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Le fantôme de Flora Tristan (Chapitre 6)

Le Polar de l’été

par Abe Zauber
25 juillet 2008

Résumé des chapitres précédents : Ted Berger, au cours de son enquête sur l’assassinat de Maurice Mikoyan, recroise par hasard Clara, l’étudiante qu’il avait rencontrée dans l’avion en arrivant en France. Elle lui apprend la mort récente d’un autre professeur, Jacques-Alain Grosjonc, qui avait dans le passé enseigné, comme Mikoyan, dans son ancien établissement : le lycée Flora-Tristan de Villiers-sous-Bois. Et qui était, comme Mikoyan, un militant d’extrême-gauche...

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Chapitre 4 Chapitre 5

Chapitre 6

Avant de rendre visite à Solange Mikoyan au parloir de la maison d’arrêt, Ted avait compulsé sur Internet toutes les rubriques nécrologiques qu’il avait pu trouver.

- Voilà, nous y sommes, avait-il soudain dit à La Fayette !

La dépêche disait qu’un dirigeant d’une organisation d’extrême gauche, la LCR, Ligue Communiste Révolutionnaire, professeur d’histoire à Saint-Denis, était décédé le vendredi précédent dans des conditions étranges. Il avait, ivre-mort, enjambé un pont surplombant le boulevard périphérique, et s’était écrasé sur la chaussée avant que plusieurs véhicules, dont un camion de dix-huit tonnes, ne lui passent dessus. On ne l’avait reconnu que par ses papiers d’identité.

Ted acheta les journaux. La biographie du professeur faisait l’objet de brèves dans Le Monde et dans Libération.

Ce fut l’une des premières questions qu’il posa à Solange :

- Le nom de Jacques-Alain Grosjonc vous dit-il quelque chose ?

- Jaca ? Bien sûr… C’était un collègue de Miko à Flora-Tristan ! Pourquoi vous me parlez de Jaca ?

- Comme ça. Il est décédé il y a quelques jours. La veille de la mort de votre mari, précisément.

- Mon Dieu ! Qu’est-ce qui s’est passé ?

- Je ne connais pas les détails, mais on en parlait dans le journal.

Il lui tendit les coupures, et Solange les lut avec un sanglot.

- Vous étiez toujours en contact avec lui ?

- Oh, on s’était un peu perdus de vue, depuis que Miko avait quitté Flora-Tristan. Je crois que Jaca aussi avait changé de lycée.

- Et votre mari, vous savez s’il l’avait revu ?

- Il ne m’en a jamais parlé. De toutes façons, je crois bien qu’ils étaient en froid.

- Vous savez pourquoi ?

- Pour des questions politiques, je crois… Je ne suis pas sure, mais il me semble que Jaca avait changé de point de vue, sur la question de l’alliance des forces révolutionnaires, ou quelque chose dans ce genre là… Et Miko, de toutes façons, je vous l’ai dit, il avait un peu rompu avec tout ça… Mais pourquoi vous me parlez de Jaca ? Il y a un rapport entre les deux ?

- Je ne sais pas. Je dois bien examiner toutes les hypothèses si je veux vous tirer de là ! Deux personnes qui se sont bien connues, et qui ont eu des affinités politiques, et puis se sont fâchées, meurent prématurément en une seule journée d’intervalle… J’aurais tort de ne pas chercher dans cette direction… Vous savez si Jaca buvait ?

- Oh non, je ne crois pas… Ce n’était pas le genre. Il devait bien prendre un verre de temps en temps comme tout le monde, bien sûr, mais pas… Enfin… Pas comme Miko, vous comprenez !

- Oui, je comprends. Et votre frère, vous m’avez dit que ses relations avec votre mari n’étaient pas excellentes, mais est-ce qu’ils se voyaient ?

- Non, non, presque jamais. Vous savez, Martin est à Tours… Et puis ils n’avaient pas beaucoup d’affinités.

- Mais vous m’avez expliqué qu’il vous avait quand même aidés, financièrement, non ? Et là encore, c’est lui qui vous aide, je veux dire… C’est lui qui paye votre avocat, et qui me paye moi, accessoirement…

- Oui, mais c’est pour moi qu’il fait ça. Ça n’a rien à voir avec Miko… Enfin, je veux dire, il ne fait pas ça pour lui… Il avait promis à mes parents… Et puis, c’est quand même mon grand frère… C’est normal, non ?

- Peut-être, oui, je ne discute pas ça, mais… Bon, il faut que je vous le dise : J’ai de bonnes raisons de croire que votre frère Martin est une des dernières personnes à avoir vu votre mari en vie.

- Mais non !

- Mais si… En tous cas, je peux vous dire que votre mari a pris sa voiture ce fameux vendredi soir, et qu’il est allé à Tours. Il a payé l’autoroute avec sa carte bleue. Et dans la soirée, il avait appelé votre frère deux fois au téléphone. Et écoutez ça…

Ted fit écouter à Solange les messages qu’il avait enregistrés sur la messagerie de Miko. Elle reconnut immédiatement la voix de son frère. Quant à la voix de la femme, elle ne lui disait rien.

- Qui c’est celle là ?

- Je ne sais pas.

- Vous croyez que c’est elle ?!

- Que c’est elle quoi ?

- Cette femme, vous croyez que c’est elle qui a tué Miko ? Vous croyez que c’est elle ? C’est
elle, n’est-ce pas ?

- Calmez vous, Madame… De toutes façons, je ne sais même pas qui elle est, alors, même si c’était elle, ça ne nous apprendrait pas grand chose… Mais dites moi, est-ce que, les derniers jours avant sa disparition, votre mari vous semblait inquiet, ou préoccupé ?

- Comme d’habitude, je vous ai dit que depuis quelque temps, il était bizarre. Depuis qu’il avait recommencé à boire… Mais si vous voulez savoir pour juste avant sa… Sa disparition… Non, je dirais. Plutôt moins que d’habitude, même… Il disait qu’il avait trouvé un moyen de nous tirer vite d’affaire – je veux dire côté financier.

- Vous aviez de grosses difficultés de ce côté là.

- Oui, plutôt… Enfin, je ne sais pas exactement… C’est Miko qui s’occupait de tout ça… Mais je crois, oui…

- Par ailleurs, je suis désolé de vous poser ce genre de questions, mais l’une des raisons pour lesquelles les soupçons se sont portés sur vous est le fait que vous aviez un amant…

- Un amant… C’est beaucoup dire ! Il y a longtemps que Miko et moi, comment dire… nous vivions un peu côte à côte… Mais si c’est vrai que je sors parfois, comment dire… avec des hommes, quoi, je n’ai pas « un amant » comme ça, comment dire… De façon régulière, quoi, vous comprenez…

- Je comprends, oui… Il se peut que je doive quand même à nouveau vous interroger à ce sujet, vous me pardonnerez…

- Je vous assure que ça n’a rien à voir !

- Nous verrons bien… Mais même si ça n’a rien à voir, comme c’est dans cette direction que se dirige l’enquête officielle, je préfère ne pas avoir un train de retard… À part ça, il a reçu des appels étranges, ces derniers temps ?

- Je ne sais pas, non… Mais maintenant que vous le dites, deux ou trois fois dans la semaine, quand le téléphone a sonné à la maison, et que j’ai répondu, c’est comme s’il n’y avait personne au bout du fil, et ça a raccroché tout de suite.

- Et c’est encore arrivé après son départ ?

- Non, non, c’était vendredi la dernière fois, et avant peut-être mardi ou mercredi, c’est tout…

- Bien… Ne répétez pas à votre frère ce que je vous ai dit, surtout… Ni à maître Parmentier,
d’accord ?

- Mais pourquoi ? Qu’est-ce qu’il y a avec mon frère ?

- Je vous l’ai dit : il est la dernière personne à avoir vu votre mari en vie, et il ne vous en a pas parlé… Peut-être qu’il n’a rien à cacher…

- Oh ça j’en suis sure !

- Peut-être en effet, mais peut-être que si… En tous cas, j’aime mieux m’en assurer moi-même, d’accord ?

- Si vous croyez que c’est important…

- Oui, je le crois. Alors, vous me promettez de ne rien lui dire ?

Solange était décontenancée. Ted insista :

- Je ne vous demande le secret que pour peu de temps, deux ou trois jours pas plus. Dès que j’aurai pu le voir, vous serez libérée de votre promesse.

- D’accord… Promis… Mais faites vite, je ne veux pas rester là encore des semaines, je n’en peux plus, faites moi sortir… Retrouvez cette femme, Monsieur Berger… Retrouvez-la !

P.-S.

Le fantôme de Flora Tristan paraîtra en 24 chapitres pendant tout l’été, du mardi au vendredi.

Prochain épisode : Chapitre 7, en ligne le mardi 29 juillet.