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Le Sarkozysme : une machine de guerre fictionnelle

La droite et l’imaginaire du self made man

par Mona Chollet
5 mai 2008

Dans son dernier livre, Rêves de droite, Mona Chollet s’intéresse à l’imaginaire idéologique de l’ère Sarkozy. Si le président ne cache pas sa fascination pour le luxe et la Jet-set, ni ses liens étroits avec le patronat, sa communication repose aussi sur une évocation permanente des self made (wo)men partis de rien. Le message adressé à la « France d’en bas » est clair : rien ne sert de protester, vous pouvez aussi y arriver. Dans l’extrait que nous publions, Mona Chollet examine de plus près cette mythologie tout à fait surprenante. Car parmi les méritants issus du peuple, c’est tout simplement... Nicolas Sarkozy, Rama Yade et Rachida Dati qui sont donnés en exemple !

 Les ressorts narratifs de la success story sont si familiers, elle est si valorisée et valorisante, que Nicolas Sarkozy et son entourage eux-mêmes ont tout fait pour y conformer leur biographie. Cela a parfois exigé d’eux des trésors d’imagination, par exemple pour s’inventer de ces avanies censées s’être gravées à jamais dans votre mémoire pour vous forger le caractère et aiguillonner votre ambition. Le Nouvel Observateur rapportait ainsi l’« humiliation » du président d’avoir grandi dans – on ne rit pas – le « quartier pauvre de Neuilly » :

« Nicolas n’ose pas inviter ses camarades chez lui. Un souvenir le hante : le saumon fumé sous cellophane acheté au Prisunic sur lequel il tombait quand il ouvrait le réfrigérateur familial. Chez ses amis, le saumon fumé venait des meilleurs traiteurs de la ville. » [1]

Poignant, non ?

En août 2007, pour désamorcer la polémique que font naître ses vacances à Wolfeboro, payées par ses amis de l’industrie du luxe et de la finance, Nicolas Sarkozy a également recours à la ficelle de la revanche sur une enfance de privations :

« Quand j’étais jeune, je n’ai pas eu l’occasion d’aller aux États-Unis, car, dans ma famille, ça ne se faisait pas. » [2]

Même contemplation émue du chemin parcouru, quelques jours auparavant, pour Rama Yade, la « benjamine du gouvernement », qui accompagnait le président dans son voyage au Sénégal, son pays d’origine :

« En venant de l’aéroport [de Dakar], j’ai pris le même chemin qu’il y a vingt ans, mais en sens inverse. En 1987, je suis partie avec une petite valise et aujourd’hui je reviens secrétaire d’État. C’est la vie et beaucoup d’émotion. »

Le Canard Enchaîné rappelait cependant qu’elle était arrivée en France avec son père diplomate, collaborateur de Léopold Sédar Senghor, qui avait été nommé à Paris :

« Pas vraiment la valise en carton de Linda de Souza… » [3]

Encore des esprits chagrins qui n’aiment pas les belles histoires.

Peu importe. Si Rama Yade ne peut nier ses origines privilégiées, un épisode ultérieur de sa biographie lui permet quand même de prononcer les mots magiques de « banlieue », « cité » et « quartier populaire » : son père ayant abandonné sa famille, elle déménage avec sa mère et ses sœurs dans une cité de Colombes. Elle le raconte, pour Le Point, à un Christophe Ono-dit-Biot charmé (mais il faut dire que tout ce qui se rattache au monde merveilleux de la Sarkozie laisse ce garçon pantelant d’admiration) :

« Avec mes deux petites sœurs, on planquait l’Encyclopédie Universalis parce que notre mère nous avait dit que c’était notre seule richesse. »

Allez, encore une pour la bonne bouche :

 « Quand j’ai eu ma première paie, je suis allée voir le propriétaire qui nous harcelait pour le loyer. Je lui ai fait son chèque, je lui ai dit qu’on ne lui devait plus rien et je lui ai donné ma carte : Rama Yade, administratrice au Sénat. Ça avait de la gueule, et ça me faisait vraiment plaisir parce que ce type aurait pu nous empêcher de faire des études. » [4]

Dans Le Nouvel Observateur, on lit que, durant son enfance, « Rama Yade part en vacances grâce au Secours Populaire » – d’obédience communiste ; Colombes est alors une municipalité PC – et que « sa mère fait des ménages pour payer les études de ses filles ». [5]

Le Monde confirme que la pauvre femme « s’est sacrifiée pour leur offrir l’école privée catholique ». [6]

Pendant ce temps, le père, Djibril Yade, dément dans une interview à un quotidien sénégalais s’être jamais séparé de la mère de Rama [7], et précise ailleurs que celle-ci est actuellement conservateur au Louvre (encore un bel exemple de fulgurante ascension républicaine ?) [8]. Bon. Tout ça est un peu confus.

Mais l’atout maître du gouvernement Fillon en matière de success story, c’est évidemment la ministre de la Justice Rachida Dati, passée-d’une-cité-immigrée-de-Chalon-sur-Saône-aux-palais-de-la-République. Elle pratique avec ardeur le « parlons de moi, il n’y a que ça qui m’intéresse » – comme le relate l’hebdomadaire Marianne :

« Dans une interview accordée au Journal du dimanche, la garde des Sceaux, grande copine de Cécilia [Sarkozy], ne nous entretient pas de mirifiques projets qu’elle aurait pour la justice, les prisons ou contre la récidive. Non, Rachida parle de Rachida, du courage de Rachida, de l’intelligence de Rachida, du flegme de Rachida, de l’humanité de Rachida, etc. Fatigant, déjà. » [9]

De toute façon, sa fonction de ministre, comme la fonction de secrétaire d’État de Rama Yadenote, est secondaire : leurs mentors les ont fait réussir uniquement pour illustrer la mystique – ou la mystification – sarkozyenne de la réussite. Rachida Dati est là avant tout pour faire rêver ; elle est une machine de guerre fictionnelle. Pour quiconque fait métier de raconter une histoire, elle est du pain bénit. On lit par exemple dans Le Nouvel Économiste :

« Sur son berceau, les fées ne se sont jamais penchées. Alors, elle les a inventées. Bannissant les déterminismes, forçant sa condition, son histoire est celle d’une volonté glorifiée. »

Seigneur, c’est tellement beau, le spectacle de quelqu’un qui « force sa condition », c’est une telle mine littéraire et journalistique qu’on en vient presque à se demander s’il ne faudrait pas ajouter encore des obstacles à l’intégration, plutôt que de chercher à les supprimer – histoire de se donner toutes les chances d’atteindre au paroxysme du frisson esthétique.

 Pour ce qui est d’exploiter au mieux les ressources lyriques de « Sarcosette », la palme revient, après une longue délibération, à Agathe Logeart, du Nouvel Observateur, qui, sous l’accroche « Comment la fille d’un maçon algérien est devenue l’alter ego de Nicolas Sarkozy », livre le portrait d’une « Rastignac aux yeux de biche ». Ça commence très fort :

« Elle pouffe. Ses cils lui arrivent jusqu’au bout du nez. Elle porte un jean, un tee-shirt blanc et un petit pull noir. Elle a l’air d’avoir 12 ans, toute menue derrière le bureau de marqueterie orné de dorures tarabiscotées. Elle ressemble à Fantômette, ou à la Marianne de Faizant, ou à une héroïne de manga avec ses cheveux noirs soigneusement tout fous et ses yeux immenses. Elle n’a pas l’air vraie. Et ce qui lui arrive n’a pas l’air d’être vrai non plus. » [10]

Très en forme, Christophe Ono-dit-Biot, encore lui, fait cependant un challenger sérieux :

« Regard de biche, bouche rouge, corps énergique et frêle sur escarpins bondissants. C’est elle, Rachida Dati. Révélation de la campagne, nouvel astre de la galaxie Sarko, messie médiatique du renouvellement social et générationnel. Un nom, une silhouette, un parcours, un symbole. » [11]

Notant qu’Albin Chalandon, le premier à avoir soutenu la ministre, a ses bureaux rue Christophe-Colomb, Ono-dit-Biot juge que c’est là « une adresse qui va bien au découvreur de Dati » – il est en forme, je vous dis.

Étourdi par un tel tourbillon de grâce et de force d’âme, Le Canard enchaîné essaie de suivre : donc, Rachida

« vendait dès 14 ans des produits de beauté dans les escaliers de sa cité, tenait la caisse d’un supermarché, vidait les pots et tenait la main des vieilles personnes dans les cliniques ».

Son « premier coup » remonterait à ses 14 ans,

 « année décidément intense où, tout en suant dans les escaliers, les supermarchés et les cliniques de sa cité, la jeune Rachida a trouvé le temps de piocher dans l’organigramme de Saint-Gobain ramené par son père balayeur et d’écrire au pédégé du groupe pour lui demander un stage à New York. En vain, mais depuis, rien ne l’arrête ! » [12]

Les Guignols de l’Info quant à eux s’en donnent à cœur joie :

« Quand j’avais dix ans, dit la marionnette de la ministre avec des trémolos dans la voix, j’étais passionnée de mode, et je me souviens qu’avec mes petites mains je me fabriquais des jupes plissées avec les peaux des bêtes que j’avais tuées dans la forêt en rentrant de l’école… » [13]

L’original est à peine moins caricatural.

P.-S.

Rêves de droite, de Mona Chollet, est paru aux Editions Zones, et est consultable en ligne.

Notes

[1] Hervé Algalarrondo, « Sarkozy et l’argent », Le Nouvel Observateur, 17 mai 2007

[2] Libération, 6 août 2007

[3] « Rama a du bagage ! », Le Canard Enchaîné, 1er août 2007

[4] Christope Ono-dit-Biot, « Sarko-Rama », Le Point, 21 juin 2007

[5] Carole Barjon, « Rama Yade, la perle noire de Sarko », Le Nouvel Observateur, 28 juin 2007

[6] Marion Van Renterghem, « Rama Yade, la "Condi Rice" de Sarkozy », Le Monde, 21 juin 2007

[7] L’Actuel, Dakar, 25 juin 2007

[8] GriooWorld.com, 27 juillet 2007

[9] « Rachida, l’autre reine du moi, moi, moi », Marianne, 25 août 2007

[10] Agathe Logeart, « Rachida Dati, icône et dame de fer », Le Nouvel Observateur, 12 juillet 2007

[11] Christophe Ono-dit-Biot, « DA-TI ! DA-TI ! DA-TI ! Enquête sur un phénomène », Le Point, 14 juin 2007

[12] « Sarcosette du 14-juillet, nouvelle héroïne nationale », Le Canard Enchaîné, 18 juillet 2007

[13] Les Guignols de l’Info, Canal+, 30 octobre 2007