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Le génocide arménien et l’enjeu de sa qualification (Troisième partie)

Réflexions sur "l’affaire Veinstein"

par Pierre Tevanian
29 juillet 2004

Ce texte est issu d’une intervention au colloque "L’époque de la disparition", organisé par Alain Brossat et Jean-Louis Déotte, le jeudi 10 mai 2001 à l’Université de Paris-St Denis. Il a été publié en 2003 dans L’époque de la disparition, II, sous la direction d’Alain Brossat et Jean-Louis Déotte, aux éditions L’Harmattan.

Deuxième partie

7. Police ou politique ?

Ces campagnes, qui ont été un peu partout qualifiées d’opérations de police de la pensée ou du langage, doivent au contraire être appréhendées comme des manifestations politiques salutaires, qui viennent mettre en crise l’ordre policier.

En effet, comme le montre bien Jacques Rancière [1], la police est avant tout une certaine gestion du sensible et du dicible, qui consiste à gérer l’inégalité, à distribuer les rôles et les places, et à reléguer dans l’invisibilité le tort fait à certaines parties de la collectivité. L’opération policière fondamentale est par conséquent, selon Jacques Rancière, l’injonction “circulez, il n’y a rien à voir”. Il y a politique, au contraire, dès lors qu’un groupe se manifeste pour donner au tort qu’il subit toute sa visibilité.

Or, sur la question du génocide arménien et de sa reconnaissance, ce qui assure la reproduction de l’ordre policier, c’est le statu quo, le silence des médias, l’indifférence des tribunaux et la sacro-sainte “indépendance du monde universitaire”. Par exemple, en France, les spécialistes du monde ottoman n’ont jamais consacré d’études au génocide arménien. Et lorsque Catherine Coquio l’a fait remarquer, il lui a été répondu, par Michel Cahen, qu’étant spécialiste de littérature comparée, elle n’était pas qualifiée pour porter un quelconque jugement sur les études ottomanes.

C’est là, avant tout, qu’est la police : dans cette injonction faite aux non-spécialistes de ne pas se mêler de ce qu’ils ne connaissent pas - alors qu’il n’est évidemment pas nécessaire d’avoir suivi un cursus d’études ottomanes pour s’étonner légitimement de l’absence du génocide arménien dans cette histoire. Exactement comme il n’est pas nécessaire d’être germaniste pour s’en prendre à Faurisson, ni d’être diplômé de Sciences-Po pour s’autoriser de critiquer l’image singulièrement édulcorée que donne une certaine histoire de la Cinquième République - en particulier à propos de son “oeuvre” coloniale.

Ce ne sont donc pas Catherine Coquio, Yves Ternon ou Claude Mutafian, qui ont introduit de la police dans la pensée, mais ces historiens du monde ottoman qui nous disent “circulez, il n’y a rien à voir”, ou ces manuels d’histoire qui ne parlent quasiment pas du génocide arménien (ni d’ailleurs d’un certain nombre d’autres crimes) ou encore cette revue, L’histoire, qui pour l’un de ses très rares dossiers consacrés au sujet, a titré “la tragédie de 1915”, et commandé un texte négationniste à Gilles Veinstein.

Au contraire, si l’on s’interroge honnêtement sur les effets qu’a produit la campagne contre Gilles Veinstein, il faut se rendre à l’évidence : cette campagne a avant toute chose donné au génocide arménien une visibilité qui lui manquait [2].

Comment ne pas voir, par ailleurs, que l’appel aux médias, l’appel au ministre de l’université et au président de la république (contre Gilles Veinstein) ou même l’appel aux juges (lors d’une affaire semblable, en 1995, l’affaire Bernard Lewis) sont en l’occurrence les armes des faibles ? Comment ne pas voir que c’est là le recours ultime pour faire bouger la chape de silence qui pèse sur le génocide arménien ?

Il ne s’agit pas, en disant “les faibles”, de dresser un tableau misérabiliste de la communauté arménienne, communauté d’immigrés désormais bien acceptée, et en moyenne bien insérée économiquement, mais de donner une juste idée du rapport de forces politique, entre les forces qui oeuvrent à la reconnaissance du génocide et les forces qui s’y opposent.

Car il n’est pas inutile de le rappeler : ce qui a été présenté un peu partout comme une “chasse aux sorcières”, comme une gigantesque campagne de presse contre un pauvre individu, a été en fait le combat de quelques individus, soutenus par le MRAP et quelques autres associations, contre l’ensemble de la grande presse et du monde universitaire.

Comme le rappelle Yves Ternon dans son livre :

- 150 chercheurs de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales ont signé un texte de soutien à Gilles Veinstein ;

- la grande presse a soit ignoré l’affaire, soit soutenu Gilles Veinstein et dénoncé une “chasse aux sorcières” (telle a été la position des éditorialistes du Nouvel observateur, du Point, du Figaro de Marianne, d’Esprit et deLa croix ) ;

- quant au Monde et à Libération, s’ils ont donné la parole une fois, respectivement, à Claude Mutafian et Catherine Coquio, ils ont laissé le dernier mot aux réponses très violentes [3] que leur ont adressé Michel Cahen, Pierre Chuvin et Pierre Vidal-Naquet (la réponse de Vidal-Naquet a même fait la une du Monde) ;

- il convient enfin de rappeler l’impact considérable dont bénéficie la revue L’histoire : elle est lue par une proportion considérable des étudiants et des professeurs d’histoire, et figure dans la plupart des centres de documentation des lycées [4].

8. Le droit au service de la politique

Une dernière remarque : dire que l’action en justice est un recours possible, dont il ne faut pas se priver, cela ne signifie pas que les Juges sont les meilleurs alliés des persécutés. Il n’est évidemment pas question d’oublier que ce sont des Juges qui ont rendu le scandaleux arrêt Touvier [5] - ni qu’à quelques exceptions près, la corporation des Juges ne s’est jamais distinguée par son indépendance politique ni par son esprit de justice (ni pendant l’Occupation ni pendant la guerre d’Algérie).

Mais d’un autre côté, on ne peut pas se fonder sur ces considérations pour refuser par principe toute action en justice - et surtout pas au nom de l’indépendance de l’université. Car s’il faut se méfier de l’institution judiciaire, il faut aussi, tout autant, se méfier du monde universitaire.

Et si l’on parle de l’arrêt Touvier, il faut aussi parler des multiples dérives du monde universitaire - de la manière par exemple dont il a laissé passer certains travaux de Faurisson, de Notin, ou plus récemment de Jean Plantin.

Il faut parler aussi de la quasi-absence, dans l’institution, de groupes de recherche et de lieux de publication sur l’esclavage des Noirs et les crimes coloniaux.

Il faut parler enfin, pour revenir à notre sujet, de la publication dans la revue L’Histoire d’un texte négationniste, de l’élection de son auteur au Collège de France, et du soutien apporté à cet auteur par 150 chercheurs de l’École des Hautes Études.

La solution est donc plutôt de n’idéaliser ni la Justice, ni l’Université, mais de savoir utiliser chacune contre les dérives de l’autre. Par exemple, au moment de l’arrêt Touvier, une partie importante des historiens a su se mobiliser, se joindre aux associations, alerter les médias et faire de l’arrêt Touvier un scandale politique, qui a finalement permis de faire avancer les choses - et d’arriver en 1995 à la reconnaissance par un président de la République de la responsabilité de l’État français dans le génocide nazi. Réciproquement, il est légitime - et nécessaire - de mobiliser la justice lorsque le monde universitaire, incapable de s’autoréguler, laisse passer l’inacceptable.

On peut toujours, bien entendu, invoquer le risque d’abus. Mais ce risque existe pour toute loi, même la plus juste, et il est toujours temps, quand il y a abus, de mobiliser contre ces abus la société civile et les médias, et pourquoi pas le monde universitaire -ou du moins la frange du monde universitaire qui est capable de se mobiliser.

Ce jeu avec l’université et la justice - mais aussi avec la société civile, les associations antiracistes et communautaires - n’est ni plus ni moins que de la politique, dans le meilleur sens du terme. En revanche, dès lors qu’un des termes est écarté (par exemple la Justice, que veulent écarter les adversaires de la loi Gayssot), dès lors qu’un des acteurs prétend à une autonomie absolue, la politique peut très difficilement advenir : on discute alors entre pairs, l’histoire reste la prérogative des universitaires, mais alors Notin soutient un doctorat négationniste, Gilles Veinstein est élu au Collège de France, et l’on peut attendre longtemps la reconnaissance du génocide arménien - pour ne rien dire des crimes coloniaux.

En d’autres termes : dans la sempiternelle mise en garde, “l’histoire n’a pas à se faire dans les prétoires”, il faut lire une tout autre inquiétude : “la justice n’a pas à venir dans les amphithéâtres” - ni d’ailleurs la politique, ni les communautés. Or, au contraire, que ce qui est très sain dans une mobilisation comme celle qui a eu lieu contre la nomination de Gilles Veinstein, c’est précisément que chacun n’est pas resté à la place qui lui était assignée - les universitaires à l’université, les Juges dans leurs tribunaux, les descendants de victimes dans la rue chaque 24 avril - mais qu’au contraire du jeu a été introduit, donc de la politique [6].

Il faut donc “séparer la science de l’État”, pour reprendre une formule de Jacques Julliard, mais pas comme il l’entend. Car, concernant une nomination à la chaire d’études ottomanes, séparer la science de l’État, ce n’est pas seulement séparer la turcologie française de l’État français, et laisser les membres du Collège de France décider souverainement de la nomination d’un auteur négationniste à la tête d’une chaire d’études ottomanes ; c’est aussi et surtout séparer la turcologie de l’État turc et de ses vérités officielles, fut-il nécessaire pour cela d’en appeler à l’État français ou à son président de la république.

9. Des mots vidés de leur sens

J’aimerais finir sur un dernier point : j’ai parlé essentiellement du discours qui fait disparaître le crime, mais il y a eu aussi, pendant l’affaire Veinstein, des discours qui ont produit positivement de l’illusion et des affects de peur ou de soupçon. En effet, tandis que d’un côté, la majorité du monde universitaire et médiatique jugeait le mot “négationniste” inapproprié au cas de Gilles Veinstein, abusif, scandaleusement hors de propos, d’un autre côté, les mêmes personnes ont oublié toute mesure lorsqu’il s’est agi de qualifier leurs adversaires, et ont parlé de “police du langage”, de “chasse aux sorcières” et de “lynchage”.

Or, peut-on décréter qu’un historien qui nie la réalité du génocide arménien n’est pas négationniste, que le mot négationniste doit être réservé à des individus comme Faurisson, clairement identifiables comme des suppôts de l’extrême droite antisémite, et dans le même temps accuser son adversaire de lynchage, en oubliant que le mot a un sens très précis, et que les campagnes de lynchage qui ont eu lieu aux Etats-Unis au début du siècle ont fait des milliers de morts ? Peut-on être si sourcilleux sur l’emploi du mot négationniste sans l’être sur celui de chasse aux sorcières ?

Car la chasse aux sorcières a été, au moyen-âge, la mise à mort de dizaines de milliers de femmes jugées trop peu chrétiennes - puis, au vingtième siècle, une véritable chasse aux communistes qui a eu lieu aux Etats-Unis, et qui s’est traduite par l’humiliation publique et l’interdiction de travailler pour des centaines de personnes. Quoi de commun entre ces chasses aux sorcières et le fait de n’être pas nommé au Collège de France ?

Dans ce registre, l’un des moments les plus détestables de “l’affaire Veinstein” a été cet extrait d’un éditorial de la revue L’histoire : “ Yves Ternon, qui a fait beaucoup pour l’histoire des Arméniens, devrait savoir ce que coûtent les chasses aux sorcières ” - ce qui revient à dire que ce qui est fait par Yves Ternon à Gilles Veinstein est comparable à ce qui a été fait aux Arméniens par l’État turc [7].

Un autre mot fait pour disqualifier est le mot lobby, déjà utilisé pour discréditer tous ceux qui défendent la mémoire du génocide des Juifs, mais qu’on a aussi commencé à entendre à propos du génocide arménien, à deux reprises : lors de l’affaire Veinstein, puis lors de la reconnaissance officielle par le Parlement français.

Un autre moyen de disqualifier l’adversaire est de dénier aux historiens le titre d’historien : Gilles Veinstein parle par exemple des “avocats de la cause arménienne”, ou bien des “historiens qui défendent les thèses arméniennes”. Ce qui est plus grave, c’est que la rédaction de L’histoire fasse de même : dans un éditorial consacré à l’affaire Veinstein, elle présente Yves Ternon non comme un historien, auteur de plusieurs livres sur le génocide arménien et sur les génocides en général, mais comme un “champion de la cause arménienne” [8].

Et au même moment, le journal Le Monde le présente une fois comme un “ancien chirurgien”, et une autre fois comme une “personnalité proche de la communauté arménienne”. Cet article du Monde ne nous dit pas, en revanche, de qui ou de quoi Gilles Veinstein est proche - il ne nous dit pas si Veinstein est proche de l’État turc, il ne nous dit pas, enfin, ce qu’il devrait nous dire : que Gilles Veinstein est proche, au moins par ses prises de position, de l’historiographie officielle turque.

10. Conclusion

Cette disqualification est d’autant plus redoutable qu’elle est relayée, sans doute inconsciemment, par les médias : ainsi, au moment de la reconnaissance du génocide arménien par le Parlement français, on a pu lire dans les quotidiens Libération et Le Monde, que “selon les Arméniens”, il y a eu plus d’un million de morts, tandis que “selon les Turcs”, il y en a eu moins de 500 000 [9]. Dans Le Monde, on a pu lire aussi les phrases suivantes :

“Les Turcs admettent que de nombreux Arméniens ont perdu la vie, mais ils affirment que les morts étaient dues aux conflits qui faisaient alors rage à l’est de la Turquie... ”

Or, cette qualification des parties en conflit (“les Arméniens” contre “les turcs”) est très dangereuse. D’abord, parce qu’en s’abstenant de trancher, entre les deux “camps”, on contribue à entretenir un complet relativisme historique, et donc à entretenir le doute sur des faits avérés. Car il n’y a pas dans le monde que des Arméniens et des Turcs : qu’en est-il pour les autres, que doivent-ils penser ? Qu’en est-il, par exemple, selon Le Monde ou Libération ? Qu’en est-il, surtout, selon les historiens  ?

Il y a en effet dans cette qualification du contentieux (“les Arméniens” contre “les Turcs”), une autre disparition : celle de l’histoire et des historiens. Dans les deux articles du Monde et de Libération, on ne trouve en effet aucune occurrence des mots “historiens”, “vérité” ou “état des connaissances”. Or, accepterait-on, à propos de la Shoah, que soient opposés, sans autre commentaire, “le point de vue des Juifs” et “le point de vue de Faurisson” ? Non, et à juste titre.

L’expression “selon les Arméniens” pose également problème. Car tous les Arméniens ne disent pas qu’un génocide a tué un million d’Arméniens : il y a, hélas, des Arméniens qui ignorent à peu près tout de cette histoire, comme il y a des Algériens qui n’ont jamais entendu parler de Sétif ou du 17 octobre 1961. En faisant comme si les Arméniens avaient la science infuse sur le génocide de 1915, on fait là aussi disparaître quelque chose : l’existence des stratégies de négation, de dénégation et d’effacement des traces - bref : de tout ce qui fait qu’il est indispensable, pour les victimes et leurs descendants, de se livrer à un travail acharné de recherche et de transmission.

De plus, dire ou comme ici laisser entendre qu’il suffit d’être arménien pour connaître et reconnaître un génocide dans toute son ampleur, nier ainsi qu’il puisse exister des Arméniens indifférents à cette question, ou même des Arméniens négationnistes - bref : faire comme si le sang arménien transmettait une certaine disposition d’esprit - revient à reproduire sur le plan symbolique l’un des fondements théoriques du génocide : l’essentialisation d’un groupe sur une base ethniciste.

Enfin, de même que ce ne sont pas “les Turcs” qui sont responsables du génocide, ce ne sont pas non plus “les Turcs” qui refusent de reconnaître ce génocide. C’est, dans les deux cas, l’État turc [10].

Et au-delà de la communauté arménienne, beaucoup auraient intérêt, notamment en Turquie, à reconnaître les faits, à les commémorer et à en tirer des leçons. D’ailleurs, certains Turcs le font : des ouvrages sur le génocide commencent à être publiés en Turquie, des intellectuels turcs prennent des positions courageuses, et l’Association des Travailleurs Turcs de France s’est publiquement prononcée pour une reconnaissance du génocide arménien. Enfin, une pétition de Turcs vivant en Allemagne et demandant cette reconnaissance a déjà reçu des milliers de signatures.

Lorsqu’on dit ainsi que “les Turcs” contestent l’existence d’un génocide, on fait disparaître ces Turcs-là : ces Turcs d’avant-garde qui militent pour la reconnaissance du génocide arménien [11].

Il n’y a donc pas “les Arméniens” contre “les Turcs”, mais au moins trois termes : une mémoire arménienne, faite d’expériences singulières, un mensonge d’État, auquel adhèrent beaucoup de Turcs, mais pas tous les Turcs, et une vérité historique, que des Turcs acceptent de reconnaître.

En ne faisant pas ces nuances, on entretient une confusion qui nuit à tout le monde : dire “selon les Arméniens” entretient le négationnisme, et dire “selon les Turcs” incite au racisme anti-turc.

Tant que le débat public usera de mots aussi flous, ambigus, tendancieux, tant que, sciemment ou innocemment, on dira “les Turcs” plutôt que “l’État turc”, “les thèses arméniennes” plutôt que “les connaissances historiques”, tant qu’on parlera d’une “tragédie”, d’un “transfert de population” ou d’une “amputation” plutôt que d’un génocide, tant qu’on pourra nier ce génocide sans être négationniste, tant que les mots serviront, comme disait Orwell, à “défendre l’indéfendable”, la lutte pour la pleine reconnaissance du tort fait aux Arméniens ne sera pas terminée, et il faudra continuer de se faire entendre - quitte à se faire traiter de flics, de lyncheurs ou d’Inquisiteurs.

Notes

[1] L’analyse qui suit se réfère à son livre La mésentente, publié en 1995 aux éditions Galilée

[2] Et suscité pour la premeière fois une pétition de 150 chercheurs de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales affirmant clairement qu’un génocide a été commis à l’encontre des Arméniens, et qu’il doit être reconnu.

[3] Michel Cahen conclut son article en affirmant (sans s’en expliquer) que la campagne menée par Catherine Coquio fait le jeu de “l’extrême-droite”. Pierre Vidal-Naquet quant à lui finit par une comparaison entre l’éventuelle annulation de la nomination de Gilles Veinstein et le renvoi d’Émile Benveniste pour “judéïté”, sous Vichy.

[4] Sur cette question du rapport de forces, et plus précisément sur le recours au droit, cf. M. Nichanian, “Le fait et le droit”, Lignes n° 26, octobre 1995. Marc Nichanian montre que lorsqu’il y a génocide, les victimes et leurs descendants n’ont d’autre recours que le droit s’ils veulent que le tort subi soit reconnu, puisque le génocide est par définition une opération qui programme son propre effacement, sa propre négation.

[5] Arrêt de non-lieu prononcé sur le cas du milicien Touvier, inculpé pour crime contre l’humanité, dont les attendus nous expliquaient que le régime de Vichy ne pouvait pas avoir commis de crimes contre l’humanité.

[6] Et s’il est logique que l’ordre policier demande à la professeure de littérature comparée de ne pas se prononcer sur les études ottomanes, rappelle avec insistance qu’Yves Ternon est chirurgien de formation et non historien, renvoie Claude Mutafian à ses cours de mathématiques (comme en d’autres occasions le même ordre policier, en la personne de l’historien Jean-Paul Brunet, renvoie Jean-Luc Einaudi à son métier d’éducateur spécialisé), s’il est logique aussi que cet ordre policier mette en doute “l’objectivité” des travaux faits par “des Arméniens” sur le génocide arménien (ou en d’autres occasions, par “des Juifs” sur le génocide nazi), il est une autre logique, politique celle-ci, qui produit d’autres questionnements : pourquoi le monde des historiens professionnels s’intéresse-t-il si peu à certaines questions ? Pourquoi, sur la Shoah, sur l’esclavage des Noirs, sur le génocide arménien, sur octobre 1961, certaines des premières avancées historiques importantes sont-elles dûes à un juriste (Serge Klarsfeld), un philosophe (Louis Sala-Molins), un chirurgien (Yves Ternon) ou un éducateur (Jean-Luc Einaudi) ? Et pourquoi si peu de “non-Arméniens” - et surtout si peu de turcologues - pour s’intéresser au génocide arménien ?

[7] On est au même niveau d’indécence lorsqu’à la une du journal Le Monde, Pierre Vidal-Naquet compare une éventuelle annulation de la nomination de Gilles Veinstein par le chef de l’État à “Vichy mettant à la porte Émile Benveniste et quelques autres parce qu’ils étaient juifs.”

[8] Dans cette même revue, son livre, Du négationnisme, pourtant très mesuré et argumenté, est qualifié de “pamphlet”. Autre exemple : la revue L’histoire a publié un court extrait d’une lettre de Claude Mutafian, protestant contre l’article de Gilles Veinstein, sous le titre suivant : “passions arméniennes”.

[9] Le Monde, 19 janvier 2001, Libération, 17 et 18 janvier 2001

[10] On a pu lire aussi dans Le Monde que “Les Turcs dénoncent une journée de honte nationale pour la France”, ou que “Les Turcs” avaient “fortement réagi, aussi, lors du vote du parlement européen sur le génocide arménien en novembre 2000 ”. Or, aucun réaction de masse, aucune manifestation populaire n’a eu lieu contre le vote du Parlement européen, ni contre celui du Parlement français. Seul l’État turc a réagi, ainsi que les médias et les partis politiques les plus nationalistes ou extrémistes.

[11] Cf., par exemple, T. Akçam, “Le tabou du génocide arménien hante la société turque”, Le monde diplomatique, juillet 2001