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Le Rouge et le Vert

Histoire d’une reconversion

par Sebastien Fontenelle
12 décembre 2009

Autant l’avouer, maintenant que c’est du (lointain) passé : on a bien flippé, nous autres, penseurs de radio-télévision, quand l’Union soviétique a disparu.
(D’autant qu’on n’avait pas (du tout) vu le truc venir : Jeff Revel, notre plus fameux détecteur de communistes, nous avait assuré, juré, craché, ptoui, ptoui que la Перестройка n’était que poudre aux yeux, et que Михаил Сергеевич Горбачёв préparait en réalité l’invasion du monde libre.) Parce que bon, sans l’URSS, qu’étions-nous ? Rien – ou presque. Des commerçants ruinés...

Notre business à nous, remember : c’était l’antitotalitarisme. On était antinazis, quoi. Donc : anticommunistes.

Parce que, rappelez-vous : Сталин (1917-1989), c’était Hitler – en plus caucasien.

C’était le bon temps : on encourageait de nos (très) vifs applaudissements les courageux maquisards des monts d’Afghanistan, avec leurs denses barbes noires et leurs missiles yankees.

Alors ça, tu vois, c’est un Stinger.

Avec ça, Oussama : tu vas faire des gros trous dans les Mi-24.

Merde alors, on n’allait quand même pas laisser l’Armée rouge détruire leurs minarets ?

On terrassait aussi la subversion guatémaltèque, et je conviens que ça faisait de la victime collatérale dans la paysannerie indigène, mais depuis quand réussit-on l’omelette aux reds sans casser quelques têtes ?

On hissait le débat vers des hauteurs sagarmathesques : si que t’étais d’un autre avis que notre avis, t’étais un nazi rouge. Et nous, tu m’excuseras, mais on n’est pas du tout du genre qui dialogue avec les nazis.

Et tout d’un coup, la grosse tuile : on se réveille un matin, et on entend sur France Inter que l’URSS a chuté.

Attends, qu’est-ce que c’est que ça ? On peut soudain plus dire que si que tu penses pas comme nous, t’es un agent de Moscou ?

On était à poil, nom de Dieu : notre philosophie nouvelle, soudain privée de son carburant soviétique, apparaissait dans sa complète nullité. Le monde nous voyait pour ce que nous étions – des marchands de soupe reaganiens – et, bordel, on pouvait même plus balancer que nos contradicteurs étaient dans le meilleur des cas des idiots utiles du communisme.

Le capitalisme, faut admettre, était moins sexy, d’un seul coup : on avait de la difficulté à fourguer le pansu trader en héros de la résistance à l’étatisme goulagogène.

Foutue période, en vérité. Je vous le dis franchement : on a bien cru, d’abord, que c’en était fini de nous et de nos (im)postures médiatiques. On était si désemparés, qu’on a réagi comme des benêts, en proclamant la fin de l’Histoire. Cons de nous : on se tirait une balle dans le pied.

Heureusement : on s’est vite repris – et on a (re)trouvé le bon filon.
Attendez, non, finalement : c’est pas (du tout) la fin de l’Histoire, maintenant qu’on y pense. Disons plutôt que nous entrons dans l’ère, nouvelle, du choc des civilisations.

Disons, même, que nous entrons dans l’ère du choc de la civilisation occidentale, d’une part, et de la sauvagerie mahométane, d’autre part.

Non mais, sans déconner : matez-moi ces gros salauds de maquisards des monts d’Afghanistan, avec leurs denses barbes noires et leurs missiles yankees !

Allons-nous longtemps supporter qu’ils planquent des armes dans les caves de Villiers—le-Bel (Val d’Oise) ?

Bon, tu connais la suite : on a fait avec les muslims exactement comme on avait fait avec les cocos – on les a présentés comme les nouveaux nazis.

Trois effrontées collégiennes se mettent un foulard sur les veuches ?
On a hurlé que c’était « Munich ». Genre : ces trois-là vont lancer leurs divisions blindées à l’assaut des Ardennes – qu’est-ce qu’on fait ? Patiemment : on a confectionné un péril vert, tout comme on avait usiné auparavant un péril rouge [1]. On a même fait la synthèse – l’épouvantail suprême : l’islamogauchisme. On s’est pas foulés, notez : on a pompé à mort dans ce qui se vomissait naguère sur le « judéo-bolchevisme ».

On est parés, par conséquent. On répète jour après jour que nous avons un problème, Houston, avec la religion musulmane – et si d’aucuns s’offusquent ? On leur enfile, comme au bon vieux temps, un costard d’idiots utiles – de l’islamisme, cette fois-ci.

Tu n’aimes pas qu’on stigmatise les mahométans plus de vingt fois par jour ? Tu trouves que dix fois suffiraient ? Mais attends, ça ne te dérange pas, de faire le jeu d’Al-Qaida ?

Et le plus beau ? C’est que ça fonctionne. Pareil qu’à l’époque où on bouffait du rouge.

J’ouvre Le Parisien du jour : qu’est-ce je lis ? Je lis que « la religion musulmane » est « la moins compatible avec la vie en société » – d’après un merveilleux sondage.

Et ça, tu vois ? C’est ce qui s’appelle recueillir le fruit d’un patient travail de préparation de l’opinion.

Allez, je te laisse : on m’attend sur France 2 pour un débat sur l’identité nationale.

P.-S.

Ce texte est paru initalement sur le blog Vive le feu. Nous le reproduisons avec l’autorisation amicale de l’auteur.

Notes

[1] J’avoue que Ben Laden, sur ce coup-là, nous a bien aidés.