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Le fantôme de Flora Tristan (Chapitre 13)

Le Polar de l’été

par Abe Zauber
7 août 2008

Résumé des chapitres précédents : Quatre personnes liées au lycée Flora-Tristan de Villiers-sous-Bois – deux profs militants d’extrême gauche, un CPE, un ancien proviseur – ont déjà trouvé la mort dans des conditions suspectes. L’enquête de Ted Berger le conduit à découvrir que ce lycée avait fait parler de lui quelques années plus tôt, avec l’exclusion d’une élève voilée, Fatima. Il a noué connaissance avec deux autres anciens du lycée, Clara, une étudiante rencontrée dans l’avion, et Camille, un journaliste, et il compte bien sur leur aide pour démêler l’intrigue. Déjà, Camille a mis les pieds dans le plat en publiant un article mettant ces crimes en relation avec l’affaire Fatima…

Chapitre 1 Chapitre 2 Chapitre 3 Chapitre 4

Chapitre 5 Chapitre 6 Chapitre 7 Chapitre 8

Chapitre 9 Chapitre 10 Chapitre 11 Chapitre 12

Chapitre 13

L’enterrement de Thierry Bouquetin était peut-être une occasion d’y voir un peu plus clair. Toujours la routine. Mais Ted craignait de brûler trop vite ses cartouches. Il lui semblait trop tôt pour mettre bas les masques : il ne voulait pas que trop de monde partage le secret de sa véritable identité. Or, certains le connaissaient comme sociologue, et Clara le croyait informaticien. Il avait feint devant elle d’en savoir moins qu’il n’en savait ; il ne voulait pas qu’elle découvre qu’il avait déjà rencontré le proviseur – et à plus forte raison qu’il avait déjà rencontré Bouquetin.

Il était rare que Ted eût mauvaise conscience à propos de son métier, et de ses exigences. Il était fidèle à ses clients, ne se mêlait pas de porter des jugements sur ce qu’il découvrait, établissait en toute tranquillité ses rapports, écrits ou oraux, suivant les cas. Mais pour une fois, il ne se sentait pas très à l’aise. Il avait le sentiment de n’être pas très honnête avec Clara. Ce n’était pas comme ces personnes que l’on rencontre pour les besoins d’une enquête. Elle, il l’avait rencontrée dans les hasards de sa vie, et elle était entrée dans cette enquête par un autre hasard, du seul fait qu’elle se trouvait être une ancienne élève du lycée Flora-Tristan. En l’utilisant comme informatrice sans lui révéler la réalité et le pourquoi de son intérêt pour le lycée et tout ce qui pouvait tourner autour, il se sentait coupable. Comme s’il trahissait la confiance que la jeune femme lui avait spontanément donnée. La prochaine fois, se dit-il, je lui dirai tout.

Quoi qu’il en soit, pour préserver encore son incognito, Ted adopta son habituel déguisement : lourde moustache noire, perruque assortie sur sa large calvitie, lentilles bleues sur ses yeux bruns, et lunettes par-dessus le marché, un teint plus mat que de nature, il était méconnaissable. Il y avait des années qu’il avait adopté cette apparence ; il lui avait même donné un nom. Ramirez était ainsi sa doublure habituelle. À New-York, il complétait le tableau en contrefaisant un fort accent latino, mais en France, ce stratagème ne pouvait être efficace. Tout au plus pouvait-il se faire passer pour un hispanophone ne connaissant pas le français. Mais le plus simple était sans doute de ne rien dire du tout. Il devait en tous cas éviter d’adresser la parole à qui que ce soit – en particulier à qui que ce soit l’ayant déjà rencontré. Et certainement, il y aurait assez de monde à l’enterrement pour qu’il lui soit facile de passer totalement inaperçu.

Le petit article du Parisien avait produit son effet. Depuis deux jours, pas un quotidien qui n’ait relayé l’information, le plus souvent d’ailleurs sur le ton du scepticisme, voire de la dérision. Le rédacteur en chef avait passé un savon à Camille Leclère, après que le procureur de la République en personne l’eut appelé pour lui reprocher la parution de cet article. Il n’y avait rien de commun entre ces différentes morts – dont deux étaient des morts accidentelles, et l’autre un crime passionnel. Alimenter ainsi une invraisemblable rumeur, provoquer de l’inquiétude autour d’un lycée qui, malgré tout, restait un lycée très tranquille, était proprement irresponsable, et digne de la presse de caniveau. D’ailleurs, on avait appréhendé un suspect dans l’affaire Bouquetin. La justice n’attendait pas qu’on lui donne des leçons, et la police non plus. Un jeune homme de dix-huit ans, élève du lycée, était retenu en garde à vue et serait bientôt déféré et mis en examen pour meurtre. Faudel Amara – tel était son nom – avait voulu se venger d’une sanction disciplinaire. La théorie du crime mystérieux lancée par l’article de Camille Leclère était en outre mal venue d’un simple point de vue citoyen : elle tendait à détourner l’attention de la grave question des violences en banlieue, au profit d’on ne sait quels fantasmes qui ne servaient qu’à faire vendre du papier.

Le journal avait donc rendu compte de l’arrestation du jeune homme en centrant son article sur cette question des « violences », conformément aux vœux du Parquet, et sans plus de référence à l’hypothèse émise dans l’article initial.

Quoi qu’il en soit, à la foule compacte qui se tenait à l’entrée du petit cimetière de la ville se mêlaient plus d’un journaliste. De nombreux lycéens et la quasi-totalité du personnel du lycée Flora-Tristan étaient là. Une estrade avec une sonorisation avait été installée : le Maire avait annoncé qu’il prononcerait un discours. Le Préfet ne voulait pas être en reste, et le Recteur de l’Académie allait lire un message du ministre de l’éducation nationale.

Ted profita de son incognito pour aller de groupe en groupe, écouter les conversations. Les lycéens semblaient pour la plupart convaincus que leur camarade était accusé à tort.

- C’est pas Faudel… Jamais il aurait fait ça !

- D’ailleurs, c’est à Blanchard, qu’il en voulait. C’est elle, qui avait raconté ces conneries sur lui. Boubouc, il pouvait pas savoir, il faisait que son boulot.

- Et puis Faudel, il traîne des fois le soir, d’accord, mais jamais après minuit… Qu’est-ce qu’il ferait dehors à cinq heures du matin ?

- En plus, ça serait vraiment le coup de pot incroyable… Tu vois pas, toi ? Il traîne la nuit, et hop, il tombe sur Boubouc !

- Et puis, une bouteille de whisky… Pourquoi il aurait eu sur lui une bouteille de whisky Faudel ? Il ne boit que de la Boga. Et avec les bouteilles en plastique, il lui aurait même pas fait une bosse…

- De toutes façons, vous avez vu le journal, l’autre coup… C’est tout un truc sur le lycée… C’est peut-être aussi Faudel qui a été en Bretagne fumer Marcel ? Qui a foutu Croque-Mort par-dessus bord ? Qui a niqué la bagnole à Miko ? Il est fort, Faudel ! De qui on se fout ?

Du côté des adultes, la chanson était le plus souvent différente.

- C’est affreux, cette violence !

- Les jeunes, ils n’ont plus de repères.

- Son père est au chômage depuis huit ans, vous le saviez ? Huit ans ! Vous vous rendez compte ?

- Bon, le chômage… Ce n’est quand même pas une excuse ! Si tous les enfants de chômeurs massacraient les passants…

- Déjà son frère qui tournait mal…

- En plus, un gamin qui ne foutait rien de rien en cours.

- Ils lui feront passer le bac en prison, vous allez voir !

- N’empêche que si la police faisait son travail…

- Oui, enfin, la police, ce n’est pas non plus la solution miracle. Si on offrait un avenir à ces gosses, ils ne deviendraient pas comme ça.

- C’est un encadrement politique, qu’il leur manque !

- Je suis bien d’accord… Mais ils ne s’intéressent à rien !

- C’est terrible, des fois, je vous jure, j’ai peur.

Les proches du CPE demeuraient mesurés.

- Espérons en tous cas que l’histoire du Parisien, c’est des salades !

- Oh, je n’aime pas faire confiance aux flics, mais l’enquête, c’est quand même à eux de la mener à bien !

- Sauf qu’ils vont la faire à leur manière… J’aimerais bien en savoir quand même un peu plus. Jaca, Thierry… C’est vrai qu’il y a de quoi se poser des questions…

- Tu oublies Miko !

- Bon, mais Miko, c’était un gros con.

- Comment tu peux dire ça ?

- Ben quoi, c’est vrai, que c’était un gros con… Toi même, c’est ce que tu as toujours dit, et s’il n’était pas mort, tu le dirais encore… C’est pourtant pas d’être passé de l’autre côté qui le rend moins con…

Ted, alias Ramirez, n’écouta que par bribes les discours qui se succédèrent, scrutant les visages, guettant les réactions :

« Votre présence, si nombreux, pour rendre hommage à Thierry Bouquetin, voilà la meilleure réponse à la violence, disait le Maire… La violence aveugle sape notre vie quotidienne, mais aussi la République elle-même… Laissons la police faire son travail. Dans des conditions souvent difficiles, et dotée de moyens insuffisants, elle le fait plutôt bien… nos efforts pour plus de mixité sociale… Mais en dépassant les clivages, en évitant les pièges du communautarisme, Villiers restera une ville debout ! »

Le Maire fut mollement applaudi. Tandis qu’il parlait, si certains, surtout parmi les professeurs, opinaient avec ostentation, beaucoup, surtout parmi les élèves, arboraient soit un sourire ironique, soit un air agacé. Mais la plupart étaient simplement indifférents, et écoutaient poliment en attendant que ça passe. La simple idée qu’il risquait d’avoir à rencontrer ce type fit faire à Ted une grimace telle que sa moustache faillit s’en décoller. Ce fut ensuite le tour du préfet, qui chanta en gros la même chanson ; il n’eut guère plus de succès.

« Monsieur le Maire, merci pour ces paroles… le malheur frappe le département tout entier… sensible à votre vigilance pour garantir la sécurité de nos concitoyens… Car entre la voiture que l’on fait brûler, le professeur que l’on insulte ou le conseiller principal d’éducation que l’on assassine, je le dis nettement, il n’y a qu’une affaire de degré… prendre garde aux discours démagogiques ou communautaristes… rumeurs entretenues par quelque folliculaire en mal d’inspiration ou avide d’un succès facile… Vous contribuez au rétablissement de l’ordre républicain dans votre commune, et je vous en remercie. »

Le peu de repères que Ted avait réussi à se constituer quant à la vie politique française commençait à se brouiller. Cette affaire l’obligeait à un effort de documentation qu’il n’avait pas initialement soupçonné. Les grandes embrassades rhétoriques entre le représentant de l’État et le Maire communiste le laissaient rêveur.

Il entendit à peine, dans un brouhaha qui se faisait plus intense, la voix fêlée du Recteur, Monsieur de Saint-Fond, derrière lequel l’inspecteur d’Académie Daniel Romano avait silencieusement pris place, et qui, en butant sur chaque mot, lisait avec application un court message du ministre. Là encore, il était question de la violence dans les écoles, du pacte républicain, du courage d’un fonctionnaire exemplaire. Ted se demanda en quoi il avait fallu du courage pour se faire assassiner en pleine nuit, d’un coup de bouteille asséné par derrière.

Le cortège s’ébranla ensuite le long de l’allée latérale du cimetière. Il devait, compte tenu du nombre de lycéens, y avoir pas loin de cinq cent personnes. Juste après la famille, avaient pris place les officiels, les cadres du lycée, les diverses personnalités venues manifester leur présence. Clara discutait avec une jeune femme blonde, dont toute l’attitude montrait à quel point elle était très attachée à ce qu’on la remarque, lorsque cette dernière fut sollicitée par quelqu’un qui semblait appartenir à l’entourage du Maire. Elle s’approcha ensuite de ce qui semblait être un groupe de professeurs, serra quelques mains, fit quelques bises, et poursuivit seule, tête baissée, le chemin. Le charmant Camille prenait force photographies.

À l’heure de jeter, suivant le rite, une poignée de terre sur le cercueil du CPE, beaucoup de lycéens se détournèrent. Leur cortège se dirigea vers le lycée, la vie reprenait ses droits – et ses obligations. Une croix était gravée à côté du nom de Thierry Bouquetin, sur la petite stèle de marbre érigée en tête de sa tombe.

P.-S.

Le fantôme de Flora Tristan paraîtra en 24 chapitres pendant tout l’été, du mardi au vendredi.

Prochain épisode : Chapitre 14, en ligne le vendredi 8 août.