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Le coq et le tas de fumier

Fable fatiguée

par Lalla Kowska-Régnier
30 juin 2012

Il y a un an déjà, l’Inter-LGBT avait sorti de son chapeau un coq-en-affiche pour la marche des Fiertés et j’avais ressenti de la joie en me disant « Enfin, ces gens montrent qui ils sont ». La volée de bois vert qui a suivi a eu raison du poulet du PS. Sauf que j’ai eu le sentiment que tout n’avait pas été dit, loin de là. J’ai mis du temps alors a rassembler mes idées, parce que j’adore papoter, mais écrire sur la politique me pèse. Voilà ce que je voulais dire...

À Abdelmalek Sayad

« Il s’agit de déclarer que la modernité occidentale est en fait incomplète, et probablement imparfaite : il existe de meilleures façons de faire, qui peuvent émerger dans d’autres parties du monde en train de se moderniser. Telle est l’affirmation qu’il nous revient de soutenir. Je n’ai de cesse de le dire : il existe de multiples exemples de pratiques locales dans lesquelles ce genre de pensée et de fonctionnement novateurs a réellement trouvé place. Il s’agit à présent de trouver un cadre discursif plus large qui soit différent, neuf et innovant. C’est là que l’héritage colonial joue un rôle contraignant ; il n’a en fait pas permis la constitution de cette représentation plus large. La prétention de la modernité occidentale à être un discours achevé et complet pèse d’un poids énorme sur les tentatives qui peuvent avoir lieu dans le monde. Il y a une puissance discursive de la modernité occidentale, qui lui permet de prétendre être capable d’englober à peu près tout ce qui peut arriver dans le monde. Ainsi, une grande partie des innovations locales ne sont-elles jamais reconnues dans leurs différences spécifiques : ces différences sont tout bonnement effacées. » (Partha Chatterjee [1])

Ouf. Soulagement. Finalement dans cette affaire de coq affiché, on a pas été en reste de réactions dénonçant le caractère blanc, raciste, ségréguant et ringard de l’affaire [2]. Elle aura rappelé la déconnexion du PS (dont on sait qu’il tire les ficelles des directions successives de l’inter-LGBT depuis au moins 15 ans) d’avec les préoccupations des associations qui sont censées tisser l’organe suprême flirtant avec les symboles d’une héxagonalité marketée et rance. Un sursaut salutaire donc, une forme d’entre deux tours avant l’heure qui aura au moins réussi à faire voler ailleurs la volaille nazzionalizte.

Ouf donc. Soulagement donc. Presque, en fait.

Parce que voilà, il y a un truc que cette affiche ne montre pas, un truc hors cadre, qui pue dans la cour de la ferme républicaine et dont aucun analyste ne s’est approché : le tas de fumier. Parce que ce coq n’est pas arrivé par hasard, haut perché. Des mécaniques se sont mises en places pour en arriver là, qui n’ont pas commencé à s’actionner il y a juste deux mois dans la tête de publicitaires pour téléphonie mobile. Il a fallu un gros tas de merde pour que coco puisse chanter sa marseillaise en boa, un tas de fumier qui s’écrit LGBT [3] (ou transpédégouine, ou n’importe quelle formule baba bobo queer).

♫ I’d like to express my extreme point of view

Je voudrais juste ici réaffirmer mes convictions.

LGBT est une alliance fictive, impérialiste et qui sied parfaitement à la machinerie capitaliste.

LGBT invisibilise, freine et/ou empêche l’émergence de singularités culturelles propres à chacune de ses composantes les plus minoritaires au bénéfice de la plus dominante : les mecs.

LGBT entretien un vaste flou intégrationniste et lessiviel. LGBT empêche aussi, et ça c’est malin/pervers, de critiquer précisément l’hégémonie des mecs au prétexte de leur gaytitude (ou queeritude).

Mais ne vous leurrez pas, les copains gays, les espaces de domination ne se concentrent pas tous dans les bureaux ou les vestiaires de l’hétéropatriarcat. Ils ont mutés et ils s’apparentent aujourd’hui plus à l’hétéromopatriarcat – souvent d’ailleurs à la pointe de l’entreprise blantriarcale – mais ils n’y sont pas seuls non plus, le blantriarcat étant un réservoir malheureusement assez vaste pour qu’on y trouve aussi bon nombre de femmes féministes ou d’hommes issussiens.

(Ceci dit, si mon expérience d’hétérosociabilité en tant que femme hétéro trans est récente, et si Allah wakbar, pas mal de mecs hétéros ont pointé les limites du systèmes straight sachant bien que la réalité est d’une autre nature, je témoigne volontiers que dans la maison des hommes hétéromos, les fiottes sont bien les hétéros, toujours à fuir une assignation au virilisme, et la relation à l’autre en refusant toute forme de confrontation politique au modèle « naturel » dont ils ne savent quoi faire, mais qu’ils finissent par accepter en le subissant. Au moins un pédé dans l’espace public est contraint à une responsabilité politique permanente (celle de son coming out).)


♫ Come on, check it out with me

Pour essayer d’étayer un peu mon propos et illustrer l’absorption des luttes qui se cachent derrière leurs convergences, je vais m’attarder un peu sur le texte de Jacques Fortin, quasi fondateur des UEEH, militant de longue date à la LCR/NPA, cité plus haut.

Passons sur son mépris pour le sas de construction de soi (comme espace de non mixité) que peut représenter le Marais (c’est ironique que je sois moi en train de défendre ce quartier hein ? Non en fait. Il m’a fait vivre pendant trois ans), Fortin déplore lui aussi la bêtise fachiotte de l’inter-LGBT. Mais là où ça devient intéressant, c’est quand on relit en écho sa participation aux débats qui ont traversé le NPA au moment où des militants musulmans ont quitté le parti. Il s’attache à démontrer la mise en péril du pacte républicain des prolos que ferait vivre l’apparition de militants visiblement musulman.e.s au sein du NPA (trop de foulards tue le genre humain !). Et pour mieux illustrer son propos, l’ami Jacques rajoute en note de fin, histoire de rappeler aussi d’où il parle et d’alimenter insidieusement la figure repoussante des musulmans :

« On rencontre d’ailleurs la même “fragmentation” des oppressions avec l’Homophobie : lesbophobie, transphobie, biphobie... qui, si chacune rend compte d’un aspect réel des violences subies, oublie du coup que l’homophobie n’est qu’un dégât collatéral du sexisme, cette construction normative du monde à partir de la séparation du travail, des rôles, des hiérarchies, des droits, des devoirs fondée sur la différence biologique des sexes et l’asservissement des femmes. »

Bravo l’artiste ! On comprend mieux enfin d’où vient le danger qui guette la lutte contre l’homophobie (poupée russe) le sexisme (poupée russe), la norme (poupée russe) et le capital. C’est l’émergence d’un discours spécifique des plus dominés ! OK. On veut bien entendre les piaillements des unes lesbiennes et des autres bis ou trans, mais que ceux-ci ne nous détournent pas du sentier final. Plus rien à dire, tais-toi. Dévoile tes cheveux. Rase ta barbe. Rentre dans le rang. Blanc et laïque. Et, accessoirement gay. Joli d’ailleurs aussi comment il renvoie la religion à la sphère de l’intime, construisant un même placard contre lequel il a dû lui même se battre il y a quelques décennies.

Voilà comment LGBT existe pour que les gays ne ratent rien du combat contre « la norme » hétéro tout en pérennisant la politique blanche et laïcarde de la république française. La révolution oui, mais républicaine. La subversion oui, mais surtout pas imprégnée de cultures et pratiques de l’immigration coloniale. Dégage avec ton foulard. Et toi, avec tes hormones aussi. Moins fort s’il vous plaît. « Je vous demande de vous arrêter. »

Et Fortin ne pense pas seul. Il a de nombreux alliés. Regardez Fourest et son réseau tentaculaire dans les médias. Fourest au PS et les militants qui l’applaudissent à tout rompre quand elle déplore la gauche qui se fourvoie dans la défense du multiculturalisme. La gauche qui n’est pas de droite, rappel ! Nous gays et lesbiennes défenseurs des minoritaireux LGBT, sommes de bons laïques, de bonnes féministes et nous vous montrons du doigt, ceux qui nous embêtent. Les femmes voilées qui jouent la dispersion, les hommes barbus qui jouent l’oppression. Que Fourest et Fortin aillent vivre à Tribeca et qu’ils y restent.


♫ And I just realized that nothing Is what it seems

Voilà à quoi sert la mécanique LGBT. À donner des gages à la République, tout en maintenant le contrôle sur les plus précaires politiquement. À nourrir la bête blantriarcale en maintenant l’illusion de minorités intégrables (« donnez nous le mariage, on vous fera des petits français ») contre la classe sociale sauvage, non parlée ou malade. À empêcher de penser les identités politiques bies et trans de manières autonomes et/ou en liens avec les politiques anti-coloniale (la réalité d’espaces politiques lesbiens non mixtes et critiques est indéniable, je ne m’attarde pas dessus).

Pourquoi les féministes ne sont pas en première ligne ?

Et puisque je suis là, je voudrais tenter une petite contre-histoire d’un des mythes qui a servi a construire LGBT. New York Stonewall Inn, juin 69. Et si on regardait de biais la narration de ce qui acte le déclenchement des luttes de libérations gays ? Peut-on la faire résonner avec les émeutes de jeunes femmes trans contre le harcèlement de la police à la Cafeteria Compton, à San Francisco trois ans plus tôt par exemple ? D’autant qu’on sait qu’en 60, gay était le seul terme pour désigner indifféremment les pédés, les gouines et les travestis. On sait aussi qu’au Stonewall Inn, ce sont principalement des lesbiennes et des « drags queens » (combien ont transitionné ensuite ? l’arrivée des hormones ayant bouleversé alors la vie de plus d’une) qui ont commencé les émeutes. Pourquoi l’écriture de Stonewall serait-elle la mainmise des gays, leur permettant ainsi de raconter leur luttes d’émancipations au dépends de celles qui les ont déclenchées ? Comment ne verrait on pas alors l’exigence des militant.e.s trans des décennies suivantes de ne plus les omettre dans les revendications du mouvement gay et lesbienne autrement que comme une demande de justice et de réparation ?

Et si les gays courants intégrationnistes, les plus paternalistes (« Oh viens ma petite poupée tarée, je vais te dire que tu es belle et te protéger contre les méchants, oh regarde, je fais même une journée mondiale de lutte t’as vu ? Reste gentille hein ») comme courants contestataires, les plus exotisants (« Je suis trop transgressif ma sœur, je joue avec les genres en me travestissant, trop classe cette queer zone, nan mais regarde en fait moi aussi je suis trans dans ma tête quoa, rooo mais si on est pareil »), avaient vu là une occasion de s’offrir de la subversivité à bon prix ?

Pourquoi les instances associatives gays en France, il y a à peine dix ans, continuaient à nous considérer à l’instar des psychiatres du service public français comme des malades mentaux, incapables de raison politique ?

Et surtout pourquoi les personnes trans continuent aujourd’hui encore à perdre une énergie et un temps incroyable à rappeler aux gays leurs spécificités alors que ceux-ci n’en ont rien à battre et que nos revendications doivent être portées par tous, qui luttent à nos côtés contre l’indignité dans laquelle les politiques nous laissent. Pourquoi les féministes ne sont pas en première ligne ?

There is too much confusion

Et puis, puisque je suis toujours là, pourquoi faisons-nous croire que trans et homo partageons les même combat ? Une personne homo a-t-elle besoin de passer par un psy pour pouvoir être elle-même ? Non.

Une personne homo va-t-elle devoir suivre une médication à vie pour être homo ? Non.

Une personne homo doit-elle subir des opérations de chirurgies lourdes pour vire sa vie ? Non.

Une personne homo va-t-elle devoir faire face aux pires humiliations d’experts de tribunaux pour obtenir des papiers d’identité qui vont lui permettre d’exercer pleinement sa citoyenneté ? Non.

Une personne homo va-t-elle être tenue de baisser régulièrement sa culotte devant des inconnus pour expliquer qui elle est ? Non.

Une personne homo doit-elle, pour exister, se résigner à être stérilisée ? Non.

Une personne homo a-t-elle besoin d’accessoire pour se travestir ? Oui. Ah, comme moi, là. Et oui, parce que rien ne m’empêche si je veux de me faire une moustache et de jouer au bonhomme, pas plus que rien ne m’empêche de me mettre une perruque pour perfoooormer une autre féminité que la mienne.

Et puisque je suis toujours là, merci de cet espace, je voudrais interpeller plus précisément mes camarades de classe : pourquoi ne pas penser nos identités pour ce qu’elles sont ? Dégagées de ce puits sans fond et aux parois à miroir qu’est le genre ? Parce que si on veut être honnête avec nos histoires, si le masculin et le féminin fonctionnent chez nous comme une forme d’énergie libidinale (et là je mixe Freud et Jung) qui nous amène à nous-mêmes, sommes-nous définis uniquement par les questions de genre ? Pour ma part, je suis convaincue du contraire. Regardez le nombre de mecs trans efféminés (homo ou pas), de femmes trans butch (lesbiennes ou pas).

J’aurais pu être un mec folle aussi, nan ? Pourquoi devrait-on avoir peur de se demander, ensemble, pourquoi nous sommes ce que nous sommes sans les sempiternels prismes de l’orientation sexuelle et du genre ? Pourquoi faut-il que nous nous inscrivions toujours dans cette triste et pauvre ligne chronologique ? Pourquoi avons-nous besoin d’être gardiennés par des universitaires queer et des clubbeurs travestis ? Pourquoi ne peut-on pas penser nos identités en lien par exemple, avec celles des femmes qui portent la burka, le sefsari ou le haik ? Pourquoi ne pas tenter de faire vivre cette formidable multitude hétérotopique que sont essentiellement nos corps ?


♫ You got to let it be

Bon, je voudrais pas abuser de l’hospitalité de Minorités et LMSI. Mais avant de finir, je voudrais me permettre aussi une ou deux questions à l’attention des gays. Après tout, fut un temps où j’ai fait ce que j’ai pu pour vous, probablement pour ne pas avoir la sensation d’être redevable de ces années où vous m’avez hébergée. Je m’autorise donc quelques suggestions.

Quand vous demandez l’égalité des droits, plutôt que de demander le mariage pour tous, pourquoi n’oseriez-vous pas exiger le mariage pour personne ? Pourquoi ne pensez-vous pas qu’il est temps aussi de repenser les politiques du coming-out, de l’outing et du placard ? Pourquoi ne pas admettre qu’il y a aussi des endroits où le non-dit est aussi source d’équilibre et d’harmonie ? Enfin, à qui ont servi ces années de lutte pour plus de visibilité ? Marc-Olivier Fogiel ? Bertrand Delanoë ? Caroline Fourest ? Muriel Robin ? Pierre Bergé ? Pink TV ? Qu’ont-ils fait des années de lutte du FHAR ? Ils ont juste transformé les parois de leur placard en plexyglas. Mais préservé l’économie individualiste de leur petit entre soi. Allez j’arrête.


Oligarchie blantriarque et collabos

Le monde a bougé, la terre a tremblé. Les peuples essaient la révolution ici, résistent là et les lignes de frictions ne peuvent plus désormais se lire selon un paradigme dont la pertinence politique a fait long feu. Sauf à faire vivre l’oligarchie blantriarque et ceux qui en font leur beurre, les universitaires queereux entre autres, finalement bien collabos dans leurs volontés de tout déconstruire jusqu’à dématérialiser les oppressions.

Il est temps de « fabriquer une autre imagination » et d’être un peu moins impuissant face au sorcier capitaliste. D’injecter dans cette histoire un peu de démocratie, celle de Rancière et celle de Taipan.


♫ Don’t it make you smile

Voilà. Je viens d’avoir 40 ans il y a quelques jours. Je suis une femme blanche hétéro trans et issussienne. Je me souviens, il y a quelques années, en début de transition, quand au cours d’une réunion Tom Reucher, un des fondateurs de l’Existrans et aujourd’hui psychologue clinicien, avait dit qu’on « aurait préféré ne pas avoir à passer par là ». J’étais triste. Je trouvais que son propos manquait de sens politique et de fierté. J’ai fait plein de trucs dans ma vie déjà, milité à Act Up-Paris aux premières heures du groupe, partagé douze ans de ma vie avec un homme extraordinaire, fait mon trou à Canal+ jusqu’à y animer une chronique très christique, dirigé un bar, j’ai vu des gens m’adorer, me mépriser, me dégoûter. Et certains revenir me sucer. Je me suis confrontée à quelques unes de mes limites, un tracé d’intégrité, jusqu’à apparaître pour une intégriste, jusqu’à savoir aussi retrouver les miens. Je ne regrette rien de ma vie. Pourtant, je comprends enfin ce que disait Tom. Peut-être aurais-je ainsi connu moins de précarité sociale et affective, ne pas avoir besoin de prendre sur soi trop souvent, moins de temps perdu à réfléchir aux regards de l’autre, moins de temps à attendre, moins d’énergie prise pour se justifier de toutes parts.

Et puis sûrement, jamais je n’aurais vu mes parents ne pas me reconnaître pendant si longtemps.

Oui, j’aurais préféré être née fille. C’est pas subversif, hein ?

P.-S.

Ce texte est paru initialement sur le site Minorites.org, en juin 2011. Nous le republions avec l’amicale autorisation de son auteure.

À lire aussi : « Notre corps nous appartient. Manifeste Trans’ »

Notes

[1] Partha Chatterjee, « L’Inde postcoloniale ou la difficile invention d’une autre modernité » (Entretien avec Nermeen Shaikh)

[2] Celles des premières invisibilisées, celles des copains collègues, celles des copains dj/journaliste/animateur de la nuit, et celles aussi des pas copains. (Je passe sur les jeux de mots, tout le monde voyant bien où sont les préoccupations de chacun. Notez toutefois la manière dont les auteurs voguent de « LGBT » à « gay » en passant par « queer » et « lesbienne » en saupoudrant de « trans », l’important étant de continuer à (faire) croire que LGBT est une entité homogène).

[3] Pour ne pas s’y perdre dans ce gloubiboulga acronymique, il y a ici un excellent lexique.