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Le complexe d’Œdipe : belle découverte ou perverse invention ?

La psychanalyse à l’épreuve la violence parentale (Première partie)

par Igor Reitzman
3 août 2015

Freud, venu à Paris pour suivre les cours de Charcot, a beaucoup fréquenté aussi la Morgue. Il y a « vu des choses que la Science préfère ignorer » : des autopsies d’enfants massacrés par leurs parents. Dans sa pratique de médecin, il observe puis raconte dans des publications scientifiques que ses patientes névrosées évoquent toutes des violences sexuelles qu’elles ont subies, bien souvent de la part du père ou d’un autre parent proche... S’en suit un tollé dans le monde savant, qui lui fait comprendre qu’on n’incrimine pas impunément l’ordre familialiste et l’honneur des pères ou des oncles. Malgré le soutien de certain proches comme Sandor Ferenczi, la théorie dite de la « séduction » sera finalement abandonnée par le fondateur de la psychanalyse et par ses disciples, au profit de la désormais célèbre théorie de l’Oedipe, tellement plus convenable puisqu’elle renvoie sur l’enfant l’initiative d’un rapport libidinal, voire prédateur, à ses parents. C’est sur cet épisode que revient le texte qui suit, en interrogeant la légende dorée du mouvement psychanalytique, qui interprète ledit épisode comme un pur et simple « progrès » scientifique, coupé de son contexte et de ses implications socio-politiques.

« Pour découvrir, il suffit de mettre en lumière ce qui existe, mais caché. Pour inventer, il faut mettre au jour ce qui n’existait point jusque là. » [1]

J’ai hésité longtemps avant d’entamer cette critique. Ce que je vais remettre en cause – après quelques autres – c’est le territoire d’implication de bien des gens [2], y compris de gens que j’aime, que j’estime et parfois que j’admire... Lorsque j’abordais ce sujet avec des stagiaires en formation, c’était à chaque fois les mêmes réactions : stupeur générale, indignation ou souffrance pour quelques-uns, soulagement pour quelques autres. C’était tellement contraire à ce qu’on leur avait appris à la fac et dans leur école… Quand certains en venaient à dire leur envie de lire ou de relire Freud, j’avais le sentiment d’avoir bien travaillé…

Une seconde raison m’a conduit à hésiter : Malgré ma propre analyse et mon écoute de personnes en thérapie pendant 20 ans, je n’ai jamais croisé le fameux complexe que dans les livres de ma bibliothèque. Je n’écarte pas totalement l’hypothèse que mon analyse fut insuffisante et que ma pratique de thérapeute fut trop brève, trop superficielle pour avoir le droit d’affirmer quoi que ce soit. En d’autres termes, ce n’est pas parce que je ne l’ai pas rencontré, que l’Œdipe n’existe pas. Lorsque j’écoute mes psychanalystes préférés, il me vient un doute : Et s’Il existait, après tout…

Mais lorsque j’arrive à ce doute métaphysique, la cause pour moi, est entendue. Vous le sentez, si je me laissais aller, je pourrais parler de l’inconscient selon Freud comme l’agnostique parle de Dieu. Croire qu’un dieu existe n’implique pas automatiquement qu’on adhère au dogme de la trinité. Etre convaincu qu’il existe en chacun « une autre scène », un lieu inconnu de la conscience et qui ne se confond pas avec le modeste pré-conscient, être convaincu qu’il y a des contenus refoulés qui ont un pouvoir sur nous, n’implique pas automatiquement que l’inconscient de chaque être humain a la structure standard exposée par Freud dans sa première topique ou la structure standard exposée dans la seconde [3].

Une troisième raison m’a conduit à hésiter : Ce que j’ai à dire sur un tel sujet sera sans doute nouveau pour le plus grand nombre, mais la plupart des matériaux que j’ai utilisés, sortent de quelques ouvrages malheureusement trop peu connus. Même si je juge indispensable de susciter la réflexion sur la théorie des pulsions, j’éprouve quelque gêne à utiliser pour cela, les écrits des autres, et je m’inquiète quand mes pages s’alourdissent de citations nombreuses. Aussi je ne trouverai pas scandaleux que vous passiez ce chapitre pour aller directement à ces ouvrages [4].

Lorsque je relis certaines pages de Dora, un cas d’hystérie [5], j’oscille entre l’indignation et un inépuisable étonnement. Par contre lorsque je me replonge dans d’autres textes comme L’étiologie de l’hystérie (écrit en 1896), je me sens plein de respect et d’admiration.

Tout psychologue trouve dans l’oeuvre freudienne, des outils précieux dont il pourra se servir dans sa pratique professionnelle aussi bien que dans sa vie personnelle. Je pense à des concepts essentiels comme le refoulement, la projection, le transfert, l’identification, le déni, la dénégation, les actes manqués, etc. Eblouis par les fortes découvertes de Freud, nous courons le risque d’être inattentifs à repérer ce qui n’est plus découverte, mais invention discutable.

Freud a découvert le transfert, mais a-t-il découvert l’Oedipe ou n’a-t-il fait que l’inventer ? Pour percevoir l’importance d’un tel problème, il est nécessaire de prendre en compte les questions qu’il se posait alors comme médecin, comme malade (« liquider ma propre hystérie ») et toutes les pressions qui lui venaient de cette société du XIXème siècle profondément patriarcale.

Toute théorie est réductrice

« La carte n’est pas le territoire » [6]

La somme des cartes (physique, économique, démographique, administrative, etc.) ne parviendra jamais à rendre compte totalement de la réalité d’un territoire. A fortiori, chacune des différentes descriptions qui peuvent être faites de la réalité humaine, est simplification, élimination d’une foule d’informations importantes au profit d’une ou deux variables.

En particulier, quand elle se propose de rendre intelligible le fonctionnement de l’homme et/ou de la société, toute théorie est inévitablement réductrice, et qu’elle ait été conçue par Freud ou Jung, Lacan ou Berne, Janov ou Reich, Marx ou Bourdieu n’y change pas grand-chose... Qu’une théorie soit réductrice ne l’invalide pas. Il suffit de ne jamais oublier qu’elle n’éclaire qu’une partie du réel.

Toute théorie complexe à vocation totalisante est susceptible de fonctionner comme un cheval de Troie de l’erreur. Plus la théorie est géniale, plus les erreurs qui s’y lovent, risquent de passer inaperçues et de peser lourdement. Lorsqu’on est ébloui, la vue se brouille. Eblouis par les fortes découvertes de Freud, nous courons le risque d’être inattentifs à repérer ce qui n’est plus découverte, mais invention discutable.

Freud a découvert le transfert, mais il n’a fait qu’inventer l’Œdipe. Je suis tout prêt à reconnaître qu’il faut plus d’intelligence pour construire à partir de rien que pour trouver ce qui existe. Et qu’il faut un génie exceptionnel pour parvenir à faire accepter comme universellement vrai par une fraction importante du monde cultivé, ce qui dans un premier temps, n’était que le fantasme d’un homme souffrant.

Partie suivante : Le tabou de la « séduction »

P.-S.

D’autres textes d’Igor Reitzman sont disponibles sur son site personnel.

Notes

[1] Lafaye, Dictionnaire des synonymes

[2] Sur l’attaque du territoire d’implication de l’autre, voir sur ce site : Le nez de Cyrano et le territoire d’implication

[3] Nous avons aussi en magasin un modèle plus hard, le Kleinien. Mais vous préfèrerez peut-être le Lacanien. C’est un modèle plus mode, beaucoup plus sophistiqué avec revers au Nom-du-père et nœuds borroméens à l’italienne. En principe nous le réservons aux habitués du structuralisme et aux amateurs de l’almanach Vermot. Je ne vous propose pas le Reichien trop près du corps, trop décrochez-moi-Ça, trop soixante-huitard pour être portable aujourd’hui...

[4] Cf. l’annexe bibliographique.

[5] La première des Cinq psychanalyses (écrit en 1904)

[6] Korzybski, La Sémantique générale