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Le fantôme de Flora Tristan (Chapitre 12)

Le Polar de l’été

par Abe Zauber
6 août 2008

Résumé des chapitres précédents : Les morts suspectes se succèdent à rythme accéléré autour du lycée Flora-Tristan de Villiers-sous-Bois. Après Miko, c’est Jaca Grosjonc, lui aussi professeur et militant d’extrême gauche, puis Marcel Le Bihan, ancien proviseur, et enfin le CPE Thierry Bouquetin, encore un militant… Les quatre hommes ont été très actifs dans l’exclusion quelques années plus tôt de la petite Fatima, et cette histoire d’exclusion pour cause de foulard islamique fascine le détective américain Ted Berger… Ce dernier compte bien, pour mener à bien son enquête, sur l’aide d’une amie de rencontre, Clara, ancienne du lycée, et sur celle de Camille, un charmant journaliste.

Chapitre 1 Chapitre 2 Chapitre 3

Chapitre 4 Chapitre 5 Chapitre 6

Chapitre 7 Chapitre 8 Chapitre 9

Chapitre 10 Chapitre 11

Chapitre 12

Assis à sa terrasse de la rue Daguerre, Ted, un Churchill de Romeo y Julieta à la bouche, relisait pour la douzième fois, en attendant Clara, l’article de Camille Leclère. Clara et lui s’étaient pour ainsi dire croisés au téléphone. Il n’avait pas réussi à la joindre directement, mais il lui avait laissé un message lui proposant un rendez-vous dans le café où ils étaient allés lors de leur dernière rencontre, et c’est par un autre message qu’elle avait elle-même répondu. Ted était plutôt content de l’article. Travailler avec son nouveau complice avait été un plaisir. Ils s’étaient quittés très amis. Camille était le premier français que Ted tutoyait. Même Duchaussoy conservait avec lui le vouvoiement de rigueur. Il était futé, drôle, et avait dans la voix une douceur troublante. Si, avec ce papier, on n’avait pas très vite un véritable battage médiatique, c’était à désespérer. Le jeune journaliste avait obtenu que son article ne soit pas perdu dans les pages locales, mais soit annoncé dès la une, et figure en bonne place dans les pages nationales. Il avait toutefois fallu en rabattre sur la longueur. « Mille cinq cent signes et pas un de plus », avait imposé le rédacteur en chef. Ted et lui avaient longuement discuté sur le ton et sur le contenu, et étaient parvenus à ce que le détective estimait être un bon compromis. Il regrettait un peu le caractère insistant, voire racoleur, du rappel de l’affaire Fatima – sans doute sans rapport avec toute cette histoire. Mais c’était le prix à payer pour sortir de la rubrique locale. Et puis, cette affaire, outre qu’elle avait marqué ses débuts dans le journalisme, avait bouleversé Camille et lui tenait tout particulièrement à cœur, si bien qu’il avait beaucoup insisté sur ce point : Ted n’aurait pas eu le courage de lui refuser ça.


Série Noire dans un lycée de Seine-Saint-Denis : quatre morts en deux semaines.

On avait beaucoup parlé, en 2003, du lycée Flora-Tristan de Villiers-sous-Bois. L’affaire Fatima, cette jeune fille qui refusait d’enlever son voile islamique, avait relancé la grande querelle du foulard qui avait abouti à la loi de mars 2004 sur les signes religieux à l’école. Plusieurs des protagonistes de cette histoire viennent, véritable série noire, de trouver la mort. Maurice Mikoyan, ancien professeur du lycée, est retrouvé assassiné – et sa femme, soupçonnée du meurtre, crie son innocence depuis la maison d’arrêt. Un autre ancien professeur, Jacques-Alain Grosjonc, connu pour son engagement dans l’extrême gauche, était mort accidentellement deux jours plus tôt. Puis, c’est l’ancien proviseur du lycée, Marcel Le Bihan, qui est décédé, dans un accident tellement semblable qu’il est difficile de ne pas être troublé par la coïncidence. Et hier, c’est le CPE du lycée, Thierry Bouquetin, qui a trouvé la mort à la suite d’une agression, à quelques pas du lycée. Rien ne permet, dans l’état actuel, de dire si ces morts ont quelque chose à voir les unes avec les autres, ou s’il s’agit d’un simple effet de la loi des grands nombres. Rien ne permet non plus de dire si cette série de décès a quoi que ce soit à voir avec l’affaire Fatima. Aucune enquête policière ne semble, quoi qu’il en soit, être en cours sur l’ensemble de l’affaire. Mais n’est-ce pas à la Presse, d’attirer l’attention de la Justice ?

Le journaliste s’était plu, puisqu’il avait droit à mille cinq cent signes, et pas un de plus, à n’en pas utiliser non plus un de moins.

Clara arriva avec Le Parisien à la main. Elle semblait contrariée. Presque survoltée. Son regard était plus noir qu’à l’accoutumée, ses lèvres serrées laissaient mal percevoir la souriante jeune femme que Ted avait rencontrée auparavant. Sa tenue, également, avait quelque chose d’étrangement désordonné, comme si elle n’avait pas pris le temps d’y attacher le soin qui semblait être son habitude.

- Vous avez vu ça, fit Ted ? C’est votre lycée, non ?

- Incroyable ! Ces journalistes sont prêts à tout pour se faire mousser !

- Pourquoi dites-vous ça ? C’est quand même troublant, non, cette série de morts ?

- Mais c’est absurde… Mettre ça en relation avec le lycée ou avec l’affaire Fatima, c’est absurde. Tout Villiers ou presque a quelque chose à voir avec le lycée, et on ne dit pas pour autant que tout ce qui s’y passe est lié à Flora-Tristan. Et l’affaire Fatima, avec le bruit que ça avait fait, c’est pareil. Tout le monde ou presque y a été lié !

- Ah oui ? Vous pourriez m’en parler, peut-être, parce que je dois dire que moi, pauvre américain, je ne comprends pas grand chose à tout ça, cette histoire de voile, etc. J’ai bien entendu parler de la fameuse loi, mais à part ça…

- Oh ça n’est rien, dit-elle, allumant une cigarette. C’est juste une lycéenne qui avait été exclue parce qu’elle portait le foulard.

- Je comprends bien que la burka au lycée, ça ne doit pas être commode, mais tout de même !

- Ce qu’elle portait n’avait rien à voir avec une burka, et n’avait rien de malcommode.

Clara semblait agacée par la remarque. Elle poursuivit :

- C’était un simple foulard… Noué par derrière, un peu comme celui que porte cette femme, là…

La femme qui passait dans la rue arborait un genre de turban, qui rappelait à Ted celui que, sur les photos de l’époque, on voyait sur la tête de Simone de Beauvoir.

- Et c’est interdit, de porter ça ?

- A l’école, oui… Enfin aujourd’hui, c’est interdit… Enfin, je ne sais pas exactement, je dois dire que lorsque la loi a été votée, je n’avais pas vraiment la tête à ça… Mais ce que je peux dire, c’est que c’est bien ce genre de foulard qu’elle portait.

- Ah !… Je croyais qu’elle portait un tchador ou quelque chose comme ça. Et déjà, ça me paraissait étrange qu’on le lui interdise… Mais ce simple petit turban !

- Le problème est que si elle ne voulait pas l’enlever, c’était pour des raisons religieuses.

- Oui, ça je le comprends bien. Ce que je comprends moins c’est pourquoi les autres voulaient à tout prix qu’elle l’enlève… Certains disent que l’argent gouverne le monde, d’autres que c’est le sexe, mais là, tout se passe comme si c’était les idées les plus abstraites, les plus désincarnées…

- Peut-être, dit Clara, mais dans le fond, insister pour qu’une fille montre les parties de son corps qu’elle ne veut pas montrer, avouez que c’est quand même une violence assez malsaine, non ?

- En un sens, oui, vous avez raison, dit Ted. D’une certaine façon, c’est encore une histoire de bas-ventre !

Ted tira, l’air malicieux, une bouffée sur son havane. Clara rit de bon cœur. Voilà enfin qu’elle se déridait.

- Mais vous, vous étiez aux premières loges, reprit Ted ! Racontez-moi donc comment cette histoire s’est passée… Ça excite vraiment ma curiosité !

Clara eut à nouveau un air gêné.

- A vrai dire, je n’étais plus au lycée quand c’est arrivé… j’ai suivi ça d’un peu loin.

- Vous connaissiez cette jeune fille ?

- Vaguement, bien sûr. Villiers est une petite ville, et tout le monde connaît un peu tout le monde… Mais pas plus que ça… Et puis, vous savez, j’étais dans mes études, à Dauphine, je voulais entrer à Harvard l’année suivante, j’avais vraiment la tête à autre chose. Vous savez, je pense que j’étais la seule étudiante à Dauphine dont le père était manœuvre dans le bâtiment, et dont la mère ne savait pas parler le français. Je ne crois pas que j’ai beaucoup réfléchi à tout ce qui se passait…

- Et aujourd’hui, vous diriez quoi ?

- Oh, je ne sais pas… Tout ça était absurde… Ou honteux ! En tous cas, c’était un bon prétexte pour faire du consensus sur le dos des immigrés… En France, vous savez, être immigré, c’est génétique : ça se transmet de génération en génération. Certains ont voulu faire croire à tout le monde qu’il y avait chez nous je ne sais quel danger islamiste, alors qu’on savait bien que tout ça c’était du vent ! J’ai ressenti un peu la même chose aux États-unis sur le plan de la propagande internationale. Mais au moins, là bas, chez vous, quand on est américain, on est américain. Ici, ce n’est pas pareil, d’être « Français de souche » ou « Français de papiers ». Avec cette affaire de foulard, on avait notre petite « guerre des civilisations » à nous, directement là, sous la main…

- Et cette Fatima, qu’est-ce qu’elle est devenue ?

- Je ne sais pas.

Clara avait encore une fois eu, en prononçant ces derniers mots, un air vaguement troublé. Une ombre traversa son visage une demi seconde. Elle alluma une troisième cigarette, et retrouva sa contenance :

- Plus personne n’en a parlé, une fois qu’ils l’ont exclue, poursuivit-elle. Mais je n’en sais guère plus. Je vous l’ai dit, j’ai suivi cette histoire de très loin.

- D’accord, d’accord… Cela dit, même si ça n’a comme vous dites certainement rien à voir avec cette vieille histoire, c’est quand même troublant, ces morts, non ?

- Peut-être, je ne sais pas… La mort, c’est la vie, non ?

- Je vous trouve bien philosophe ! Vous les aviez tous connus ?

- Bien sûr… J’ai passé trois ans à Flora-Tristan ! Mais bon, à part Jaca Grosjonc, je ne les connaissais pas plus que ça…

- Ils constituaient un genre de groupe ? Parce que j’ai vu que trois d’entre eux étaient des militants du même mouvement…

- Non ! Heureusement qu’ils ne sont pas là pour vous entendre ! Miko n’était pas de la même organisation que Jaca et Boubouc. Lui, LO, eux LCR ! Ils faisaient parfois des choses ensemble, mais dans le fond, ils étaient assez rivaux.

- En Amérique aussi, nous avons toutes sortes de sectes trotskystes… Je n’ai jamais vraiment compris la différence entre les deux.

- Oh, je ne saurais pas bien vous expliquer… Mais demandez à quelqu’un qui s’intéresse à la politique ici, enfin, à l’extrême gauche en tous cas, vous verrez…

J’espère que je ne vais pas avoir à me plonger là dedans, se dit Ted. C’est des trucs à n’y rien comprendre… Il poursuivit :

- Et Le Bihan ?

- Alors lui, rien à voir… Il était plutôt de droite… Les autres ne l’aimaient pas du tout, mais alors pas du tout ! Ils avaient même pour lui un mépris souverain – à part Miko, qui voulait être dans ses bonnes grâces et qui était donc toujours très déférent.

- Et vous ?

- Moi… Je dois reconnaître qu’il m’avait bien aidé pour mon orientation après le bac. Il m’a donné des tas de bons conseils. Je crois qu’il m’aimait bien, alors moi aussi, forcément… Même si…

Clara fut coupée au milieu de sa phrase par son téléphone portable.

- … Excusez-moi, je réponds… Allô !… Ah, non, non, ce n’est plus son numéro. Non, ce n’est rien, au revoir… C’était une erreur, dit-elle après avoir raccroché. En fait, ça arrive de temps en temps, parce que j’ai repris le téléphone de mon petit frère, et il ne l’a pas dit à tous ses copains…

- Je comprends.

- Du coup je ne sais plus où j’en étais… En tous cas, à propos de téléphone, je vais être franche avec vous, j’ai été surprise que vous me le demandiez, et que vous me rappeliez effectivement… N’empêche que je suis très contente de faire un peu mieux votre connaissance. Cela dit, là, je suis confuse, mais là, j’ai un rendez-vous pour un travail, et je dois vous laisser. J’espère qu’une autre fois, nous pourrons causer plus longuement…

- Volontiers, je vous rappelle… A bientôt, Clara

- A bientôt !

Et Clara tendit sa joue à Ted.

Le détective termina tranquillement son cigare à la terrasse du café, avant de retourner chez lui retrouver La Fayette. Il le trouva se prélassant dans la cour. Madame Carasso le héla par la fenêtre :

- Vous n’avez pas vu Chouchou ? Il était dans la cour et je ne le vois pas… Je crois que La Fayette lui a encore fait peur !

- Non, je n’ai rien vu… Il n’a pas dû aller bien loin !

Le petit chien devait être une fois de plus caché sous le lit de sa maîtresse… Elle ne tarderait pas à le retrouver.

Thierry Bouquetin était enterré le surlendemain. Demain, se dit Ted, je vais pouvoir m’occuper d’autre chose.

Il se mit d’un coup à pleuvoir des cordes, comme un orage d’été. Ted aimait bien la pluie.

Par acquis de conscience, il écouta avant de monter à l’appartement les messages du répondeur téléphonique. Peter l’avait appelé. Il semblait à la dérive. Il envisageait de venir à Paris. Ted considéra cette perspective avec angoisse. Il n’avait vraiment pas besoin de ça. Il était trop tôt. Tout était trop compliqué.

P.-S.

Le fantôme de Flora Tristan paraîtra en 24 chapitres pendant tout l’été, du mardi au vendredi.

Prochain épisode : Chapitre 13, en ligne le jeudi 7 août.