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« Le 21 avril » : usages et mésusages

À propos d’un rapprochement douteux entre le 21 avril 2002 et le 29 mai 2005

par Pierre Tevanian
4 juin 2005

Par dizaines, les journalistes, éditorialistes et leaders politiques partisans du « Oui » au référendum sur le Traité Constitutionnel Européen ont pris l’habitude de comparer - voire d’identifier - leur défaite au tristement célèbre « 21 avril ». Un rapprochement aussi contestable que révélateur.

Il y a bien un point commun entre le 29 mai 2005 et le 21 avril 2002 : l’échec cuisant des grands partis de droite (UMP) et de gauche (PS).

Mais hormis ce point commun, il n’y a que des différences, nombreuses et profondes.

Tout d’abord, l’arrivée de Le Pen en seconde position du premier tour le 21 avril 2002 fut l’effet d’une poussée de l’extrême droite, liée à une campagne électorale dominée par « la délinquance et l’insécurité », une des thématiques de prédilection du FN [1]. Le succès du « Non » le 29 mai 2005 vient au contraire couronner une campagne dominée par la thématique du refus du « libéralisme » et de la promotion de « l’Europe sociale » [2].

Ensuite, la seconde place de Le Pen au premier tour de l’élection présidentielle fut également l’effet d’une abstention-record, notamment dans les classes populaires, qui pénalisa le candidat socialiste, Lionel Jospin. Le scrutin du 29 mai 2005 se caractérise au contraire par un taux de participation inhabituellement élevé pour une consultation sur l’Europe, et par une remobilisation de l’électorat populaire [3].

Enfin, le résultat du 21 avril avait surpris et terrifié la très grande majorité des électeurs, entraînant des manifestations massives et un rejet sans équivoque (82%) du candidat Le Pen au second tour de la présidentielle. Le résultat du 29 mai 2005 était, lui, attendu de tous, puisque tous les sondages l’annonçaient depuis plusieurs semaines. Les citoyens ont voté en parfaite connaissance de cause, et le résultat a fait, parmi les 70% de votants, 55% d’heureux et 45% de malheureux. Rien de comparable avec la stupeur et la frayeur qui avait saisi plus des trois quarts du corps électoral le soir du 21 avril 2002 - ainsi que la majorité des abstentionnistes, des non-inscrits et des résidents étrangers, privés du droit de vote.

Là est sans doute l’essentiel : le 21 avril 2002 fut une catastrophe sur le plan symbolique, parce qu’un fasciste se retrouvait qualifié au second tour d’une élection présidentielle. Quels que soient les mérites qu’on ait pu trouver au Traité Constitutionnel Européen, son rejet n’a rien de comparable à un tel désastre.

Il faut se rendre à l’évidence : tout sépare le 29 mai 2005 du 21 avril 2005. La victoire du « Non » est même, à bien des égards, un « anti-21 avril » : sur le plan sociologique (un reflux de l’abstention, une remobilisation électorale des classes populaires), sur le plan politique (un succès électoral pour la gauche de la gauche [4]) et sur le plan idéologique (le retour de la question sociale au cœur du débat public).

Conclusion : pour tous les dirigeants et les commentateurs qui nous parlent aujourd’hui d’une « réplique du 21 avril » ou d’un « 21 avril bis », le niveau d’abstention n’est pas un enjeu important, la non-participation des classes populaires est sans gravité (et leur remobilisation n’a rien de spécialement réjouissant), la nature du climat idéologique (hystérie sécuritaire ou prévalence de la question sociale) est anecdotique, et enfin un succès de l’extrême droite n’est pas plus préoccupant qu’un succès de la gauche ! Pour ces dirigeants et ces commentateurs, l’abstention, la question sociale, le racisme, tout cela est insignifiant ! La seule chose importante, c’est que, le 29 mai 2005 comme le 21 avril 2002, le PS et l’UMP se sont plantés ! Un tel autisme fait froid dans le dos.

P.-S.

Initialement paru, dans une version plus brève, dans Le Monde, ce texte est repris dans le recueil Les mots sont importants, de Pierre Tevanian et Sylvie Tissot, publié en 2010 aux Éditions Libertlia.

Notes

[1] Tous les principaux candidats, de gauche comme de droite, avaient alors fait de « l’insécurité » leur préoccupation centrale, en ne se distinguant - et si peu ! - que par la manière de la combattre

[2] L’ensemble des candidats, de droite comme de gauche, partisans du « Oui » comme partisans du « Non », s’est réclamé de cette « Europe sociale » et a dénoncé le camp adverse comme « faisant le jeu du libéralisme »

[3] Cf. les enquêtes IPSOS et TNS-SOFRES du 29 mai 2005

[4] les forces les plus impliquées dans la campagne du « Non » ont été : le PCF, la LCR, la minorité de gauche des Verts, la minorité de gauche du PS, des syndicalistes, des acteurs du mouvement social...