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Le fantôme de Flora Tristan (Chapitre 17)

Le Polar de l’été

par Abe Zauber
15 août 2008

« On avait beaucoup parlé, en 2003, du lycée Flora-Tristan de Villiers-sous-Bois. L’affaire Fatima, cette jeune fille qui refusait d’enlever son voile islamique, avait relancé la polémique qui avait abouti à une loi de prohibition. Plusieurs des protagonistes de cette histoire viennent, véritable série noire, de trouver la mort. Maurice Mikoyan, ancien professeur du lycée, est retrouvé assassiné – et sa femme, soupçonnée du meurtre, crie son innocence depuis la maison d’arrêt. Un autre ancien professeur, Jacques-Alain Grosjonc, connu pour son engagement dans l’extrême gauche, était mort accidentellement deux jours plus tôt. Puis c’est l’ancien proviseur du lycée, Marcel Le Bihan, qui est décédé, dans un accident tellement semblable qu’il est difficile de ne pas être troublé par la coïncidence. Et hier, c’est le CPE du lycée, Thierry Bouquetin, qui a trouvé la mort à la suite d’une agression, à quelques pas du lycée. Rien ne permet en l’état actuel de dire si ces morts ont quelque chose à voir les unes avec les autres, et si cette série de décès a quoi que ce soit à voir avec l’affaire Fatima. Aucune enquête policière ne semble être en cours sur l’ensemble de l’affaire. Mais n’est-ce pas à la presse d’attirer l’attention de la Justice ? » (Camille Leclère, Le Parisien).

Chapitre 1 Chapitre 2 Chapitre 3 Chapitre 4

Chapitre 5 Chapitre 6 Chapitre 7 Chapitre 8

Chapitre 9 Chapitre 10 Chapitre 11 Chapitre 12

Chapitre 13 Chapitre 14 Chapitre 15 Chapitre 16

Chapitre 17

C’est Camille qui avait orienté Ted vers Vincent Schweineman.

- Tu verras, il est marrant. Et puis, c’est « le » spécialiste des différentes mouvances mumu en France.

- Mumu ? Pour « musulmans » ?

- Oui, c’est comme ça qu’il dit. Il va falloir que tu lui racontes ta rencontre avec Aaronovitch ! C’est le genre de truc qui devrait le faire rigoler.

Si Aaronovitch, dans sa folie raciste, n’avait pas – loin s’en faut – convaincu Ted, il était néanmoins le seul à proposer une explication globale de l’ensemble des meurtres. Et en l’absence de toute piste vraiment sérieuse, Ted ne pouvait pas se permettre de négliger cette hypothèse – même si seul le meurtre de Mikoyan l’intéressait vraiment. Après tout, un discours paranoïaque peut s’étayer sur des moments de vérité. Et puis, pourquoi le nier, la piste « islamiste » l’intéressait. On n’a pas tous les jours l’occasion de mettre son nez au cœur de l’un des grands fantasmes de l’Occident.

Schweineman était maître de conférences en sciences politiques à l’université de Montpellier, mais il se rendait souvent à Paris, où il dirigeait un centre d’études sur l’immigration. Il ne détestait ni les plateaux de télévision, ni les débats publics. Trop contents de l’existence d’un chercheur qui s’intéressât à eux d’une manière dépourvue de préjugés, certains milieux musulmans en avaient fait un habitué de leurs colloques et séminaires. Travailleur, sérieux, et n’hésitant pas à bousculer les idées convenues, n’hésitant pas non plus à dire le fond de sa pensée, même si elle pouvait gêner ses propres amis, voire nuire à sa carrière universitaire, l’homme – au demeurant sympathique – était donc pour Ted un interlocuteur de premier choix. Le détective fut surpris au premier regard. Schweineman semblait plus jeune qu’il ne l’avait imaginé, la face rose, l’air exalté.

- Je pensais vous voir arriver avec un chapeau mou sur la tête et un revolver au poing, dit-il à Ted, en lui ouvrant, hilare, la porte de son bureau parisien.

- J’ai quitté New-York précipitamment, répondit le détective. Et je n’ai jamais été très doué pour préparer mes valises.

- Donc, d’après ce que m’en a dit Camille Leclère, vous enquêtez sur la mort de Véronique Landais…

- Camille est allé vite en besogne. En fait, j’enquête sur la mort de quelqu’un d’autre, mais on murmure que ce ne serait pas sans rapport.

- Oui, je sais. J’ai lu l’article de Camille à la suite du meurtre du CPE. Il a ouvert la boite de Pandore, et maintenant, c’est la théorie officielle de tout ce que le pays compte d’islamophobes.

- Je ne sais pas s’il vous l’a dit, mais j’ai rencontré Michel Aaronovitch…

- Ha ha ha ! C’est parce que je parle d’islamophobes que vous me dites ça ? Mais si vous l’avez vu, je ne sais pas ce que je pourrais vous apprendre, désormais !

- Justement, j’aimerais un autre son de cloche…

- J’avais bien compris. Je plaisantais. Ce type est fou, mais il n’est pas sans une certaine influence… Son groupuscule, « Famille Républicaine », réussit en général à se fourrer partout : leur métier, c’est le lobbying au sein de la gauche. Ils ont hypertrophié deux ou trois thèmes qui marchent de ce côté là de l’échiquier politique : la laïcité, la République. Ils y ont ajouté deux ou trois thèmes qui marchent dans certaines fractions de l’opinion, ou dont ils croient qu’ils marchent : l’islam, l’insécurité… Et de tout ça ils font une espèce de sabir indigeste, mais parfois efficace. Et toujours bruyant !

- Bien. J’avais à peu près compris cela. Mais pour parler franchement, je dois dire que l’idée d’une corrélation entre cette série de meurtres et l’affaire Fatima – à laquelle toutes les victimes ont été mêlées de près – ne me semble aujourd’hui pas si absurde. Et comme ma cliente est en prison, je ne serais pas fâché de trouver une explication qui permette de l’en sortir.

- C’est absurde… D’après ce que m’en a dit Camille, ce type était tellement nul que si sa femme ne s’était pas aperçue de sa disparition, personne ne l’aurait fait…

- Sauf que, quand même, on l’a retrouvé dans la carcasse de sa voiture, qui bouchait le périphérique.

- D’accord… Il aura vraiment emmerdé le monde jusqu’au bout ! Alors, je vous dis franchement mon avis. Qu’il y ait ou non un rapport entre l’affaire Fatima et ces meurtres, la « piste islamiste » de notre ami Aaronovitch ne tient pas debout. Les islamistes, quel que soit le sens que l’on donne à ce mot, ils s’en fichent pas mal, de l’affaire Fatima. Cherche à qui profite le crime, dit le proverbe.

Schweineman partit d’un éclat de rire :

- Et si c’était Aaronovitch lui-même ? Il est prêt à tout pour faire parler de lui…

- Vous êtes sérieux ?

- Parfois, oui, mais là non : je m’amuse. Pourtant, d’un point de vue politique, c’est sûr que cette histoire doit le mettre en joie. Il peut dénoncer les islamogauchistes irresponsables, l’extrême-droite islamiste, etc. Tous ses fantasmes peuvent se trouver revivifiés grâce à cette affaire. Mais ça, vous devez le savoir : il a dû vous chanter son couplet.

- En effet…

- Plus sérieusement, je ne serais pas surpris qu’il y ait plutôt dans toute cette histoire quelque chose d’un règlement de compte entre fractions trotskystes rivales…

- C’est une piste à laquelle j’ai bien pensé, mais j’avoue que je ne la sens pas très bien. D’autant que Le Bihan n’avait rien d’un révolutionnaire ! Et l’affaire Fatima, vous l’aviez suivie de près ?

- Pas plus que ça… Vous devriez essayer d’en parler à Alex Destanne.

- Qui est-ce ?

- Un ami à moi… Un jeune universitaire, militant d’extrême gauche lui aussi, qui avait mené la bagarre contre l’exclusion de la gamine. Camille aurait dû vous en parler.

- J’avais cru comprendre que l’extrême gauche était plutôt de l’autre côté !

- Ha ha ! Oui, mais c’est plus compliqué que ça ! En réalité, l’extrême gauche a été très divisée sur toute cette histoire de « foulard ». Destanne est, comme moi, d’ailleurs, l’un de ces « islamogauchistes » que notre ami Aaronovitch aime à dénoncer… Il ne nous a pas pardonnés, par exemple, d’avoir signé la pétition de Boghossian contre la loi anti-foulard, ou l’appel des Indigènes.

- Oui, dites m’en un peu plus sur ce truc… Forest m’a dit que c’était une initiative islamiste…

- Ha ha ! Ils disent ça parce que Malik Aabad l’avait aussi signé… Mais c’est du délire. Vraiment, sur tout ça, voyez Destanne. Sur l’affaire Fatima, en particulier, il doit posséder la documentation la plus complète qui soit. Et quand on le lance là dessus, il devient intarissable. En fait, d’ailleurs, il est généralement intarissable, en tous cas sur les questions qui l’intéressent, c’est-à-dire principalement sur trois sujets : la politique, la politique, et la politique ! Il est à la LCR, et si on l’écoute, on finira par croire que son organisation lutte contre les exclusions des filles voilées ! Grosjonc ? Bouquetin ? Simple erreur de parcours… Sur l’affaire Fatima, il avait même réalisé un document vidéo. Un bon travail d’amateur…

- Vous l’avez vu ?

- Oui, à l’époque… Mais j’ai un peu oublié les détails.

- Votre ami Destanne, il l’a toujours, sa vidéo ?

- Oui, certainement… Je vous donnerai ses coordonnées si vous voulez, vous pourrez lui demander. Vous pourriez aussi essayer de rencontrer Malik Aabad.

- Vous n’êtes pas le premier à me conseiller de le voir !

- Ah oui ? C’est assez normal… Il est l’une des grandes influences de toute une fraction de la jeunesse musulmane, ici, et il avait écrit plusieurs articles sur cette affaire, même si je ne crois pas qu’il ait personnellement connu les protagonistes… Qui vous a parlé de lui ?

- Aaronovitch… Vous voyez, vous avez des idées communes avec lui !

- C’est son ennemi personnel, je crois.

- Pourquoi ?

- J’ai mon hypothèse, là dessus… Il y a eu, il y a quelques années, un colloque à Paris, auquel ils participaient tous les deux. Déjà, ça promettait des étincelles, mais Aaronovitch a commencé à se fâcher, parce que l’autre était le premier sur la liste des invités. Grâce à l’ordre alphabétique, il avait pris l’habitude d’être toujours cité en premier, et là, il s’était vu voler sa place favorite !

- Vous plaisantez…

- A moitié, à moitié… Mais vous ne pensez pas qu’on devrait poursuivre cette conversation autour d’une bonne bière ?

Schweineman conduisit Ted dans sa brasserie préférée, une brasserie alsacienne, et commanda d’office deux bières blondes.

- Aabad, donc, concentre sur lui tous les fantasmes de la nouvelle islamophobie. Il est pour des tas de gens le portrait robot de l’intégriste. Mais le problème est que, comme personne ne sait rien, et ne veut rien savoir, des diverses mouvances de l’Islam de France, même ce mot ne veut plus rien dire. On m’a montré récemment un rapport des renseignements généraux qui évoquait un suspect comme étant « fondamentaliste, proche du Tabligh, des Habachis et du courant UOIF ». On se demande pourquoi ils ne l’ont pas qualifié de salafiste par dessus le marché… Or, ces courants n’ont positivement pas grand chose en commun – et sont même volontiers opposés ! « Musulman », « islamique », « islamiste », « fondamentaliste », « intégriste », il n’y a pas de solution de continuité dans le discours commun entre toutes ces catégories. On nage dans la confusion la plus complète. En plus, si on y regarde de plus près, cette liste comporte des points de suspensions des deux côtés. En réalité, « musulman » n’en est pas le premier terme. Le premier terme, qui demeure sous-entendu, c’est « arabe ». Et le dernier, lui aussi sous entendu le plus souvent, c’est « terroriste ». C’est-à-dire que l’emploi le plus fréquent de mots comme « islamiste » ou « intégriste » ne veut rien dire d’autre que : « les arabes sont des terroristes ». C’est à ce qu’on dit ce qui a donné à Zidane l’occasion de la dernière tête de sa carrière de footballeur !

Il commanda deux autres bières alsaciennes. Ted avait à peine entamé la première.

- Que voulez-vous ? C’est mon retour aux sources à moi !

- Vous êtes alsacien ?

- Avec le nom que je porte, j’aurais du mal à le contester… Et je ne suis pas de ceux qui changent de nom !

- Pourquoi dites vous ça ?

- Comme ça… Vous savez, il y a en gros trois façons de franciser un nom.

En commençant sa tirade, Schweineman avait adopté une attitude très théâtrale. Il semblait jubiler. Ted comprit qu’il n’était pas le premier spectateur de ce numéro-là. Son interlocuteur poursuivait, avec un large sourire qui accentuait le rouge de ses joues :

- La première consiste à prendre un nom français arbitraire. Les deux autres sont plus intéressantes. On peut, soit prendre un nom forgé à partir de son nom d’origine, en en francisant la consonance ou l’orthographe, soit en donner, quand ce nom a une signification particulière, une simple traduction. Par exemple, vous, vous pouvez imposer la prononciation à la française de votre nom en vous faisant appeler « Bergé », pour éviter qu’on dise « Bergueur », ou au contraire écrire « Bergueur », G-E-U-R, pour que la prononciation soit conforme à l’orthographe. Ou encore traduire votre nom pour vous faire appeler « Montagnard ». Ainsi, il y a des personnes connues qui portaient des noms juifs d’Afrique du Nord, et qui ont choisi l’une ou l’autre de ces techniques. Un journaliste de Marianne, qui s’appelait Zaken, est devenu Jacquin. Avouez que c’est pas mal ! Un autre, un député de la majorité, s’appelait Hagège. Il l’a changé en Pellerin – ce qui est la traduction littérale de son nom. Dans ma famille, il y a des équivalents : en fait, c’est un nom alsacien. Mais vous le savez peut-être, quand la Prusse a annexé l’Alsace et la Moselle, en réalité, une partie du département du Haut-Rhin est restée française. Le territoire en question avait été vaillamment défendu par le commandant Denfert-Rochereau, dont on a donné le nom à une grande place de Paris, non loin de votre bureau, si j’ai bien compris. Bismarck a considéré que cela méritait que cette partie de l’Alsace soit laissée à la France. Alors certains membres de la famille Schweineman ont voulu prendre un nom bien français. Il y en a qui l’ont simplement traduit, et ils se sont fait appeler Porcher. D’autres ont francisé la prononciation en changeant l’orthographe, et c’est comme ça qu’un lointain cousin à moi s’appelle Chevènement.

- L’homme politique ?

- Oui, mais ne le répétez à personne… C’est la honte de la famille !

Schweineman semblait content de son petit effet.

- Bon… ça nous éloigne un peu de mes histoires, tout ça, fit Ted.

- Pas tant que ça : Chevènement a longtemps été le maître à penser de Aaronovitch ? Enfin, « penser », entre guillemets !

- Je veux bien… Mais j’aimerais quand même qu’on s’en éloigne encore moins !

- Aaronovitch, cela dit, n’a pas changé de nom, lui. Je crois que son père se retournerait dans sa tombe. C’était un vieux militant du parti communiste, qui avait fait la résistance, ce qui fait d’ailleurs que, peut-être, il lui arrive de toutes façons déjà de se retourner dans sa tombe à cause de son fils. Et les quatre grands parents de Michel sont morts à Auschwitz.

- Il me coiffe au poteau : seuls trois des miens y sont morts !

- C’est sa manie, je vous l’ai dit : il faut toujours qu’il soit le premier ! Vous êtes donc juif ?

- Si vous voulez… Je suis même, comme tout le monde l’était ici en 68, un « juif allemand »… Mes grands-parents se sont réfugiés en France en 1933… Ça ne les a sauvés que provisoirement. Mes parents se sont d’ailleurs engagés dans la Résistance : ils auraient pu connaître le père Aaronovitch… Puis ils ont émigré aux États-Unis en 1945. Mais trêve de parenthèses, si on en revenait au fait ?

- Vous voulez quoi ? Que je vous fasse un tableau complet du PIF ?

- PIF ?

- Le « paysage islamique français ». L’expression est d’un de mes amis.

- J’aimerais bien, oui.

- Mais c’est un peu long à faire… Et puis, je vous le répète, à moins que ce ne soit pour votre information personnelle, ça ne vous servira à rien. Croyez moi , il vaut mieux chercher plutôt du côté de la bande à Trotsky !

- Et dans cette direction, vous auriez une piste ?

- Eh ! Je ne suis pas détective, moi… Un simple petit chercheur en sciences politiques ! Mais même dans ce domaine, je m’intéresse plus aux milieux musulmans qu’à l’extrême gauche dans ses différents avatars. Cela dit, je vais passer le week-end prochain au bord de la mer – justement avec Alex Destanne, dont nous parlions à l’instant – et si vous insistez, si vous aimez les huîtres, et si vous n’avez rien de mieux à faire, vous êtes mon invité.

- Pourquoi pas ?

- Vous répondez aux conditions ?

- Si j’ai bien compris, la réponse est oui : je n’ai rien de mieux à faire, j’aime les huîtres, et j’insiste.

- Alors c’est parfait, on se retrouve samedi ! On prendra la voiture ensemble. Je demanderai à Alex, s’il l’a encore, d’emmener la fameuse vidéo. Mais je vous assure que vous faites fausse route ! Ils ont bon dos les mumus, mais quand même, faut pas charrier !

P.-S.

Le fantôme de Flora Tristan paraîtra en 24 chapitres pendant tout l’été, du mardi au vendredi.

Prochain épisode : Chapitre 18, en ligne le vendredi 15 août.