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Le fantôme de Flora Tristan (Chapitre 20)

Le Polar de l’été

par Abe Zauber
22 août 2008

« On avait beaucoup parlé, en 2003, du lycée Flora-Tristan de Villiers-sous-Bois. L’affaire Fatima, cette jeune fille qui refusait d’enlever son voile islamique, avait relancé la polémique qui avait abouti à une loi de prohibition. Plusieurs des protagonistes de cette histoire viennent, véritable série noire, de trouver la mort. Maurice Mikoyan, ancien professeur du lycée, est retrouvé assassiné – et sa femme, soupçonnée du meurtre, crie son innocence depuis la maison d’arrêt. Un autre ancien professeur, Jacques-Alain Grosjonc, connu pour son engagement dans l’extrême gauche, était mort accidentellement deux jours plus tôt. Puis c’est l’ancien proviseur du lycée, Marcel Le Bihan, qui est décédé, dans un accident tellement semblable qu’il est difficile de ne pas être troublé par la coïncidence. Et hier, c’est le CPE du lycée, Thierry Bouquetin, qui a trouvé la mort à la suite d’une agression, à quelques pas du lycée. Rien ne permet en l’état actuel de dire si ces morts ont quelque chose à voir les unes avec les autres, et si cette série de décès a quoi que ce soit à voir avec l’affaire Fatima. Aucune enquête policière ne semble être en cours sur l’ensemble de l’affaire. Mais n’est-ce pas à la presse d’attirer l’attention de la Justice ? » (Camille Leclère, Le Parisien).

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Chapitre 5 Chapitre 6 Chapitre 7 Chapitre 8

Chapitre 9 Chapitre 10 Chapitre 11 Chapitre 12

Chapitre 13 Chapitre 14 Chapitre 15 Chapitre 16

Chapitre 17 Chapitre 18 Chapitre 19

Chapitre 20

Le quartier Vladivostok, derrière la cité Politzer, était habituellement très calme. Ted repensait à la formule de Forest, « pire que le Bronx », et ne pouvait s’empêcher de sourire. L’ambiance, ici, était plutôt bon enfant. Il n’aurait certainement pas pu se rendre dans le Bronx ou dans certains quartiers de Harlem aussi paisiblement qu’il se rendait à Villiers-sous-Bois. Il aimait l’ambiance du quartier. Un va et vient de mamans africaines, en grands boubous bigarrés, avec un gosse sur le dos ou dans une poussette, d’hommes en longues djellabas aux couleurs vives, des conversations en bambara ou en soninké, des rires. À proximité du foyer, quelques petits stands, comme un marché improvisé, avec fruits, légumes et épices dans certains, textiles dans d’autres, grillades diverses ailleurs, livres et objets religieux plus loin. Dans le bus 432, il n’était pas rare de voir plusieurs africains plongés dans la lecture de livres en arabe – sans doute des extraits de Coran – ou manipuler des chapelets. Lors de sa première visite, Ted s’était déjà fait dans un autre registre la remarque que les Noirs étaient, dans une ville comme Villiers-sous-Bois, bien différents de ceux d’une ville comme New-York. Les Noirs américains, sont des « Américains africains », comme il y a des « Américains italiens » ou des « Américains chinois ». Ce sont, autrement dit, de vrais américains, comme le remarquait Clara. Mieux, leurs ancêtres sont généralement arrivés sur le sol des États-Unis un ou deux siècles avant ceux de la plupart des blancs. En France, il n’y a pas de « Français africains », juste des Africains vivant en France, quelle que soit leur nationalité.

Ted voulait observer à son tour le manège de la camionnette Charlot aux abords du foyer. Mais il comprit vite, en descendant du bus, que quelque chose d’inhabituel se passait. Trois camions de CRS étaient stationnés sur la nationale, et une masse noire d’hommes casqués était postée à quelques dizaines de mètres du foyer. Un policier en tenue réglait la circulation, gênée par une manifestation. On entendait scander des slogans : « Français, immigrés, même patron, même combat ! » ; « Régularisation de tous les sans papiers ! » Une grande banderole était déployée sur les murs du foyer et une foule multicolore de deux ou trois cent personnes était rassemblée.

S’approchant, il remarqua une Mercedes blanche stationnée à deux cent mètres du foyer. Elle était immatriculée 37, et il reconnut immédiatement la lourde silhouette du chauffeur : Martin Charlot était là.

Un groupe de jeunes gens, descendus du bus en même temps que Ted, le dépassa. Une jeune femme lui remit un tract : « Non à l’évacuation de Vladivostok ! Soutien aux grévistes de la faim ! » Il l’interrogea.

- Que se passe-t-il ?

- C’est les flics qui sont en train d’évacuer les grévistes de la faim !

- Au foyer malien ?

- Oui. Ça ne fait même pas une semaine que la grève est commencée, et le Maire a fait appeler les flics ! Regardez ça, ce déploiement de force… On croirait qu’ils vont arrêter Ben Laden ! Mais on ne va pas les laisser faire !

- C’est pourquoi, cette grève de la faim ?

- A cause d’une rafle la semaine dernière.

La jeune femme partit en courant rejoindre ses camarades, qui avançaient d’un grand pas, en distribuant leurs tracts aux passants.

Ted s’approcha de la voiture de Martin Charlot, ouvrit la porte de droite et s’installa sans cérémonie sur le siège du passager.

- Dites donc, Monsieur Charlot, ça chauffe, hein !

Charlot sursauta. Il était en sueur, et avait le souffle court. Il essuya son front.

- Mais qu’est-ce que vous foutez là, vous ?

- Mon travail… Celui pour lequel votre sœur m’a embauché. Celui pour lequel vous me payez : j’enquête sur la mort de Maurice Mikoyan.

L’autre le regarda d’un air à la fois apeuré et incrédule.

- Cela dit, je pourrais vous retourner la question, même si j’ai bien mon idée là dessus… Qu’est-ce que vous faites là, Monsieur Charlot ?

- Qu’est-ce que ça peut vous faire ? Je fais mon travail, moi aussi, et je suis moins sûr que vous d’être payé, figurez vous… J’ai trois chantiers ici, figurez vous !

- Je sais. Mais si je pose la question, c’est que vous n’avez pas précisément l’air de surveiller des chantiers !

- Pourquoi fourrez-vous votre nez dans mes affaires ? Ce que je fais ici ne vous regarde pas.

- À moins, justement, que votre présence ici ait quelque chose à voir avec la mort de votre beau-frère.

- Vous dites n’importe quoi. Vous voyez, ce qui se passe là bas ? Et bien avec ça, mes chantiers sont en panne pour un bon moment, figurez-vous.

- Oui, je m’en doute. On empêche vos employés de se rendre au travail !

- Exactement ! Mais comment savez-vous ça ?

- Parce que je fais mon travail, je vous l’ai dit… Celui pour lequel vous me payez…

- Je ne vous paye pas pour m’espionner !

- Vous me payez pour que je trouve l’assassin de Maurice Mikoyan. Mais je ne suis pas sûr de pouvoir le faire, justement, sans mettre un peu mon nez dans vos petites affaires.

Ted vit Camille Leclère qui marchait à vive allure vers Vladivostok. Il avait dépassé la voiture sans le remarquer. Pas très sérieux, tout ça ! Charlot essuyait son front :

- C’est Leclère, que vous regardez passer, demanda-t-il à Ted ?

- Oui, vous le connaissez ?

- Pas plus que ça… Fouineur… Petit con…

- Revenons à nos moutons. Vous ne m’avez pas tout dit sur votre dernière rencontre avec Miko.

- Comment ça ?

- Vous voulez que je vous raconte ? Il vous a à nouveau réclamé ces quinze mille euros.

- Et j’ai refusé, je vous l’ai dit. Je n’avais pas le premier sou.

- Et là, il vous a menacé de tout déballer, c’est ça ? De dénoncer vos petits trafics de main
d’œuvre à bon marché…

Martin Charlot suffoquait.

- Non… Enfin, oui… Enfin… Il m’a dit qu’il était menacé. Qu’il avait besoin de ce fric au plus vite. Il m’a montré des lettres de menaces qu’il avait reçues. Il ne m’en a pas dit plus.

- Il vous faisait chanter, n’est-ce pas ?

Charlot essuya encore son front. Il soufflait bruyamment. Après un silence, il regarda Ted en tremblant et répondit d’une voix blanche :

- Chanter… Si on veut. Enfin, quand il me demandait du fric, il me faisait toujours comprendre que j’avais intérêt à le lui donner, et qu’il savait des choses sur moi. Il n’avait pas de mal à le savoir, d’ailleurs : c’est plus ou moins lui qui m’avait branché sur le foyer. J’avais répondu à un appel d’offre de la ville de Villiers-sous-Bois pour la construction de la médiathèque. Et j’étais incapable de tenir les prix. J’avais tapé très bas pour être mieux-disant. Et avec le coût des salaires et toutes ces charges, je ne m’en sortais pas. Miko n’était pas seulement un crétin d’agité, mais c’était aussi un salaud.

- Et la petite Landais ?

- Quoi, la petite Landais ?

- Elle vous faisait chanter, elle aussi ?

- Vous êtes fou ! Je ne la connaissais même pas, cette connasse ! Gauche caviar et compagnie, vous croyez que je fréquence ça, moi ?

- Passons. Et donc, Miko vous a demandé cet argent, et vous avez refusé. Comment a-t-il réagi ?

- Il était noir de colère. « Tu vas voir ce que tu vas voir ! », qu’il disait. « Moi, de toutes façons, je n’ai plus rien à perdre ! » Il criait, il pleurait, il m’a menacé avec son poing, et je lui ai mis une beigne. Il est tombé, j’ai bien cru que je l’avais tué… mais il était juste un peu sonné. Quand il s’est réveillé, il était plus calme.

- Je suppose en effet que ça peut calmer, dit Ted en regardant les mains de Charlot.

- Je vous jure que je ne suis pour rien dans la mort de Véronique Landais.

- Vous savez, ce qui m’intéresse, moi, c’est la mort de Mikoyan.

- Mais c’est vrai que c’est aussi de sa faute, à l’autre grue, si je suis dans la merde. Elle jouait sur les deux tableaux.

- Comment ça ?

- Les ristournes, je ne suis pas fou, je savais bien que c’était pour elle.

- Les ristournes ?

- Oui, ne jouez pas au plus con. Vous savez bien que dans ce boulot, il y a des ristournes, des commissions. Des dessous de table, quoi… Forest, Monsieur mains blanches, il est comme les autres. Quand on travaille avec lui, il faut passer à la caisse. Alors c’est bien, comme il était fâché avec le parti communiste, ça ouvrait un peu le marché… Ce n’est pas seulement les entreprises qui ont l’habitude de financer le Parti qui avaient leur chance. Mais il fallait bien financer quelque chose ; et là, c’était la prochaine campagne électorale de la fille Landais. Mais elle, elle voulait jouer au plus malin, et elle tournait toujours autour du foyer, elle menait campagne contre l’emploi des clandestins… Qu’est-ce qu’ils croient, tous ? Que l’argent tombe du ciel ? D’où on la sort, leur enveloppe ?

- Elle savait d’où venait l’argent de sa campagne ?

- Il faudrait être bien conne… Et puis, Forest, il devait bien lui raconter des trucs sur l’oreiller, non ? À mon avis, c’est lui qui lui a réglé son affaire.

- En un sens, ça ne me regarde pas. Ce qui m’intéresse, c’est Miko. Vous l’ignorez peut-être, mais il y a une femme en prison pour un crime qu’elle n’a pas commis.

- Vous n’avez pas le droit de me dire ça comme ça… Solange en taule ! Je n’en dors plus !

- Ce que je ne comprends pas, puisque c’est vous, n’est-ce pas, qui avez tué Miko, c’est pourquoi vous m’avez recruté pour rechercher l’assassin… Il suffisait de vous livrer vous-même !

- Je vous ai dit qu’il avait reçu des lettres de menaces ! Ce que j’attends de vous, c’est de savoir d’où ça vient, c’est tout. Ceux qui l’ont menacé l’ont tué, point final. Le reste, ça ne vous regarde pas.

- Oh si, ça me regarde… Si vous m’aviez dit au départ : « J’ai tué mon beau-frère, mais je veux que vous me trouviez un autre coupable », je n’aurais pas accepté la mission.

- Mais qu’est-ce que ça peut vous foutre, qui a tué ce connard ? Et regardez-moi ça… Je suis vraiment dans la merde !

Devant le foyer, les choses semblaient s’envenimer. On voyait des fumées, les CRS avaient chargé les manifestants, qui s’éparpillaient dans le plus grand désordre. L’odeur piquante des gaz lacrymogènes arrivait jusqu’à la voiture. On voyait des groupes d’africains sortir, menottes aux poignets, accompagnés par des policiers jusqu’au fourgon garé à proximité.

- Pas sûr que vos ouvriers se présentent au boulot, aujourd’hui, fit Ted.

- C’est bien le moment de faire de l’humour ! Je suis foutu. J’ai mes propres échéances, figurez-vous, et ni l’URSSAF ni le fisc ne se contenteront d’explications de ce genre.

- L’URSSAF ne doit pas vous coûter bien cher, pourtant, avec ce genre de salariés !

- Je ne sais pas sur quelle planète vous vivez… Si Forest ne me donne pas un coup de pouce, je vais devoir fermer boutique. Et moi, il ne m’aura pas comme il a eu sa pouffiasse !

- Arrêtez, vous avez fait assez de conneries comme ça, non ? Vous feriez mieux d’appeler Maître Parmentier, pour voir avec lui le meilleur moyen de vous en sortir. Au moins, en avouant le meurtre de Mikoyan, vous sortirez votre sœur de prison.

- Et ensuite, qu’est-ce qu’elle deviendra, quand c’est moi qui y serai ?

- La vie suivra son cours. Croyez-moi.

- Pourquoi j’irai avouer un crime, alors qu’il n’y a rien contre moi, aucune preuve, rien ! Si je tombe pour cette histoire de travail au noir, ça n’ira pas chercher bien loin. Un meurtre, c’est autre chose !

- Racontez-moi, à la fin. Comment ça s’est passé ?

- Je vous l’ai dit… Il pleurait, il criait, il menaçait… En plus, il était à moitié ivre – comme d’habitude, ce gros con. Il avait dû pousser sur la bibine pour se donner du courage avant de venir me voir… Je vous ai dit qu’à un moment, je l’avais assommé… Et puis c’est tout… Je n’ai rien d’autre à vous dire !

- Et là, vous êtes allé à sa voiture, et vous avez tailladé l’arrivée du liquide de freins…

- Vous m’accusez sans preuve !

- Je ne vous dis pas que j’ai des preuves, je vous raconte comment je vois que les choses se sont passées. Ensuite, Miko est reparti, et c’est là qu’il a été accidenté.

- Non, je ne l’ai pas laissé repartir. Il avait trop bu !

- Oh… Vous vouliez éviter un accident ?

- Je ne sais pas… On ne laisse pas partir un type qui a cinq grammes dans le sang !

- C’est raisonnable, en effet.

- Il est reparti le lendemain matin.

- À jeun ?

- À jeun.

- Et sans la moindre promesse de fric, bien sûr, il est reparti comme ça…

- Non. Je lui ai dit que j’allais lui trouver l’argent. Il avait l’air terrorisé.

- J’ai franchement du mal à vous croire.

- Croyez-moi ou ne me croyez pas, mais sortez ma sœur de taule. Elle va refaire une connerie, j’en suis sûr. Elle est à peine sortie de l’hôpital, et elle va recommencer… Et ce n’est pas en m’accusant sans preuves que vous la sortirez de là : c’est en trouvant ceux qui menaçaient Miko…

Ce mec me fatigue, se dit Ted. Il ouvrit la portière de la voiture, et dit, en tendant la main à Charlot :

- On fera ce qu’on pourra. C’est toujours trois cents euros la journée.

Charlot le regarda un instant, sembla réfléchir, porta sa main à sa poche et en sortit une enveloppe. Elle contenait six billets de cinquante euros.

- Tenez, dit-il. C’est tout ce que j’ai sur moi.

P.-S.

Le fantôme de Flora Tristan paraîtra en 24 chapitres pendant tout l’été, du mardi au vendredi.

Prochain épisode : Chapitre 21, en ligne le jeudi 21 août.