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Le Vatican et la croisade « anti-genre » : prêcher l’inégalité par d’autres moyen

Troisième partie : Des femmes aux homosexuel-le-s : « respect », « compassion » et « délicatesse ».

par Sara Garbagnoli
3 octobre 2017

La « guerre au gender » ne date pas de la Manif pour tous. Ou plutôt la manière bien particulière dont la Manif pour tous s’est opposée à l’ouverture du mariage aux couples de même sexe est l’héritage d’une plus longue histoire. Dans son livre La loi de la parenté, l’historienne Camille Robcis propose une généalogie savante du dogme de la « différence des sexes », façonné par des universitaires comme Françoise Hériter et Irène Théry à partir de penseurs structuralistes. Pour combattre la loi Taubira, la Manif pour tous a défendu la « différence des sexes » contre le « genre » - s’attaquant, à travers le genre, au dévoilement d’un système construit, organisant la hiérarchie entre les hommes et les femmes. Dans La croisade « anti-genre », Sara Garbagnoli et Massimo Prearo reviennent sur le rôle joué par le Vatican des années plus tôt. Pour contrer les avancées politiques et scientifiques du « genre », plusieurs papes vont s’efforcer de légitimer autrement la hiérarchie – en premier lieu à travers l’idée de complémentarité entre les hommes et les femmes. La première partie de l’ouvrage, rédigée par Sara Garbagnoli, revient sur cette réélaboration idéologique qui, sous couvert de valorisation des femmes, permet de les maintenir dans la subordination.

Deuxième partie.

Cette doctrine qui postule la « bipolarité sexuelle » comme étant au fondement de « l’Humain » innerve aussi les textes élaborés sous le pontificat de Jean-Paul II par la Congrégation de la Doctrine de la Foi (dirigée entre 1981 et 2005 par Joseph Ratzinger) sur la « question homosexuelle ».

De manière analogue au discours sur les femmes et le féminisme, ces interventions se caractérisent par un mouvement d’euphémisation – la cible se déplace de la personne homosexuelle au couple homosexuel – avec la corrélative construction d’une opposition entre les « bons » homosexuels (les chastes et les discrets), qu’on doit accueillir « avec respect et compréhension », et les « mauvais » homosexuels qui vivent leur homosexualité comme une identité politique.

La « Lettre aux évêques sur la pastorale à l’égard des personnes homosexuelles » de 1986 valide la distinction faite dès 1975 entre « les actes » et « la tendance » homosexuelle, tout en explicitant que « l’inclination particulière de la personne homosexuelle » doit elle-même être considérée comme « objectivement désordonnée ». En 1992, les « Observations au sujet des propositions de loi sur la non-discrimination des personnes homosexuelles » proposent la notion de « discrimination non injuste » (sic) pour affirmer qu’on ne discrimine pas quand on discrimine les personnes homosexuelles, « par exemple dans le placement ou l’adoption d’enfants ». Publié cette même année, le Catéchisme invite à accueillir les personnes homosexuelles – celles bien sûr qui vivent leur homosexualité dans la chasteté et dans la discrétion – « avec respect, compassion et délicatesse ».

Les « Considérations à propos des projets de reconnaissance juridique des unions entre personnes homosexuelles » de 2003 proposent, enfin, un inventaire des raisons qui selon « l’ordre biologique, anthropologique et juridique » mènerait à refuser toute forme de reconnaissance juridique des couples homosexuels. Dès le début des années 1990, en réaction aux revendications d’égalité juridique des mouvements LGBTQI, la juridification de l’homosexualité devient le motif de la plus forte inquiétude du Vatican.

En ce sens, la prise de position du Vatican contre toute forme de combat pour désexualiser les normes juridiques ou les actes administratifs à travers l’adoption d’une formulation sans référence au sexe de la personne montre que l’Église appréhende le droit et l’État civil comme de véritables fabriques des frontières. Dans un contexte national donné, elles consacrent ou excommunient, en séparant les identités et les groupes conçus comme légitimes ou « normaux » de celles et de ceux vu-e-s comme illégitimes ou « anormaux ».

Grâce à la force performative des énoncés juridiques (qui font exister ce qu’ils énoncent), le dire du droit révèle ainsi sa nature de redoutable concurrent du discours théologique : l’un comme l’autre aspirent à produire une véritable transsubstantiation de ce qui relève de l’histoire en une norme qui sera ensuite appréhendée comme de l’ordre du transcendant ou de l’universel.

P.-S.

Ce texte est extrait du livre de Sara Garbagnoli et Massimo Prearo :
La croisade « anti-genre ». Du Vatican aux Manif pour Tous, paru aux éditions Textuel - Petite encyclopédie critique en 2017. Il fait partie de la partie rédigé par Sara Garbagnoli « Pourquoi et comment le Vatican s’en prend-il au genre ? ».

Nous le reproduisons avec l’amicale autorisation des auteur-e-s et de la maison d’édition.