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Le Maréchal Sarkozy ou la régression sociale sous couvert de modernisme

par Eric Brun
18 juin 2007

« (…) Je pense avec gravité au mandat que le peuple français m’a confié et à cette exigence si forte qu’il porte en lui et que je n’ai pas le droit de décevoir.
Exigence de rassembler les Français parce que la France n’est forte que lorsqu’elle est unie et qu’aujourd’hui elle a besoin d’être forte pour relever les défis auxquels elle est confrontée.
Exigence de respecter la parole donnée et de tenir les engagements parce que jamais la confiance n’a été aussi ébranlée, aussi fragile. Exigence morale parce que jamais la crise des valeurs n’a été aussi profonde, parce que jamais le besoin de retrouver des repères n’a été aussi fort.
Exigence de réhabiliter les valeurs du travail, de l’effort, du mérite, du respect, parce que ces valeurs sont le fondement de la dignité de la personne humaine et la condition du progrès social. (…) »

Premier discours du Président de la République française Nicolas Sarkozy.

« Nous tirerons la leçon des batailles perdues. Depuis la victoire [de 1918], l’esprit de jouissance l’a emporté sur l’esprit de sacrifice. On a revendiqué plus qu’on a servi. On a voulu épargner l’effort ; on rencontre aujourd’hui le malheur ».
« Notre programme est de rendre à la France les forces qu’elle a perdues (…). Dans tous les ordres, nous nous efforcerons de créer des élites, à leur conférer le commandement sans autre considération que celle de leurs capacités et de leurs mérites. »
« Le travail des Français est la ressource suprême de la patrie. Il doit être sacré. (…). Dans la France refaite, l’argent ne sera que le salaire de l’effort. Votre travail sera défendu. Votre famille aura le respect et la protection de la nation. »

Discours du Maréchal Pétain, chef de l’Etat français qui collabora à l’occupant nazi.

Sarkozy dit dans son premier discours en tant que président de la République française vouloir « réhabiliter les valeurs ». Plaçant alors significativement au centre de ce discours les valeurs du « travail », de « l’effort » et du « mérite », avant même celle du « respect » (de quoi !?), fustigeant à d’autres moments « l’esprit Mai 68 », comment ne pas voir ici un retour aux valeurs de la Révolution nationale du Maréchal Pétain, lequel fustigeait l’esprit de 1936 censé avoir causé la défaite française en 1939, lequel fustigeait une France qui ne pense qu’aux loisirs et qui a perdu la valeur du travail ? Il s’agit bien là d’une attaque contre les valeurs qui sont au fondement de la démocratie. Car ce n’est pas « travail, effort, mérite », qui est notre devise, mais bien « liberté, égalité, fraternité ».

Devant cette situation, il est clair que le pouvoir en place, quand bien même il a recueilli une majorité des suffrages, n’est pas légitime. Sarkozy parvient à tromper son monde, en fustigeant dans ce même discours l’intolérance, le racisme, l’antisémitisme et le sectarisme. Mais la façon dont il trompe son monde laisse un goût particulièrement amer dans la bouche, pour qui a le souci de l’histoire et pour qui pense que la façon dont un représentant politique traite l’histoire en dit long sur la façon dont il entend mener une politique : dans son discours, suite à son appel à une « exigence morale », Sarkozy, soucieux de donner des gages de démocratisme et de faire accepter le recours adjacent aux thématiques pétainistes, en appel à une « exigence de tolérance et d’ouverture, parce que jamais l’intolérance, le racisme, l’antisémitisme, le sectarisme, n’ont été aussi destructeurs. »

Cela ravira certainement ceux qui ont connu la période destructrice de l’Etat vichyste et de la déportation d’entendre de telles absurdités, surtout venant d’un homme qui reprend de manière aussi claire les thématiques chère au Maréchal Pétain, organisateur de la collaboration de l’Etat français à l’occupant nazi (les historiens prouvent aujourd’hui que l’Etat français du Maréchal a fait preuve d’un volontarisme allant bien au-delà des attentes nazies dans la mise en œuvre d’une politique de discrimination envers les juifs français et de leur déportation dans les camps nazis).

Doit-on alors voir dans les propos de Sarkozy une bonne volonté et une sensibilité particulière devant le racisme et l’antisémitisme, qui l’amènerait ainsi à se révolter d’une manière si vive face à ces fléaux actuels qu’il en oublierait toute réalité historique ? Rien n’est moins sûr. Cette « bourde » qui a eu le mérite de passer totalement inaperçue chez les commentateurs médiatiques n’est malheureusement pas qu’un lapsus. C’est le signe du retournement idéologique à l’œuvre, le signe de la négation de la réalité des logiques qui président au racisme et à l’antisémitisme, la négation du rôle central de l’Etat dans le racisme et l’antisémitisme.

Devant cette absurdité on comprend mieux pourquoi Sarkozy dit ne pas apprécier l’esprit de repentance. Il s’agit de créer un climat tel que l’on culpabilise toujours plus les plus faibles (ceux qui n’ont pas de travail) et ceux qui refusent la société capitaliste (ceux qui refusent l’exploitation et cherchent à défendre une organisation sociale qui ne soit pas basée sur la recherche absolue de la croissance économique) tout en exonérant les puissants et l’Etat de son rôle historique et actuel dans les crimes que sont le racisme et l’antisémitisme : le colonialisme, le rôle de l’Etat français dans la déportation des juifs, l’attitude pour le moins complaisante des patrons de la grande industrie face à la montée du nazisme, le rôle de l’administration et des entreprises dans l’exclusion et l’exploitation actuelle des populations immigrées ou issues de l’immigration.

Qui profite des sans-papiers, ceux qui sont censés ne pas travailler assez ou ceux qui tentent de faire travailler plus ? Alors que les chercheurs observent une dégradation des conditions de travail, une augmentation des inégalités socio-économiques, que l’Etat organise la pénalisation de la misère en appelant à enlever les aides sociales aux parents dits « défaillants », organise aussi la traque des sans-papiers et favorise leur exploitation en refusant leur régulation, Sarkozy monte les français les uns contre les autres, montre du doigt celui qui profite des aides sociales, jouant ainsi sur la plus basse jalousie, le plus mauvais côté de la nature humaine, et sur la démission devant l’intelligence, celle qui permettrait de voir que les profiteurs ne sont pas ceux qu’il stigmatise, mais bien ceux qu’il sert par sa politique.

Pendant ce temps, il change l’histoire et parvient à faire oublier que les valeurs qu’ils prônent étaient celles-là même qui sont à l’origine de l’époque où « l’intolérance, le racisme, l’antisémitisme, le sectarisme » étaient bien les plus destructeurs. Lorsque l’on parle de la montée de l’antisémitisme aujourd’hui, on vise de plus en plus explicitement et directement les crispations identitaires des populations maghrébines de banlieue. Lorsque Sarkozy fustige l’antisémitisme et ose prétendre qu’il n’a jamais été aussi destructeur avant aujourd’hui, c’est alors un prodigieux retournement de l’histoire qui permet d’assigner à ceux qui sont victimes de l’intolérance cachée du système actuel les stigmates d’un comportement intolérant.

Il nous faut donc attaquer sans retenue le climat intellectuel présent – dont l’exemple présenté ici n’est qu’un exemple parmi d’autres – marqué par un confusionnisme et un retournement idéologique bon à renforcer l’ordre établi et le pouvoir aux mains des puissants, sous couvert de méritocratie, de « renouvellement du personnel politique » et de « modernisme » sur lesquels glosent nos commentateurs, lesquels se sont focalisés suite à ce discours honteux sur les seuls aspects protocolaires et consensuels d’un discours qu’ils pensent relever d’un esprit de rassemblement ! Le seul qualificatif légitime pour analyser ce discours est pourtant celui de populisme réactionnaire.

C’est pourquoi, la résistance au pouvoir sarkozyste incarne seule aujourd’hui l’esprit de résistance que ce pouvoir tente de récupérer. Nous en sommes les héritiers, nous qui avons toujours lutté contre les pouvoirs dominants et pour l’établissement d’un monde où les valeurs universelles sont celles du bonheur humain, du progrès social (et non de l’esclavage économique organisé par Sarkozy en faisant miroiter un enrichissement), de la solidarité, de la liberté et de l’égalité.
« Ce que [les résistants contre l’occupant nazi] incarnent est invincible. Ils ont dit “non”. Non à la fatalité [1] Non à la soumission. Non au déshonneur. Non à ce qui rabaisse la personne humaine. Et ce “non” continuera d’être entendu bien après leur mort, parce que ce “non”, c’est le cri éternel que la liberté humaine oppose à tout ce qui menace de l’asservir. Ce cri, nous devons l’entendre encore. » [Discours de Sarkozy en hommage au résistant communiste Guy Mocquet].

Compte là-dessus !

Ce texte est paru initialement sur ce site.

Notes

[1] Notons en passant comment les reculs sociaux actuels sont imposés par le pouvoir en place et ses principaux opposants sociaux-démocrates par le biais d’un discours fataliste, là encore très proche de la vulgate pétainiste : il s’agit toujours de s’adapter à des évolutions extérieures que l’on ne pourrait maîtriser. Imposer ainsi des reculs sociaux n’a rien de moderniste, cette stratégie est très ancienne : de tout temps les tenants de l’ordre établi se sont attachés à se maintenir en place en faisant croire en l’inéluctabilité d’un monde qu’on ne pouvait changer. Et pourtant les luttes sociales ont permis de s’éloigner du système esclavagiste que Sarkozy veut nous imposer. Nous avons le choix de refuser ces dites évolutions, ce que les français ont fait par exemple en refusant en refusant la Constitution européenne rétrograde et capitaliste.