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« La voix du chasseur est toujours la plus forte »

Point de vue d’un Comorien sur le roman de Nathacha Appanah, Tropique de la violence

par Mohamed Nabhane
1er janvier 2017

Le point de vue qui va suivre, loin de remettre en cause la légitimité d’une auteure parlant d’un pays où elle n’a pas vu le jour, voudrait être celui du lion : Tant que les lions n’auront pas leurs historiens, les histoires de chasse tourneront toujours à la gloire du chasseur [1]. En effet, aucune critique, à notre connaissance, hormis l’article de Fouad Ahamada Tadjiri, « Mayotte en storytelling » paru sur le site du Muzdalifahouse, ne s’est penchée sur le sort – problématique – réservé aux Comoriens des autres îles dans Tropique de la violence, Nathacha Appanah [2]

Or, quand on affirme de ce point de vue qu’il n’est pas juste de dire : « Oh, après tout, ce n’est peut-être qu’une vieille histoire (...). L’histoire d’un pays qui brille de mille feux et que tout le monde peut rejoindre. Il y a des mots pour ça : eldorado, mirage, paradis, chimère, utopie, Lampedusa. C’est l’histoire de ces bateaux qu’on appelle ici kwassas kwassas, ailleurs barque ou pirogue ou navire (...). C’est l’histoire de ces êtres humains qui se retrouvent sur ces bateaux et on leur a donné de ces noms à ces gens-là, depuis la nuit des temps : esclaves, engagés, pestiférés, bagnards, rapatriés, Juifs, boat people, réfugiés, sans-papiers, clandestins » [3]

Quand on dit que ceci est faux car, depuis la nuit des temps, les hommes et les femmes de ces quatre îles des Comores ont toujours circulé librement.

Quand on dit que cet espace est singulier parce qu’il est probablement le seul au monde où ceux qui vont vers l’eldorado sont les mêmes que ceux qu’ils vont rejoindre, qu’ils partagent la même langue, la même religion, la même culture, les mêmes habitudes alimentaires et vestimentaires, et bien d’autres choses encore : ils ont des liens familiaux indéfectibles.

Quand on dit que cet espace est unique au monde parce qu’il est le seul pour lequel les Nations Unies ne reconnaissent pas la présence française, et qui se trouve inscrit dans la constitution de deux pays – les Comores étant composées de quatre iles, dont l’une (Mayotte) est occupée par la France (en dépit d’une indépendance conquise en 1975, et d’une vingtaine de condamnations par l’ONU) tandis que les trois autres sont autonomes.

Quand le point de vue du lion affirme cela, il est disqualifié : c’est de la politique ! crie-t-on.

En revanche, la voix du chasseur peut s’élever et parler des « clandestins venus des autres îles des Comores » [4], de « pression migratoire constante venue des Comores » [5], de « cette île française » [6] (et la liste n’est pas exhaustive) sans que personne ne songe à qualifier ces propos de politiques. Mais si j’affirme qu’il n’y a pas de clandestins comoriens sur cette île comorienne, ni d’immigration des autres îles des Comores, mon discours est immédiatement discrédité : c’est de la politique ! N’est-ce pas ce que l’on appelle la politique du fait accompli ?

La parole du chasseur peut librement, tranquillement faire circuler les clichés sur Mayotte :

« l’île aux parfums ou l’île au lagon [7]

« le plus beau lagon du monde » [8]

« nager avec des dugongs et des cœlacanthes » [9]

« les sillons invisibles que tracent les dugongs et les cœlacanthes » (sic) [10],

circulez ! Rien à signaler !

Cette voix du chasseur peut aussi répéter les antiennes à l’envi, personne ne la contredira :

« La maternité de Mamoudzou est devenue la plus grande de France » [11

« Toutes ces clandestines venues accoucher sur cette île française pour des papiers » [12

« On te chuchote que la moitié des habitants de Mayotte est constituée de clandestins » [13].

Personne, sauf quelques voix qui s’expriment parfois dans le milieu associatif [14].

Je voudrais me faire la voix du lion et exprimer le malaise profond ressenti à la lecture de ces propos du personnage de Marie :

« toutes ces clandestines venues accoucher sur cette île française pour des papiers et je me retiens de leur demander : Mais tu le veux vraiment ce bébé ou tu veux juste venir à Mayotte pour avoir des papiers ? » [15]

J’ai eu l’impression qu’on enlevait à ces femmes issues des classes sociales les plus défavorisées [16], dans une société de castes, le peu de dignité qu’il leur restait.

Malaise encore face à ces propos de Marie, toujours, que j’ai ressentis comme insultants :

« Il a déjà une autre femme, une Comorienne (...) La pute (...) C’est une pute de clown. Elle a des fesses rebondies, une peau jeune et noire. Tu veux du noir maintenant ? Tu te fais des petites clandestines ? (...) C’est bien de baiser des nègres ? » [17]

Propos encore de Marie que j’ai vécus comme outrageants que l’on retrouve un peu plus loin :

« Il m’annonce que sa pute de clown attend un enfant ou cette chienne »

ou encore : « Bye bye pute de clown » [18].

Ou encore ces propos d’un autre personnage, Bruce, s’adressant à Moïse :

« Tu m’as raconté comment ta mère, ta vraie mère, cette pute, t’a donné à la muzungu » [19]

ou de Marie, à nouveau :

« de jeunes Comoriennes et Malgaches qui se parfument le sexe au déodorant » [20]

ou, enfin, de Bruce encore :

« Le vigile ce connard d’Africain qui est venu ici sur un kwassa comme un malheureux crevard » – tant il est vrai que grand nombre de Comoriens, ainsi que d’habitants de l’Afrique du nord ou de l’île Maurice, ne se considèrent pas comme Africains...
Aux propos insultants et outrageants on peut ajouter ceux dénigrants de la comparaison que fait Bruce entre l’école française et la madrasa (école religieuse comorienne) :

« A l’école française on m’apprend je suis tu es il (...) est nous sommes vous êtes ils (...) sont et les maîtresses sont fines et blanches et elles disent vous êtes français, allons enfants de la patrie, et elles n’utilisent pas de bâton pour taper quand tu fais une bêtise mais elles te caressent les cheveux en disant petit coquin. A la madrasa on s’habille de blanc et on récite le Coran et si on se trompe fachak on se prend un coup de branche de manguier » [21].

Gare à moi si j’ose considérer ces propos comme colonialistes ou néocolonialistes : je fais de la politique !

A d’autres moments je suis blessé, heurté :

« Avant, nous aurions échangé des blagues sur les clandestins qui chopent tout ce qu’ils trouvent, (...) ton vieux slip, le mari de ta voisine. »

La blague me semble humiliante et ce « mari volé » n’est pas sans réveiller de vieux fantasmes remontant à l’époque du transfert de la capitale des Comores de Dzaoudzi à Moroni : les Comoriennes des autres îles volant les maris des femmes mahoraises [22].

J’en arrive à me demander ce qu’ont fait ces pauvres « clandestins » pour mériter un tel mépris (Marie, parlant d’un chien : « Je me suis demandé s’il était, lui aussi, arrivé par kwassa, avec son maître, des chèvres et des poulets ») et une telle violence. Car l’acte charitable que fait Marie en direction d’une « petite fille » en lui donnant « un paquet de biscuits, une orange ou une pomme » [23] se transforme en violence verbale : « Casse-toi » puis physique : « Je lui lance le bâton dans le dos. Elle hurle et moi aussi » [24].

Pour moi, le plus difficile à accepter, après tout cela, c’est peut-être cette impression d’un discours attribué à Bruce mais complètement importé d’ailleurs, d’autres cieux. Des Antilles, de la Réunion, des Caraïbes, que sais-je : « c’est comme ça que mon père vit en moi et aussi le père de mon père et mes ancêtres, les premiers, les esclaves. Je n’ai pas honte de dire que je suis un descendant d’esclaves » [25]. Il est évident qu’aucun enfant des quatre îles des Comores ne saurait tenir de tels propos.

Mais cher ami, me dira-t-on, tout ce que vous avez cité ce n’est pas Nathacha Appanah. C’est Marie, Moïse, Bruce, Olivier ou Stéphane – on aurait, d’ailleurs, pu imaginer un personnage comorien féminin, ce qui n’aurait toutefois pas changé grand-chose s’il devait parler comme Bruce et Moïse... Mais qu’on ne s’y trompe pas. C’est d’une vision du monde qu’il est question. Une vision du monde euro-centrique où le bonheur ne peut être conçu que venant de l’Occident, du Blanc, du muzungu. Bruce et Moïse (à commencer par leurs noms) sont complètement aliénés, ce sont des « peaux noires masques blancs » [26] et ne se reconnaissent qu’à travers l’Occident. Bruce dit ceci dès les premières pages quand il s’exprime pour la première fois :

« Moi aussi je voudrais que quelqu’un me prépare un bol de céréales, putain des céréales je sais même pas le goût que ça a des céréales » [27]

Nathacha Appanah nous dit dans ses remerciements [28] que « ce roman n’aurait pas existé sans l’aide précieuse et l’amitié » d’un Sous-préfet de Châteaudun, ancien chef de la sécurité civile, attaché à la préfecture de Mayotte, et d’un lieutenant-colonel qui a occupé les fonctions de directeur départemental adjoint au Service départemental d’Incendie et de secours (SDIS) durant huit ans à Mayotte. C’est la vision du monde du chasseur. Et la voix du chasseur est toujours la plus forte. Comme dirait La Fontaine : La raison du plus fort est toujours la meilleure [29].

P.-S.

Mohamed Nabhane est auteur du premier récit entièrement publié en langue comorienne : Mtsamdu kashkazi kusi Misri, réécrit en français sous le titre : Deux saisons pour l’Égypte. Il est aussi l’auteur du premier imagier comorien : Masanamwana ya ɓako naɓuhani, Editions Komedit.

Notes

[1] J’emprunte cette allégorie à Didier Awadi, documentaire, 81 min, Sénégal, 2011.

[2] Deux articles, le premier (une interview, « C’est un roman de l’humanité et des inhumanités. ») publié le 21 août 2016 dans la revue Project’îles, et le second (« Tropique de la violence, une invitation à un "voyage en enfer" », par Soidiki Assibatu), publié le 15 septembre 2016 dans la revue 101 Mag, ont été écrits par des Comoriens de l’île de Mayotte, mais ne traitent pas directement du sort réservé aux Comoriens des autres îles.

[3] Tropique de la violence, Nathacha Appanah, Gallimard, 2016, page 53.

[4] Idem, p. 15.

[5] Idem, p. 162.

[6] Idem, p. 16.

[7] Idem, p. 162.

[8] Idem, pp. 115 et 138.

[9] Idem, p. 11

[10] Idem p. 171. Le cœlacanthe est un gros poisson très primitif que l’on trouve extrêmement rarement dans les eaux profondes des Comores mais plutôt à Anjouan et à la Grande Comore.

[11] Idem, p. 27.

[12] Idem, p. 16.

[13] Idem, p. 138.

[14] Dans un mail adressé à Migrants Outre-Mer (MOM) le 30 juin 2016, Antoine Math réagissait ainsi à une dépêche AFP qui a donné lieu à plusieurs articles sur la question :

« Mayotte : un désert médical saturé, au taux de natalité le plus élevé de France » démonte ces trois poncifs.

1) Si la maternité de Mayotte est la "1ère de France en nombre de naissances" (ce qui est répété sans cesse), ce n’est pas tant en raison du grand nombre de naissances à Mayotte, mais en raison de l’insuffisance de maternités à Mayotte ! Mayotte est en effet, du point de vue du nombre de naissance, le 37ème département français. (chiffres Etat civil 2014). Il nait ainsi 5 fois moins d’enfants à Mayotte que dans le département du nord et trois à quatre fois moins qu’à Paris (...)

2) 70 % des mères qui accouchent à Mayotte seraient des clandestines, (...) elles viennent d’arriver exprès pour accoucher (pour avoir des papiers, que leur enfant devienne Français, etc.). (...) Le problème c’est un peu leur faute. (...) Selon les données d’Etat civil (INSEE), sur les 7306 enfants nés à Mayotte en 2014, 72 % avait au moins un parent français, et étaient donc des enfants français par filiation dès la naissance (...) 28 % seulement des enfants nés à Mayotte sont donc étrangers à la naissance. (...) Les clandestines qui viennent d’arriver pour accoucher, ça existe certes, mais c’est assez minoritaire, et ce même si ce n’est pas la perception des agents de l’hôpital. Car, ce qui est vrai et ce que voient et perçoivent les agents hospitaliers, c’est que 50 à 70 % (...) des mères ne sont pas affiliées à l’assurance maladie (d’où le "70 % de clandestines") (...)

3) (...) 42 % de la population de 15 à 55 ans est étrangère à Mayotte (recensement INSEE 2012) (...). Une partie des personnes étrangères est certes en situation irrégulière (...). Peu habitent à Mayotte depuis moins de 5 ans. Le problème vient donc davantage du fait qu’il est difficile, comparé à la métropole, pour ces personnes étrangères, d’obtenir un titre de séjour (du fait des pratiques de la préfecture de Mayotte, des conditions de vie et d’habitat, etc.), c’est pour ça qu’elles sont sans papiers… »

[15] Idem, pp.16 et 17. C’est moi qui souligne.

[16] Cf. l’article de Soidiki Assibatu, publié le 15 septembre 2016 dans la revue 101 Mag (op. cité) :

« Cependant, il est dommage que, en associant la fiction à l’actualité brulante de Mayotte, le regard proposé ici sur la situation mahoraise semble réducteur : les violences qui affectent l’île et que subissent les personnages sont certes les conséquences d’une situation politique (Mayotte, le 101ème département français et les autres îles de l’archipel) et des problèmes socio-économiques. Mais elles sont également des violences d’une situation politique et socio-économique d’une société post-esclavagiste et postcoloniale, héritant des inégalités sociales, des catégorisations et des formes d’exclusion du passé. Ainsi, s’agissant des sociétés comoriennes, les catégories victimes d’hier ne sont pas complètement différentes des catégories victimes de la situation postcoloniale actuelle. »

[17] Idem, p. 18. Relevons au passage ce lapsus calami, le mot nègre à la place de négresses.

[18] Idem, p. 19.

[19] Idem, p. 96

[20] Idem, p. 20.

[21] Idem, p. 81. D’un côté on apprend, de l’autre on récite… Par ailleurs il est étonnant que Bruce, étant né et ayant suivi sa scolarité primaire à Mayotte, ait pu avoir une maîtresse fine et blanche – sauf à être inscrit dans une école privée ! L’écrasante majorité des enseignant-e-s des écoles primaires de Mayotte sont des Noir-e-s.

[22] Cf. Mamaye Idriss : « Le mouvement des chatouilleuses : genre et violence dans l’action politique à Mayotte (1966-1976) », dans Le mouvement social, avril-juin 2016, numéro 255, La Découverte.

[23] Idem, p. 13.

[24] Idem, p.18.

[25] Idem, p. 68.

[26] Sur l’aliénation coloniale, cf. Frantz Fanon, Peau noire masques blancs, Seuil, 1952.

[27] Idem, p. 45.

[28] P. 179.

[29] Jean de la Fontaine : « Le loup et l’agneau », dans Les fables de La Fontaine.