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Le Titanic

Sur l’appropriation culturelle dans le « 9-3 »

par Camilia
11 juin 2016

Le jeudi 26 mai, au cours de la manifestation parisienne contre la Loi Travail, j’ai pu voir une banderole « le 93 répond au 49-3 » portée par 4 militantes de Saint-Denis, blanches, de classe moyenne / supérieure, et non issue des quartiers populaires. Plusieurs personnes des réseaux militants, et notamment de Nuit Debout de Saint-Denis, défilaient derrière cette banderole, entonnaient des slogans qui prenaient appui sur leur « appartenance au 9-3 ». A cette occasion, j’ai écrit un texte pour dénoncer les pratiques d’appropriation culturelle et d’usurpation d’identité de ces militant-e-s. Je l’ai lu à la Nuit Debout à Saint-Denis le mercredi 1er juin. Il est reproduit ici.

La semaine dernière je suis allée à la manif contre la loi Travail, et j’ai eu la chance de voir une banderole « le 93 répond au 49-3 ». Ça m’a fait bien rire, j’ai même un peu ri jaune, de tant d’indécence et d’aise à s’approprier les luttes des autres.

Vous savez à quoi ça m’a fait penser ? Il paraît qu’il y a des bourgeois parisiens - blancs bien sûr - qui viennent faire du tourisme du ghetto. Ces gens qui passent le périph pour la 1ère fois de leur vie, qui écoutent fort du NTM et qui retournent confortablement dans leurs apparts du 16ème après leur dose d’adrénaline ? C’est ridicule et méprisable, nan ?

Bah ce que j’ai vu à la manif la semaine dernière m’a fait penser à ça, version milieux militants.

C’était 4 militantes dyonisiennes, blanches, pas issues de quartiers populaires, de classe moyenne voire supérieure qui portaient fièrement une banderole estampillée du logo du 9-3. Qui criaient joyeusement des slogans comme si c’était bien elles le 93. Comme si elles représentaient le 93.

Alors si c’est ça le 93, bah les riches parisiens du 16ème peuvent rester dans leurs hôtels particuliers ! Et fini les visites touristiques du ghetto ;-)

S’estampiller du logo 9-3 en manif quand on est blanche, de classe moyenne / supérieure, pas issue des quartiers populaires, ça veut dire quoi ? C’est s’approprier les bénéfices des luttes des quartiers populaires et de l’immigration, c’est se la péter genre on est du 93 là où ça craint, on a la classe ! C’est bénéficier d’un place dorée dans les milieux militants parce que « genre on est légitime »… Attention ! On habite en colocs d’étudiant-e-s ou de profs dans le méchant 93 ! On y travaille même dans l’éducation nationale, ou on y fait ses études !

Waouw. Ce que ça en jette… Wé c’est sûr parmi les petits bourgeois du monde de l’éducation nationale ou de l’université, ça fait genre on est super radical-e-s ! C’est bien… J’applaudis !

Mais en vrai, parmi la plupart des genTes qui vivent dans le 93, à quelle place sont ces militantes ? C’est elles les plus représentatives du 93 ? Vous êtes sérieu-ses-x là ?

Où sont passées les racailles ? Les cités avec du trafic ? Les Noir-e-s ? Les Arabes ? Les Rroms-Rromnis ? Les Musulman-e-s ? Les terroristes potentiels ??

Ils sont passés où les chômeurs ? Les assistés qui vivent sur le dos des allocs ? C’est ça les stigmates, les clichés négatifs accolés au 9-3 de NTM. C’est la violence, l’insécurité, les immigré-e-s.

C’est pas pareil de porter une banderole comme ça et de crier des slogans du 93 quand on est blanche / de classe moyenne ou supérieure / pas issue des quartiers populaires que quand on est racisé-e / de classe populaire / issue des quartiers populaires.

Ça, ça s’appelle juste de l’appropriation culturelle et de l’usurpation d’identité. Parce que j’aimerais qu’on m’explique à quels moments de leurs vies ces militantes subissent les oppressions structurelles liées au fait de vivre en quartier populaire ? Elles vivent le racisme ? Le mépris de classe ? Le colonialisme ? Les galères de thunes ? Le paternalisme des services sociaux ou des administrations ? Les problèmes de logement ? Et j’en passe.

Pourtant, ça ne leur pose pas problème de tirer les bénéfices du logo 9-3 ma cité va craquer toussa toussa en n’en payant aucun prix. Et c’est là toute la magie de l’appropriation : faire genre et se la péter, faire son beurre sur les luttes des autres, prendre la place des concerné-e-s, sans en subir aucune conséquence dans sa vie. Ah ! la domination, j’adore !

Sérieux, j’aurais honte de porter une banderole telle que celle-là. Je ne me perçois pas comme une banlieusarde, même si je suis souvent assignée au rôle de « beurrette de quartier ». C’est vrai que je ne viens pas de Saint-Denis, j’ai grandi au bled dans ma famille marocaine, j’ai débarqué en France à 12 ans à Bordeaux, mais je parlais déjà français parce que j’avais eu le privilège d’aller à l’école française.

Et bien que je sois moi-même maghrébine, galérienne, perçue comme « cas social » dans pas mal de situations… Bien que je subisse les stigmates racistes / sexistes / classistes de la « beurrette de quartier » dès que je ne m’exprime pas en prose mode France Inter au boulot ou à la fac… Bah je ne suis quand même pas légitime à me clamer des quartiers populaires ou du 93 juste parce que je n’ai pas grandi là.

Donc maintenant, j’aimerais qu’on m’explique en quoi ces militantes qui, pour l’une m’expliquait un jour sur un ton paternaliste et plein d’aplomb pourquoi je ne touche pas mon RSA à l’heure - alors que celle-ci n’avait jamais été dans la situation de vivre avec le RSA - pour l’autre est normalienne, et qui pour la dernière est institutrice et a ce merveilleux sens de la formule en disant qu’on est « tou-te-s dans le même bateau ». Qu’on m’explique en quoi elles se sentent légitimes à porter une telle banderole !

Quel culot que des militant-e-s blanches / de classe moyenne ou supérieure / et non issues des quartiers populaires se sentent super à l’aise à se dire du 93 !

Alors oui, pour reprendre la belle formule : on est bien dans le même bateau, mais ce bateau c’est le Titanic ! Il y a celleseux qui auront les gilets de sauvetage et celleseux qui se noieront dans la cale.

Et enfin, oui, bien sûr, ces militantes ont leur place dans les luttes du 93, que ce soit dans l’éducation nationale, dans les universités, ou ailleurs. Pas à parler à la place des personnes racisées / issues des quartiers populaires / des galérien-ne-s qui vivent avec les aides ou qui pètent des plombs à Pôle Emploi / qui font siège au bureau du service social de la mairie pour avoir un pauvre rendez-vous.

Mais soit à parler de leur propres places, pour leurs propres conditions ou oppressions, soit en étant des allié-e-s des luttes existantes des racisé-e-s / des quartiers populaires / etc.

Mais on ne peut faire alliance qu’avec des personnes qui savent où est leur place et qui savent y rester. Leurs places d’allié-e-s c’est bien de se solidariser des luttes existantes dans les quartiers populaires par exemple, de les visibiliser, mais certainement pas de parler à la place des concerné-e-s ou de reprendre leurs paroles à leur compte.

Sinon, ces pseudos allié-e-s, à force de ne pas rester à leurs places, vont doucement mais sûrement aller vers des positions réactionnaires comme celles de Didier Paillard. Ce maire de Saint-Denis qui a récemment déclaré au Parisien qu’il y a « trop de kebabs, trop de coiffeurs africains » à Saint-Denis [1] ! En mode Saint-Denis ce sera mieux quand on aura chassé les pauvres et que ça sera un peu plus blanc.

A Saint-Denis aussi, Khlass Al Hagra !

Notes

[1] 1 Suite à la polémique causée par l’article « Molenbeek sur Seine » en une du Figaro Magazine du 20 mai, Didier Paillard, actuel maire de Saint-Denis, a eu l’audace de répondre dans un entretien au Parisien que « tout n’est pas faux dans cet article (…) qu’il ne portera pas plainte, car nous avons trop de commerces du même type : trop de kebabs, trop de coiffeurs africains » ! En bref, sous couvert d’offrir à la population dyonisienne plus de « diversité dans les com-merces », le maire se fait le porte-parole d’une politique raciste et bourgeoise qui vise à chasser hors de Saint-Denis les commerces non-blancs. http://www.huffingtonpost.fr/2016/05/20/molenbeek-sur-seine-figaro-magazine-indigne-polemique-contestee_n_10060124.html http://www.leparisien.fr/saint-denis-93200/nous-reduire-a-une-fabrique-de-salafistes-est-un-peu-simpliste-didier-paillard-maire-pc-de-saint-denis-20-05-2016-5814667.php