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Le dernier mot du Père Guélaille (Première partie)

Les Contes de Mimoun Guélaille, « Veste de paille »

par Farid Taalba
12 février 2009

Cette nouvelle fait partie du recueil des contes de Mimoun Guélaille « Veste de paille », publié par les éditions L’Echo des cités-FSQP en 2008. Ces nouvelles de Farid Taalba retracent, dans un style mêlant humour et tragique, la vie des immigrés algériens et de leurs enfants dans la France des années 1970 et 1980, de la Goutte d’Or à la ville d’Aulnay-Sous-Del, des hôtels meublés au journalisme branché de l’après « Marche des beurs ». Celle-ci met en scène le fils Mimoun...

A mes parents,

Et à toute la famille

Une fois, alors que le RER le ramenait à Aulnay-Sous-Del, chez ses parents, Mimoun n’eut pas à jouer Indiana Jones et à la chasse au trésor. Arrivé à la gare, il neigeait des tourbillons et le vent sifflait misère. Avant même que les portes du train ne se referment sur lui, au milieu d’une bande de zoulous, il s’engouffra en titubant dans l’escalier de sortie. Il escalada ensuite tant bien que mal les marches montantes qui donnaient sur l’arrêt de bus.

Soudain, une bourrasque faillit l’emporter. Sa puissance raviva sa gorge meurtrie et déclencha une toux violente. Elle lui arracha les poumons. Haletant, exténué et abattu, Mimoun s’appuya lourdement sur la rampe gelée de l’escalier, il tira la langue, souleva la tête pour reprendre sa respiration et il s’effraya en découvrant son visage dans une glace suspendue au-dessus de lui. Son visage était jaune. Ses yeux s’injectaient de sang et de larmes. Son nez enflé et pelé coulait inlassablement en lui brûlant les narines. Son front se perlait de fièvre et un malaise profond dévorait toutes ses forces intérieures. Le vertige le tournait comme un joint trafiqué. Des météorites traversaient son cerveau en éruption et s’écrasaient douloureusement contre ses tempes.

Ce jour-là, il n’avait pas fumé un seul joint. D’habitude, il roulait aussitôt après le café du matin. Par respect pour ses parents (c’est ce qu’il disait !), il s’abstenait quand il leur rendait visite. Il était simplement malade, atrocement grippé ! Des courbatures aiguës lui rappelaient qu’il avait bien les pieds sur terre. Il était pitoyable et n’avait rien d’un conquistador. Les antibiotiques qu’il avalait depuis deux jours avaient fini de l’achever. Aux marques de la maladie, s’ajoutaient les caractères du parfait junkie que l’opinion commune aime répertorier et dont il portait à priori toutes les apparences. Les paupières se gonflaient, ses yeux tombaient au sol à la vitesse d’une bille de plomb, le nez piquait, repiquait, la bouche, toujours prête à bâiller, s’ouvrait au ralenti et dévoilait une face inquiétante et stupide à la fois.

D’ailleurs, au départ de Gare du Nord, croyant saisir le bon prétexte pour boire un canon près des radiateurs du commissariat, deux policiers étaient tombés dans le panneau. Mimoun venait de sauter le tourniquet du métro. Mais, un instant distraits par le passage d’une femme poursuivie par le talonnement de deux aiguilles contre l’épiderme du sol, les policiers rataient ce flagrant délit facile. Puis, quand Mimoun apparut en face d’eux, une joie secrète réveilla leurs instincts. Ils filèrent droit sur lui. Justement, ils s’étaient fiés aux apparences. Après le contrôle de routine par téléphone, ils constatèrent amèrement qu’ils ne boiraient pas à sa santé. Mimoun se moucha péniblement dans un tremblement sourd et bruyant. A travers la buée qui voilait ses yeux, il vit le bus s’arrêter en s’étiolant comme dans un aquarium. Il se souvint qu’il n’avait pas de ticket. Il se retourna, regarda l’escalier descendre comme un siècle interminable, fouilla nerveusement ses poches et constata qu’il ne pouvait pas rebrousser chemin. Où irait-il ? Il était sec à tous les niveaux. Il ne disposait plus d’argent à dépenser, il était grillé sur tous les squats, il n’avait plus rien à se mettre sous la dent. En un mot, il était condamné à retomber dans le filet familial.

« Qu’est-ce que je vais prendre en rentrant ! » se répétait-il sans arrêt en pensant à Mattéo Falcone donnant la punition à Fortunato qui n’avait pas respecté les règles de l’honneur.

Ses parents devaient s’imaginer le pire. Depuis dix mois, il n’avait donné aucun signe de vie, pas même un coup de fil ! Et, du jour au lendemain, cet ingrat réapparaissait quand la bise fut venue. Ah, ils étaient loin ces mois où il venait de palper un bon pactole des prud’hommes après un licenciement sans ménagement de la mairie où il travaillait comme animateur dans son quartier suite à un changement de majorité municipale. Elles étaient terminées ces fins de mois où une rente des ASSEDIC annonçait des lendemains qui fument.

Il faisait misérable ! Misérable, mais la veille, il n’avait surtout pas oublié de se procurer une barrette de chichon qu’il avait caché dans la poche de son slip kangourou en prévision de son rétablissement. La honte monta de ses pieds à ses oreilles. Mimoun savait pertinemment que ses parents n’étaient pas aussi cruels que la fourmi. Ils ne l’enverraient pas valser comme la cigale. Mimoun n’aurait pas à prendre un chien pour dernier ami et tendre la main au coin des rues. Il méritait la « daoussou », la plus haute malédiction que des parents kabyles puissent jeter sur un fils qui ne marche pas droit. Une nouvelle rafale de vent balaya la petite place de la gare et Mimoun se résolut à monter dans le bus. Face au chauffeur, il manqua une marche. Son genou heurta l’angle de la marche supérieure, il hurla et le bus s’esclaffa de rire.

Sa honte redoubla comme si tous ces rires lisaient au fond de lui-même. Mimoun eut le sentiment nauséeux d’être démasqué, jugé, condamné par ce jury populaire et que toute sa personne reflétait son ignominie. Fainéant, bon à rien, bourricot, gratteur, drogué !… Chaque rire prononçait une sentence insupportable. Pourquoi n’es-tu pas allé chercher du travail ou un stage de formation au lieu de tourner à droite et à gauche ? Pourquoi ? Pourquoi ? Toute la litanie des conseils qui ne marchent jamais ! Mimoun dut faire un effort surhumain pour se relever. Une fois debout, des gens baissèrent la tête, d’autres souriaient complaisamment, certains hypocrites l’espionnaient à travers les reflets des larges vitres, surveillaient en même temps leurs sacs, faisaient des messes basses et Mimoun reconnut deux ou trois têtes familières.

A ce moment, pressé de finir sa tournée, le chauffeur démarra sans rien lui demander. Mimoun comprit qu’il arrivait dans un lieu où on le connaissait. Il se rappela que la moindre anecdote devenait rapidement une vérité partagée de tous. Dans cette petite ville de banlieue, l’apparence primait avant tout parce que les ragots circulaient encore mieux qu’un joint et ne s’éteignaient jamais. Il s’empressa donc d’agir comme si de rien n’était. Mimoun esquissa un sourire stratégique, s’arrangea gracieusement les épaules, déboutonna son manteau et dénoua son écharpe. La chaleur électrique que diffusaient les radiateurs de l’autocar l’avait saisi à la gorge. Entre des cabas pleins à craquer et des grosses commères affamées de petites histoires, il se dirigea fièrement vers le fond du bus. Au passage, il adressa deux, trois bonjours.

Au quatrième, il tomba nez à nez avec Madame Slimani. « Oh, non, pas elle ! », maugréa-t-il tout en gardant sa ligne car il sentait ses mollets fléchir. Tous ces petits efforts pour paraître étaient au-dessus de ses forces mais quand il croisa le regard siamois de la mère Slimani, il redoubla d’effort pour ne pas finir entre ses pattes. C’était une bonne copine de sa mère. Et quand elles se rencontraient, ces deux bavardes n’échangeaient pas que des gâteaux. Madame Slimani était une de ces vieilles qui savaient tricoter des embrouilles sur mesure. En un tour de tchatche, elle vous exécutait le journal de vingt heures entre deux cafés et trois makroutes. Le lendemain, vous étiez assuré de faire la une de tous les foyers. Pourtant, en le voyant, elle s’étonna avec une réelle sincérité comme celle que l’on peut ressentir devant un revenant :

- Mimoun ! Oh, Mimoun ! Alors, ça va ? Labasse ? Cela fait longtemps, bien longtemps que l’on ne t’avait pas vu…

- Bien le bonjour sur vous et toute votre famille, que Dieu leur donne la force et la fécondité. Et votre mari, il va bien ? Toujours à l’usine ? Et votre fils Nacer, et Djamel, et Bouzid ?

Son regard s’alluma ; en l’espace d’une seconde, elle sembla comprendre la portée d’une telle rencontre qui n’était sans doute pas due au hasard. Elle reprit :

- Que Dieu te préserve, mon fils, ils vont tous très bien. Mais toi ? Hein ? Alors ? A chaque fois que je vois ta mère, je lui demande après toi. Mais, jamais il est là, qu’elle me répond. Elle va être heureuse de te voir. Tu l’as peut-être déjà vue. Etait-elle heureuse ? J’imagine que oui.
Enfin… au fait, tu fais toujours la poulitik, les z’immigrés tout ça ?

- Bien sûr !, répliqua-t-il, je travaille dans une association, un journal.

- Ça va ?

- Oui, oui.

- Enfin, ça va, mais je voulais dire si tu gagnais des sous ?

- Bien sûr ! Y’a pas de problème, tout va bien de ce côté là »

La fouine le prit donc d’un autre côté.

- Et bien, si tu travailles, si tu gagnes des sous, la fiche de paie et la sécurité sociale, continua-t-elle en le prenant au pied de la lettre, quand est-ce que tu nous fais le mariage ? Hein, avec une belle fille de famille, comme ta mère serait heureuse !

Cette pique le désossa sur place. Surtout qu’elle lui porta un long regard ironique plus que décidé à le mettre à table.

« De quoi elle se mêle celle-là, ragea-t-il au fond de lui. Merde ! merde ! »

Il la voyait venir avec ses petits yeux gris qui se jetaient au fond des siens. Cette pro de l’interview n’avalait pas aussi facilement ce qu’on lui racontait. Il fallait absolument qu’il sorte de cette garde à vue sinon il risquait à tout instant de se contredire. Ses dernières forces l’abandonnaient progressivement. Et Mimoun sentait approcher ce moment où le rôti finit toujours par lâcher tout son jus. Se ressaisissant, il allait lui répondre.
Mais il éternua si fort qu’il arrosa légèrement Madame Slimani. Il ressentit de nouveau ce fourmillement qui lui chatouillait irrésistiblement les narines avant qu’un deuxième éternuement n’y mette fin en lui raclant les poumons et la gorge meurtris.

- Oh, excusez-moi, j’ai la grippe. C’est parti tout seul, c’est imprévisible. J’espère que je ne vais pas vous la transmettre.

Elle reprit un air sérieux alors qu’elle s’apprêtait à ouvrir la bouche pour battre le fer tant qu’il est chaud. Poussé par un ultime instinct de survie, Mimoun ne lui laissa même pas le temps de s’exprimer.

- Bon, je vais m’asseoir, dit-il tout en se mouchant de manière exagérée. Comme vous le voyez, je suis très grippé. De plus, à cause des antibiotiques, je me sens très fatigué et je sens qu’il ne faut plus que je reste debout sinon je vais m’évanouir. C’est vraiment à se demander qui de la grippe ou du remède m’a le plus achevé. Enfin, tout ça passera bien un jour, mais je ne vais pas vous contaminer plus longtemps, ce serait dommage, allez en paix, au revoir.

- Au revoir, bonjour à toute la famille ! conclut-elle, convaincue d’avoir raté le scoop de la semaine. Quant à Mimoun, il reprit soulagé sa route jusqu’au fond du bus. Il s’affala sur un siège, un long souffle passa délicieusement dans tout son corps, ses paupières se fermèrent lourdement.

Deuxième partie