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Le diable se cache dans les détails

Quelques réflexions sur l’islamophobie ordinaire d’un polar à la française

par Emre Öngün
4 janvier 2011


Une affaire d’Etat est un film français réalisé par Éric Valette, sorti en salle en 2008 et récemment diffusé sur Canal +. Il s’agit d’un « thriller politique » sur fond d’élection présidentielle, de trafic d’armes et de prise d’otages au Congo. Cette fiction ne se distingue guère par son originalité : les personnages sont des archétypes éculés – l’affairiste et homme de réseaux de l’ombre, sa maîtresse tenancière d’un bordel de luxe, des politiques décadents et cyniques, des journalistes corrompus, un homme d’affaires prêt à tout pour ne pas compromettre sa multinationale par un scandale, un policier chevronné et taciturne… Et bien sûr le jeune policier tête-brûlée qui a ici la particularité d’être une policière, de s’appeler Nora et d’être issue de la banlieue et de l’immigration...

Les formes de l’islamophobie sont aujourd’hui multiples et ne se limitent pas à la seule volonté de diversion d’un gouvernement visiblement au service des riches, désavoué et empêtré dans ses contradictions. Il existe également une islamophobie « banale » et quotidienne, perpétuant des amalgames dont les ressorts ont été notamment explicités par Faysal Riad à propos d’Abd Al-Malik et d’Alexandre Arcady :

« Le procédé est aussi simple que redoutable : le stéréotype raciste (“les musulmans pratiquants sont potentiellement dangereux”) est réactivé en mêlant des caractéristiques qui ne sont gênantes que pour des racistes (être fier de ses origines, savoir parler l’arabe, refuser de boire de l’alcool) à des caractéristiques effectivement ignobles (être antisémite, sexiste, assassin) ».

Il arrive que cette logique ne soit pas mise en œuvre de manière aussi centrale dans une œuvre mais qu’elle apparaisse au détour d’un détail, d’une réplique reproduisant « mine de rien » l’islamophobie en dehors de toute référence clairement politique.

Dans Une Affaire d’État, si les origines sociales de l’héroïne Nora sont clairement indiquées dès le début, elles ne présentent pas un réel intérêt dans ce film qui n’est pas une chronique sociale mais un simple thriller de facture classique. On peut tout simplement estimer que présenter le policier casse-cou sous les traits de Nora permet de donner à ce personnage un peu d’originalité. Soit.

Néanmoins, un malaise s’installe au détour d’une réplique. Au début du film, dans la phase de présentation des personnages, Nora, dont nous savons déjà qu’elle vient de banlieue et qu’elle est issue de l’immigration, discute au téléphone avec sa mère, lui apprend qu’elle n’apprécie pas son nouveau supérieur, avant de répondre, à une question qu’on n’entend pas :


« Je m’en fous, je ne fais pas le ramadan »

Cette précision ne peut qu’interpeller dans ce cadre précis. Dans la vie réelle, un tel échange ne devrait pas susciter de commentaire : bien évidemment, une femme ou un homme issu-e-s d’une famille musulmane peuvent tout à fait ne pas faire le ramadan, ne pas être musulman-e-s, « s’en foutre » et rappeler ce désintérêt à leur mère. Le problème est qu’il s’agit ici d’une fiction, c’est-à-dire que dans la vie du personnage de Nora, des moments particuliers tels que cette réplique sont portés à la connaissance du spectateur parce qu’ils sont considérés comme signifiants, voire nécessaires à la compréhension du récit.

Or, répétons-le : ni la pratique religieuse, ni les origines sociales ni même l’entourage familial de Nora ne jouent aucun rôle dans le reste du film – on ne verra pas une seule fois ses parents à l’écran, et on n’entendra plus parler de sa mère par la suite. La réplique sur le ramadan n’a donc aucun intérêt pour l’intrigue. Il s’agit plutôt d’un élément de présentation du personnage éminemment positif qui va s’opposer à une vaste machinerie politico-affairiste. Si c’est cette réplique qui est choisie et pas une autre (on aurait pu apprendre qu’elle supporte le PSG, est propriétaire de chats ou bien a un frère handicapé moteur, etc), c’est que cette information-là a été jugée nécessaire pour « camper » un personnage de jeune femme positive, moderne et indépendante. Nora n’est pas musulmane, ou du moins elle n’est pas pratiquante – ou plus exactement :

« Nora est jeune femme moderne, positive, indépendante, d’autant plus qu’elle n’est pas musulmane pratiquante ».

Il s’agit donc d’un procédé d’amalgame symétrique à celui décrit par Faysal Riad. Des caractéristiques positives sont assimilées au fait de ne pas être musulman-e, ou du moins de ne pas être pratiquant-e – ce qui revient à considérer ces qualités comme incompatibles avec le fait d’être musulman-e pratiquant-e.

Le message est aussi clair qu’implicite et pernicieux. Il est également révélateur de la logique consistant à ne considérer une personne ayant une relation plus ou moins directe avec l’Islam qu’à travers sa conformité à un modèle dominant – « l’intégration par la Rolex ou le jambon » pour reprendre la formulation de la ZEP)… en ignorant superbement tout le reste : son discours et ses idées, sa pratique, ses engagements... De fait, Nora balance des coups des pieds pour arrêter des brutes, mène des enquêtes et met à mal des officines puissantes, cyniques et cupides, et on ne lui demande rien d’autre en tant que spectateur regardant d’un œil morne ce poussif « thriller à la française »…

Tout comme on ne demande rien d’autre – en principe – à une femme engagée dans la lutte contre l’exploitation capitaliste et toutes les formes d’oppression – y compris celles mises en œuvre au nom de la religion – que d’agir conformément à ces principes, qu’elle soit croyante ou pas, pratiquante ou pas. Toute ressemblance etc, etc, etc