905. Dans les Trois essais sur la théorie de la sexualité, les séductions sont maintenant appelées excès de tendresse parentale :

« Il est vrai qu’un excès de tendresse parentale deviendra nuisible
parce qu’il pourra amener une sensualité précoce ... »
(p. 58)

Freud évoque le caractère séducteur des soins corporels donnés par la mère mais elle n’est pas encore désignée comme séductrice (théorie de la séduction généralisée, universelle )

1933. Dans « La féminité », Freud désigne la mère comme séductrice dans la réalité historique (alors que la séduction par le père ne serait qu’un fantasme)

1938. Freud confirme l’accusation dans Abrégé de la Psychanalyse.
Il meurt l’année suivante (le 23 septembre 1939).

1956. Edition de Freud, La naissance de la psychanalyse, PUF (168 lettres à Fliess sur 284 avaient été publiées dont 30 seulement non censurées).

1985. Première publication (des 301 lettres) non expurgée en anglais par Jeffrey Masson.

2007. Traduction (enfin) en langue française des 301 lettres.

Quelques lectures, pour aller plus loin

Jeffrey Moussaiev Masson, Le réel escamoté. Le renoncement de Freud à la théorie de la séduction , Aubier, 1983

(Masson dans sa position de directeur des archives freudiennes, a eu accès à la totalité des lettres adressées à Fliess. Il nous éclaire avant tout sur le grand virage de Freud mais aussi sur un débat essentiel entre des médecins de la fin du XIXème siècle qui dénoncent les maltraitances tragiques dont des enfants sont victimes et d’autres qui considèrent les enfants comme des menteurs auxquels il serait naïf de faire confiance.)

Marianne Krüll : Sigmund fils de Jacob, Gallimard, 1979-1983

Marie Balmary : L’homme aux statues, Grasset 1979

Alice Miller : Abattre le mur du silence, Aubier, 1991

Alice Miller : La connaissance interdite, Aubier, 1988-1990

Jacqueline Lanouziere : Histoire secrète de la séduction sous le règne de Freud, PUF, 1991

Chawki Azouri :J’ai réussi là où le paranoïaque échoue, Denoël, 1991

Freud, La naissance de la psychanalyse. Lettres à Fliess), PUF, 1950-1956

Freud, Lettres à Wilhelm Fliess. 1887-1904, PUF, 2007

Freud, L’étiologie de l’hystérie (1896) in Névrose, psychose et perversion, PUF, 1973

Freud : Cinq psychanalyses, PUF, 1954

Et en ligne :

Quand le Grand Robert diffame le petit Nicolas en se cachant derrière Papa Sigmund

La violance des interprétations

Enfin, d’autres textes d’Igor Reitzman sont disponibles sur son site personnel.

Notes

[1] Dans ce registre, je ne suis pas sûr que parler d’amour paternel ou maternel soit la meilleure formulation qui soit…

[2] Au douzième congrès international de psychanalyse.

[3] Cinq psychanalyses, 1905, p. 72.

[4] Freud : Cinq psychanalyses, p. 56

[5] L’Express du 26/06/97

[6] Serge Lebovici, « Quelques propos d’un psychanalyste sur les controverses concernant !es découvertes freudiennes sur l’inceste et l’Œdipe » in ouvrage collectif, Le traumatisme de l’inceste, p. 101, PUF, 1995