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Le centenaire d’une autre Amérique

Woody Guthrie : 1912-2012

par Laurent Lévy
14 juillet 2012

Chanteur, auteur de centaines de chansons si ce n’est de milliers, chroniqueur et romancier, Woody Guthrie aurait eu cent ans ce 14 juillet 2012. Le texte qui suit rend hommage à cette figure importante de la culture populaire et de la politique radicale américaine, à travers la lecture de quelques ouvrages qui lui ont été consacrés, dont le plus récent, Woody Guthrie, American Radical, de Will Kaufman, s’attache à l’aspect politique du personnage [1].

Woody Guthrie est mort dans une Amérique dont il n’était déjà plus le témoin. Ce sont les sixties agitées et militantes, l’époque des grandes luttes pour les droits civiques, contre la guerre du Vietnam, pour l’émancipation de la jeunesse. L’époque où la « nouvelle gauche » remplace déjà la « vieille » [2]. C’est le temps de la grande renaissance du folksong et de sa fusion avec les cultures issues du Rock et de la Country Music. Bientôt Woodstock. Certaines des idoles de ce temps – Bob Dylan, Joan Baez, Phil Ochs, Tom Paxton, Peter Paul & Mary – ont elles aussi une idole : Woody Guthrie, qui meurt après quinze ans de silencieuse agonie, victime de la maladie de Huntington, dégénérescence neurologique génétique qui l’a petit à petit privé de ses fonctions motrices, jusqu’à l’empêcher de parler autrement que pour répondre « oui » ou « non » d’un geste imprécis aux questions que lui posent les quelques proches qui ne l’ont pas oublié.

Dire à quel point cette Amérique en ébullition est son héritière, dans sa grandeur comme dans ses contradictions, c’est énoncer une évidence méconnue. Les deux grandes biographies qui lui ont été consacrées (Joe Klein, Woody Guthrie, A Life, 1980 et Ed Cray, Ramblin’ Man, The Life And Times Of Woody Guthrie, 2004) permettent d’en prendre la mesure. On n’aura fait le tour, ni du personnage, ni de sa bibliographie si l’on ajoute à ces livres Hard Travelin’, The Life And Legacy Of Woody Guthrie, 1999, dirigé par Robert Santelli et Emily Davidson, et Woody Guthrie, American Radical, 2011, par Will Kaufman, qui inaugure sans doute le flot attendu des publications du centenaire.

Woody Guthrie est en effet né il y aura cent ans le 14 juillet 2012, Bastille Day comme disent les américains, il est mort cinquante-cinq ans plus tard, le 3 octobre 1967, si tant est que sa mort si longue puisse être assignée au seul jour où son cœur s’est arrêté de battre. Qu’aucun livre en français ne soit à ce jour disponible sur cette figure essentielle est un indice du degré d’insularité de notre culture. On peut espérer qu’entre le centenaire de sa naissance et le cinquantenaire de sa mort, certains éditeurs prendront le risque de faire mieux connaître – voire de faire connaître – cette grande voix de l’autre Amérique.

« Il était, écrit de lui son ami Studs Terkel, un rude morceau de cuir, et un plus rude encore, plus gros morceau d’homme. » La vie de Woody Guthrie est un roman : cela ne simplifie pas le travail des biographes. D’autant moins que d’une part, Guthrie a lui-même publié un roman partiellement autobiographique (Bound for Glory, dont une traduction avait été publiée par les éditions 10/18 sous le titre En route pour la gloire et dont Hal Ashby a tiré un film où David Carradine joue le rôle de Guthrie) qui – il s’agit après tout d’un roman ! – prend quelques libertés avec le déroulement réel des choses, et d’autre part qu’il existe une image d’Épinal sur la vie de Guthrie. Et l’on sait qu’aux États-Unis, c’est un principe général, exprimé dans sa perfection dans le grand film de John Ford, L’Homme qui tua Liberty Valence : si elle vous semble plus belle que la vérité, Print the legend !, imprimez la légende ! Or, Guthrie est d’abord une légende. Comme souvent les légendes, elle n’est pas sans support dans la réalité, et c’est ce qui la rend fascinante. Commençons donc par elle.

La première identification du Guthrie de la légende est celle de ce qu’il appelle lui-même son peuple : celui des « Okies », les réfugiés, exilés, migrants des grands espaces des États du sud – Oklahoma, Texas, Tennessee, Kansas, Géorgie – chassés par la misère, les vents de poussière et les spéculateurs de leurs terres, et qui devaient prendre la route pour la Californie, au cœur de la crise des années trente. Ceux là-mêmes dont John Steinbeck a écrit l’épopée dans Les Raisins de la colère. Dans une scène du film tiré de ce roman, on voit ces migrants dans un camp de réfugiés chanter au feu de camp Goin’ Down This Road, J’descends c’te route, l’une des nombreuses chansons par lesquelles Woody Guthrie a illustré cet exode.

I’m goin’ down this road a-feellin’ bad / And I ain’t gonna be treated this a-way

J’descends c’te route et je m’sens mal / Et j’vais pas m’laisser traiter comme ça !

La légende de Guthrie, celle qui a fait de lui l’idole de la Beat Generation, est donc celle selon laquelle il avait lui-même été l’un de ces Oakies, qu’il avait lui-même vécu cette épopée dont il a été le chantre majeur. Son premier album enregistré par un studio commercial comprend les plus grandes chansons du cycle des Dust Bowls, des vents de poussière. Le producteur lui avait demandé d’y ajouter une chanson qui rappelât le roman de Steinbeck : ce sera la ballade de Tom Joad, dans laquelle on retrouve chaque épisode, et presque chaque détail du film de John Ford. Steinbeck, qui avait rencontré Guthrie dont il restera l’ami, écrira :

« J’ai mis trois ans à écrire ce foutu bouquin, et cet enfant de salaud en a fait autant en dix-sept couplets ! »

Encore ignorait-il que la chanson avait été écrite en une nuit.

Guthrie aimait jouer son rôle de Oaki, de plouc, de cul-terreux un peu perdu dans la grande ville, qu’il regarde avec surprise et ingénuité. C’est le rôle qu’il jouera d’abord à Los Angeles, comme animateur de radio. C’est le rôle que, déjà auréolé par sa légende, il jouera plus tard à New-York.

La vérité est plus complexe. S’il a connu la pauvreté, c’est à la suite de déboires économique de son père, mais il est issu d’une famille de la middle class du Sud. Le père Guthrie, entre plusieurs situations, a été agent immobilier, et aussi représentant du parti démocrate – ce qui, à cette époque et surtout au Sud, était une posture réactionnaire et volontiers raciste. Le nom sous lequel est connu Woody est d’ailleurs le diminutif de Woodrow Wilson Guthrie : il avait été baptisé du nom du candidat à la primaire démocrate, qui devait devenir président des États-Unis – et engager son pays dans la première guerre mondiale. S’il a bien connu les « dust storms », les tempêtes de poussière qui ont ravagé des régions entières de l’Oklahoma et du Texas, c’est la ferme des autres qu’il a vu disparaitre, et non la sienne.

Plus qu’acteur de cette histoire, il en est donc le simple témoin – mais quel témoin ! Deux ou trois chansons de Guthrie permettent d’en comprendre plus que des centaines de pages. La raison n’est pas seulement à en chercher dans son talent : elle est aussi dans l’empathie profonde qu’il éprouve à partir de cette époque pour les déshérités. Le chemin de Damas qui fera de lui un communiste commence ainsi sous les vents de poussière. Lorsque, en Californie, il découvrira les bidonvilles où s’entassent les réfugiés, ces villes baptisées Hoover Towns en hommage singulier au président d’alors, il dira crânement qu’il ne supporterait pas, lui, que son nom soit associé à pareilles choses.

Ne résumons pas le roman de sa vie : il est à lire. Le livre de Joe Klein est celui d’un journaliste, le livre d’Ed Cray est celui d’un universitaire. S’ils ne sont pas parfaitement interchangeables, les deux sont également recommandables – et mériteraient une traduction française. L’un comme l’autre fait bien la part de la légende et de la vérité biographique. L’un comme l’autre peignent un Guthrie aussi attachant que parfois irritant, un homme complexe et tourmenté, dont la vie est scandée par les malheurs, les échecs et les déconvenues, mais qui laissera à toutes celles et tous ceux qui l’auront connu le sentiment d’avoir eu de la chance d’approcher ce mélange de sainteté et de damnation, cet extraordinaire être humain.

A Los Angeles, Woody est engagé dans une station de radio, et se fait connaitre pour son impressionnant répertoire de chansons populaires, qu’il agrémente de ses propres compositions – pour les besoins desquelles il emprunte souvent la mélodie au vieux fond folklorique qu’il connait si bien – et qu’il agrémente surtout de longs commentaires, de délires verbaux, de remarques ironiques et souvent politiques.

Assez vite, il se lie avec des radicaux, en particulier des militants du parti communiste américain, le CPUSA, dont il restera toute sa vie un proche compagnon. Il fait sensation lors d’un meeting pour la libération du vieux militant syndicaliste injustement enfermé depuis des années Tom Mooney, en chantant une chanson spécialement composée pour l’occasion, et en y entrainant une assistance qui s’attendait à tout sauf à voir un type un peu crasseux et la guitare en bandoulière les faire reprendre en chœur un refrain nouveau. Il se lie avec le comédien communiste Will Geer, qui lui présente un John Steinbeck impressionné par la connaissance intime que ce petit gars peut avoir de la vie des gens de rien. Avec Geer, il hante les piquets de grève et va soutenir les luttes des ouvriers agricoles, en chanson, mais aussi à l’occasion avec ses poings.

C’est encore Geer qui le convainc de venir à New-York. A l’issue d’un concert mémorable en faveur des réfugiés Oakies, Guthrie fait connaissance avec deux jeunes passionnés de musique populaire, Alan Lomax, qui deviendra le grand archiviste du folklore des États-Unis et de quelques autres régions du monde, et qui lui fait réaliser pour la bibliothèque du Congrès ses premiers enregistrements, et Pete Seeger, qui deviendra dans les décennies suivantes le pape de la folksong, l’interprète du plus vaste répertoire de ce genre, des classiques anonymes aux compositions des jeunes auteurs des années soixante.

Avec eux, Woody collationne un recueil de chansons consacrées à la vie des humbles et aux luttes populaires, ajoutant à celles recueillies par Lomax quelques-unes de son propre cru : ce sera Hard Hitting Songs for Hard Hit People, Des chansons qui cognent pour ceux qui s’en prennent plein la gueule, recueillies par Lomax, transcrites par Seeger, et préfacées par Guthrie. L’histoire de ce livre, commencé en 1940 et qui ne paraîtra pas avant 1967, est à elle seule tout un roman…

Nous sommes en plein New-Deal, et même en plein Front Populaire. Avec ses nouveaux amis, et souvent dans le cadre d’un groupe aux contours flous, aussi séminal qu’informel (le seul groupe, dira l’un d’entre eux, qui répète ses spectacles directement sur la scène…), les Almanac Singers, dont le noyau est constitué de Pete Seeger et de Lee Hayes, Guthrie chante et enregistre des chansons syndicalistes, antifascistes, ou traditionnelles. Tout se fait là de façon collective, des textes aux arrangements musicaux, en passant même, durant un temps, par la vie quotidienne.

Quand l’administration des grands travaux qui commencent sur la côte pacifique (des barrages sur le fleuve Columbia) veut y réaliser un film, Woody est pressenti pour en faire la musique. Mais son dossier au FBI est déjà trop chargé pour qu’on puisse l’embaucher directement : sa mission est réduite à un mois. Et comme il n’y a pas de ligne budgétaire pour un gratteur de guitare, il sera réputé aide-caméraman. N’empêche : au cours de ce mois, il va composer un cycle de 28 chansons, dont de nombreuses deviendront des classiques, et qui seront la matière de son deuxième disque commercial. D’autres suivront.

Guthrie rentre à New-York au moment où l’on vient d’apprendre l’invasion de l’URSS par les armées nazies. Les Almanac Singers qui, sous l’influence du pacte germano-soviétique, venaient d’enregistrer en l’absence de Woody – mais il est peu douteux qu’il y aurait participé s’il avait été présent – un album pacifiste et anti-interventionniste, mettent cet album au pilon et reprennent leur fonds de chansons antifascistes, enregistrent celles de la Brigade Lincoln (les américains de la guerre d’Espagne) pour qui Guthrie compose une chanson sur la défaite de la Jarama, et militent activement pour l’entrée en guerre des États-Unis. Les communistes savent qu’ils sont de ce point de vue devenus les alliés de Roosevelt contre le puissant lobby non-interventionniste.

New-York est le cœur du CPUSA, qui y compte la moitié de ses membres – soit quelque vingt mille militantes et militants. Les Almanacs y jouent un rôle marginal, mais chargé d’avenir : toute la génération folk des sixties et seventies sera ses héritiers directs, et leurs vieux disques seront des objets de collection recherchés. Tous les groupes folk à venir y trouveront un modèle, soit directement, soit à travers les Weavers, constitué à la fin des années 40 lui aussi autour de Pete Seeger et Lee Hayes, avec Ronnie Gilbert et Fred Hellerman, et qui diffusera largement, entre autres, le répertoire de Woody Guthrie.

Quoi qu’il en soit, lorsque la guerre survient, Guthrie ne se contente pas d’écrire des chansons destinées à mobiliser le peuple – telle Round Hitler’s Grave, Autour de la tombe d’Hitler, qui sera diffusée à la radio dans des programmes officiels, chantée par les Almanac Singers au grand complet, accompagnés d’un grand orchestre. Il s’engage dans la marine marchande, avec son ami Cisco Houston, lui-même brillant chanteur et guitariste folk.

Le choix de la marine marchande s’explique par sa volonté de contribuer à l’effort de guerre, en en assumant les risques, mais sans prendre les armes.

C’est aux victimes d’un navire de la marchande coulé par les Allemands qu’est consacrée l’une de ses plus belles chansons de l’époque, The Sinking Of The Ruben James, Quand le Ruben James a coulé. Pour leur rendre hommage, Guthrie avait pensé donner dans le refrain leurs noms, mais ses amis des Almanacs trouvent un meilleur refrain qui donne une dimension universelle à la chanson en demandant :

What were their names, tell me / What were their names / Did you have a friend on the good Ruben James

C’était quoi leurs noms, dis moi / C’était quoi leurs noms / Avais-tu un ami sur ce bon Ruben James

Le processus de composition de cette chanson illustre bien ce qu’est une chanson folklorique, puisque plusieurs auteurs dont certains restent anonymes y contribuent – un nouveau couplet étant même ajouté après-guerre par les Weavers :

Many years have passed and still I wonder Why / The worst of men must fight and the best of men must die

Bien des années ont passé et je me demande encore pourquoi / Les pires des hommes doivent se battre et les meilleurs doivent mourir

L’idée des noms que l’on cite sera reprise par Guthrie dans une autre de ses chansons, une de ses dernières, mise en musique bien plus tard, où à propos d’un accident d’avion dans lequel des dizaines d’ouvriers mexicains expulsés avaient trouvé la mort, Guthrie se révolte en entendant une dépêche de radio disant « ce n’étaient que des expulsés ». Il leur donne alors des noms :

Goodbye my Juan, goodbye Roselita / Adios mis amigos Jesus y Maria / You won’t have a name when you ride the big airplane / And all they will call you will be / Deportee

Adieu mon Juan, adieu Roselita / Adios mis amigos Jesus y Maria / Vous n’aurez pas d’ nom quand vous prendrez l’ gros avion / Et ils ne vous appelleront que / Expulsés

Woody marin reste Woody. Il embarque avec sa guitare sur laquelle est écrite à jamais la célèbre phrase, qui résume l’art de Woody Guthrie, ou plutôt la conception qu’il s’en faisait :

This machine kills fascists.

« Cet engin tue les fascistes »

Et avec Cisco, il chante pour les marins, sur tous les entreponts. Le bateau est touché par un bombardement, et Woody chante encore pour maintenir le moral des hommes. Mais il refuse de chanter devant un auditoire exclusivement blanc, alors que les Noirs doivent rester à l’extérieur : il faudra violer le règlement, et Woody obtiendra le droit exceptionnel de chanter devant tout le monde, Blancs et Noirs confondus.

Après la victoire, il vit une brève période de bonheur avec sa nouvelle compagne et deuxième épouse, Marjorie, une danseuse élève de Martha Graham. Il compose pour ses enfants, et surtout pour sa petite fille Cathy, des chansons inoubliables, que l’on chante encore aux enfants dans les écoles américaines, sans toujours savoir le nom de leur auteur. Et puis Cathy meurt dans un incendie accidentel, comme la grande sœur de Woody lorsqu’il était enfant. Il plonge alors dans la dépression et dans l’alcool.

C’est aussi la période où, en duo avec Cisco Houston, et parfois avec les légendaires musiciens Noirs Sonny Terry et Huddie Ledbetter dit Lead Belly, il enregistre pour Moses Ash, patron des éditions Folkways, des centaines de titres dont la plupart resteront longtemps inédits et que l’on n’a pas encore fini d’exhumer. Il en écrira des centaines d’autres, qui demeurent aujourd’hui dans les cartons de la Fondation créée par ses enfants. Certaines ont été mises en musique par Billy Bragg, le chanteur progressiste britannique.

Mais l’intempérance croissante de notre héros masque l’arrivée des premiers symptômes de la maladie de Huntington, que l’on sait alors à peine diagnostiquer : c’est pour démence que sa mère avait officiellement été internée dans l’hôpital où elle était morte.

Guthrie doit une grande part de sa célébrité à l’une de ses chansons qui constitue presque un hymne officieux des États-Unis : This Land Is Your Land, Ce Pays est à toi. Lors des cérémonies d’investiture de Barak Hussein Obama à la présidence des États-Unis, Bruce Springsteen a chanté cette chanson – aux côté d’un invité de marque, le nonagénaire Pete Seeger lui-même. Des centaines de milliers de gens reprenaient le refrain, et le Président fredonnait avec eux. La plupart ignoraient sans doute que l’auteur avait voulu composer un pendant progressiste à la chanson God Bless America, Dieu bénisse l’Amérique, dont le refrain aurait été God bless America for me, Dieu bénisse l’Amérique pour moi, devenu dans la version définitive This land was made for you and me, Ce pays est fait pour toi et moi. Et la plupart auront été surpris de trouver parmi les couplets les plus connus vantant la beauté des paysages étasuniens ceux, plus rares, qui s’en prennent à la propriété et aux propriétaires…

Mais il s’en faut de beaucoup que l’œuvre de Guthrie soit réductible à tel ou tel de ses titres de chansons. On a évoqué les cycles des Dust Bowls Ballads et celui des grands travaux de la Columbia River. Il y a également celui, en deux albums, des chansons pour enfants. On pourrait ajouter le cycle des chansons consacrées à Sacco et Vanzetti, un extraordinaire album qui mobilise, pour parler de ses héros, tous les genres de la chanson populaire, de la ballade à la chanson épique, en passant par l’hymne et la chanson à refrain, ou encore un cycle inachevé sur les grands moments de l’histoire du mouvement ouvrier, qu’illustrent en particulier deux grandes chansons, 1913 Massacre et Ludlow Massacre, entrées dans le répertoire folk par les interprétations de Ramblin’ Jack Elliott, qui fut l’un des derniers compagnons de voyage du troubadour. Guthrie a également donné ses lettres de noblesses à un genre particulier, le talking blues, blues parlé, dans lequel sur un accompagnement de guitare, les paroles sont simplement scandées, comme une anticipation du rap d’aujourd’hui.

Son immense répertoire n’est toutefois pas limité à ses propres chansons, et il est parfois difficile de faire le tri entre la reprise de chansons traditionnelles et les productions nouvelles, dans la mesure où Guthrie procède toujours à des arrangements, à des adaptations diverses, voire à des subversions de textes recueillis dans le folklore.

Ainsi, sa version de la vieille chanson de cow-boys Buffalo Skinners, Les écorcheurs de buffles, transfigure-t-elle l’histoire en parabole de l’exploitation et de la lutte des classes – ainsi ajoute-t-il au genre des chansons rendant hommage aux bandits d’honneur, comme Jesse James, son propre Pretty Boy Floyd, consacré à un bandit du vingtième siècle – là encore avec un solide fond de critique sociale :

As through this world I wondered / I’ve seen lots of funny men / Some will rob you with a six-gun / And some with a fountain pen / But as through this world you travel / As through this world you roam / You won’t never see an outlaw / Drive a family from their home

En errant dans c’monde / J’ai vu toutes sortes de gens curieux / Y’en a qui vous braqueront avec un six-coups / D’autres avec un stylo-plume / Mais en voyageant dans c’monde / En vous y baladant / Vous n’verrez jamais un bandit / Expulser des pauvres gens

Quant à la musique, la richesse de Guthrie est celle du répertoire dans lequel il puise. Rares sont ses chansons où l’on ne reconnaisse pas, pour peu qu’on tende un peu l’oreille, tel ou tel air popularisé par la Famille Carter, ce groupe essentiel de la chanson folklorique dans les années trente. Mais les mélodies ainsi empruntées sont – comme les chansons traditionnelles – transfigurées, adaptées, arrangées, métabolisées par l’art de l’interprète, qui en fait de nouveaux originaux, qui serviront parfois, à lui-même ou à d’autres, pour de nouvelles chansons, et ainsi de suite : c’est l’ensemble des mécanismes du folklore qui sont à l’œuvre dans le travail de Guthrie.

Son legs, cela dit, n’est pas fait que de chanson. Peut-être même que, si elle ne se trouvait pas à l’ombre de sa guitare, son œuvre de prosateur ou de poète apparaitrait comme la plus essentielle. Non seulement pour son premier roman Bound For Glory, En route pour la gloire ou pour le second, inachevé, The Seeds Of Man, Les Semences de l’homme, mais aussi pour ses chroniques, écrits autobiographiques ou politiques, ses poèmes ou ses textes inclassables, caractérisés par une prose chatoyante et foisonnante, dont le lyrisme souvent profond est mâtiné d’idiotismes divers, de trouvailles langagières, d’orthographe phonétique et d’invention lexicale.

Woody Guthrie était un radical. Et c’est tout le mérite du livre de Kaufman que d’approfondir la connaissance que l’on peut avoir de cet aspect du personnage. Qu’il ait été un homme de gauche très actif et très investi, son répertoire en témoigne. Mais à quel point il l’était, voilà ce qu’il est facile de sous-estimer. On sait que son ami Pete Seeger avait été membre du CPUSA de la fin des années 30 au début des années 50 et sans doute au-delà. S’agissant de Woody, il n’existe pas de trace précise permettant d’en décider. Les historiens tendent à révoquer en doute le témoignage de membres du parti qui affirment avoir connu Guthrie comme en étant membre.

Mais là n’est pas la véritable question : qu’il ait formellement ou non donné son adhésion au parti communiste, il apparaît qu’il en aura à tout le moins été un « compagnon de route » fidèle et permanent, s’intéressant à ses débats internes, et écrivant des années son billet Woody Sez, C’que dit Woody, dans le People’s World, le journal des communistes de Californie. La fidélité à la classe des travailleurs aura pour lui été essentielle, mais l’admiration pour l’URSS, le pays des travailleurs, l’aura aussi été, sans interrogation ou critique particulières. En 1945, il rend hommage à Roosevelt pour avoir serré la main de Staline, comme pour avoir aidé les syndicats. Et si l’image d’un Woody syndicaliste est bien connue, celle d’un Woody stalinien l’est sans doute moins. Il déclarait qu’il suffisait de parler vingt minutes avec une personne normale pour la convaincre de devenir communiste.

Aux heures noires du maccarthysme, alors qu’il sera lui-même confiné dans un hôpital psychiatrique, il s’écriera non sans un lucide humour devant ses amis venus le visiter :

« C’est l’endroit le plus libre d’Amérique ! Ici, je peux crier “Je suis communiste !” sans que personne n’y trouve à redire ! »

S’il échappe à la chasse aux sorcières, elle ne lui échappe pas. Sans doute ne représentait-il pas un risque pour les inquisiteurs, sa carrière étant largement derrière lui au bon temps de Mac Carthy. Mais apprenant l’expulsion vers l’Allemagne du grand compositeur Hans Eisler, auteur de nombreuses chansons avec Bertolt Brecht et frère de l’ancien agent du Komintern Gerhardt Eisler, il écrit l’un des poèmes que Billy Bragg mettra en musique cinquante ans plus tard :

Eisler on the go and what would I do ?

Eisler qui s’en va, et moi, qu’est-ce que je ferais ?

Incapable de mener une vie stable, Woody Guthrie fut un personnage picaresque, tour à tour et parfois simultanément chanteur, « hobo », c’est à dire vagabond des trains, homme de radio, journaliste, peintre en lettres, romancier, syndicaliste, pornographe, agitateur, ivrogne, blasphémateur, guitariste, philosophe, graphiste, animateur de concerts, orateur, chroniqueur, gratteur de mandoline et de violon, conteur, clown, dessinateur, coureur de filles, graphomane, mémorialiste, archiviste de la chanson populaire, poète, militant, caricaturiste, souffleur d’harmonica, éditorialiste, écornifleur, révolutionnaire, athée, chrétien, juif, menteur, joueur, voleur, cœur généreux, militant, immoraliste, saint, réprouvé, prodigue, internationaliste, étasunien, citoyen du Monde et de l’Oklahoma, et du Texas, et de la Californie, et de New-York, séducteur, consommateur de femmes et d’alcool, révolté, clochard, vedette, étoile filante, enfant, vieillard, raté, amoureux plus ou moins infidèle, idole pour des millions, maudit pour quelques-uns, ignoré des autres, auteur de centaines et de centaines de chansons, parfois chantées une seule fois, sur un piquet de grève, dans une salle de concert, sur un chantier, dans un meeting, à la radio, au fond d’un bistrot mal famé où l’on chante pour un sandwich, ou devant ses enfants ou ceux des autres, auteur aussi de deux romans, de pensées, de centaines de poèmes, de centaines d’articles, de milliers de pages perdues au fil de ses errances, laissées ici sur la table d’une inconnue, là sur celle d’un ami ou d’un hôte de rencontre, pour peu qu’il ait trouvé une machine à écrire à portée de sa main et peut-être une bouteille de bière dans le frigo, homme brisé et homme vivant, tellement vivant, jusqu’à sa lente agonie, qui est aussi celle d’une autre Amérique.

P.-S.

Barbara Dane, Ramblin’ Round

Bruce Springsteen, The Ghost Of Tom Joad

Notes

[1] Will Kaufman, Woody Guthrie, American Radical, Presses de l’Université de l’Illinois, 2011. Une version de ce texte est parue initialement dans la Revue des livres en janvier 2012.

[2] Sur le passage de l’une à l’autre, voir Maurice Issermann, If I Had A Hammer, dont le titre utilise significativement celui d’une chanson de Pete Seeger et Lee Hayes.