Accueil du site > Des mots importants > Génocide > Le génocide arménien et l’enjeu de sa qualification (Première partie)

Le génocide arménien et l’enjeu de sa qualification (Première partie)

Réflexions sur "l’affaire Veinstein"

par Pierre Tevanian
24 avril 2006

Les réflexions qui suivent ne porteront pas sur le génocide de 1915 en tant que tel [1], mais sur ce qui s’en dit aujourd’hui dans le débat public. Ou plus précisément sur ce qui s’en est dit à l’occasion de ce qu’on a appelé “l’affaire Veinstein” - une controverse qui a eu lieu à la fin de l’année 1998 à propos de la nomination, au Collège de France, d’un historien mettant en doute l’existence d’un génocide des Arméniens [2]

“À notre époque, les discours et les écrits politiques sont pour l’essentiel une défense de l’indéfendable. Des événements comme la continuation de la domination britannique en Inde, les purges et les déportations en Russie, le lancement de la bombe atomique sur le Japon, peuvent bien sûr être défendus, mais seulement avec des arguments que la plupart des gens ne peuvent pas reprendre à leur compte, et qui ne s’inscrivent pas dans les buts professés par les partis politiques. Ainsi le langage politique consiste-t-il pour une grande part en euphémismes, pétitions de principe et pure confusion.
Des villages sans défense sont bombardés par l’aviation, les habitants sont chassés vers la campagne, le bétail est passé à la mitrailleuse, les maisons sont incendiées : on appelle cela pacification. Des millions de paysans se font voler leur ferme et sont jetées sur les routes avec pour seul viatique ce qu’ils peuvent porter : on appelle cela transfert de population, ou rectification de frontière. Des gens sont emprisonnés pour des années sans jugement, ou abattus d’une balle dans la nuque, ou envoyés mourir du scorbut dans les camps de bûcherons de l’arctique : on appelle cela élimination des éléments suspects. Une telle phraséologie est nécessaire pour susciter les images qui leur correspondent. Prenez par exemple un professeur anglais qui vit à l’aise et qui défend le totalitarisme russe. Il ne peut dire d’un trait :”je crois qu’il faut tuer ses adversaires toutes les fois qu’on peut en tirer un résultat profitable”. Par conséquent, il dira plutôt quelque chose de ce genre : “Tout en concédant volontiers que le régime soviétique affiche certains traits que les humanistes sont enclins à déplorer, nous devons, je pense, reconnaître qu’une certaine restriction du droit de l’opposition politique est un corollaire inévitable des périodes de transition, et que les rigueurs avec lesquelles le peuple russe a été confronté ont été amplement justifiées dans la sphère des réalisations concrètes.”

 George Orwell  [3]

L’une des question que je voudrais poser est la suivante : quand on nie ou remet en doute la qualification de “génocide”, qu’est-ce qui disparaît ?

Il sera donc question de l’enjeu de la qualification des événements eux-mêmes - est-ce un génocide ou pas ? - mais il sera question aussi de la qualification de ceux qui nient ou doutent de cette qualification : sont-ils négationnistes ou pas ? La question peut sembler incongrue, tant la réponse semble évidente, mais elle a été posée par l’affaire Veinstein puisque massivement, le monde universitaire s’est mobilisé pour dire : Gilles Veinstein n’est pas négationniste.

Il m’a semblé aussi nécessaire de revenir sur la manière dont on a qualifié ceux qui ont qualifié Gilles Veinstein de négationniste - par exemple Claude Mutafian, Yves Ternon ou Catherine Coquio, qualifiés de “champions de la cause arménienne”, de “milieux arméniens”, ou encore de “lobby arménien”.

Je dirai enfin quelques mots sur la manière dont on a qualifié leur action contre la nomination de Gilles Veinstein. Car ce qu’on a présenté, dans les médias et dans le monde universitaire, comme une opération de “police du langage”, comme une “chasse aux sorcières”, comme une “remise en question des libertés les plus fondamentales” ou comme un “lynchage médiatique” a été a été en réalité tout autre chose : une œuvre politique absolument justifiée.

1. Ce que peut le discours

Avant d’en venir précisément au cas du génocide arménien, je voudrais commencer par quelques remarques plus générales sur le langage, afin de préciser en quoi le discours a le pouvoir de produire de l’apparition et de la disparition.

Le discours a en effet le pouvoir de rendre réel ce qui ne l’est pas, de faire exister ce dont il parle : c’est ce que les linguistes ont appelé la dimension performative du langage. Par exemple, ce sont bien des discours qui ont construit ce qu’on a appelé “la question juive” ou “la question arménienne” [4]. Le discours construit donc le sensible, il produit de l’apparition ou de l’hallucination. C’est ce qu’on peut appeler, avec Pierre Bourdieu la dimension légendaire du discours, aux deux sens du mot : la légende qu’on raconte, et la légende de l’image, qui nous dit où il faut porter notre regard, puis ce qu’il faut voir et comprendre.

Mais si le discours construit notre perception, s’il est la légende qui nous dit ce qu’il faut voir, c’est également parce qu’il produit de la disparition. En effet, le discours n’a pas seulement le pouvoir de nous faire voir ce qu’on n’avait pas vu, ou même ce qui n’existe pas, il a aussi le pouvoir de rendre invisible ce qui est visible.

Par exemple, lorsque le discours antisémite oriente notre regard vers les Juifs de la finance, l’opération illusionniste qu’il réalise (la création ex-nihilo d’un “complot juif”) ne tient que parce que ce discours détourne notre regard de la masse des ouvriers juifs, ainsi que des financiers non-juifs.

Si, maintenant, l’on se demande ce que le discours fait apparaître ou disparaître, la réponse est : essentiellement de la violence. Par exemple, dans un discours sur l’immigration, quand on dit “clandestin” plutôt que “sans-papiers”, on produit l’image d’un corps menaçant, et lorsqu’on parle d’une “reconduite à la frontière”, on fait disparaître une violence : la violence étatique, qui apparaîtrait si l’on parlait plutôt d’“expulsion forcée” [5].

Ces deux opérations se retrouvent dans les structures génocidaires : d’un côté, durant toute la période qui précède et accompagne un génocide, le discours fait apparaître sa cible, le Juif, l’Arménien ou le Tutsi, comme un être menaçant ; de l’autre, on euphémise la violence qu’on inflige, en parlant par exemple de “solution finale” ou de “transfert de population”.

Enfin, de nombreux auteurs ont montré à quel point, dans l’après-coup, la négation s’inscrit dans la continuité du génocide : après avoir fait disparaître un peuple, on fait disparaître les preuves du crime - on fait même disparaître jusqu’aux traces de l’existence de ce peuple (par exemple, en Turquie, on fait disparaître les croix sur des bâtiments arméniens) [6].

2. Se battre pour un simple mot ?

Sur l’importance de la qualification, une première objection existe : pourquoi autant d’agitation autour d’un mot ? Pourquoi s’en prendre à Gilles Veinstein à cause d’un seul petit mot, génocide ? N’est-il pas suffisant qu’il reconnaisse “une tragédie” ou “une amputation massive de la population arménienne” ?

D’emblée, on peut répondre que l’objection se retourne facilement : car si vraiment la qualification importe si peu, pourquoi l’État turc lui-même ne reconnaît-il pas qu’il y a eu génocide ? Si les mots importent peu, pourquoi Gilles Veinstein a-t-il pris la peine d’écrire un article pour contester la qualification de “génocide” ? Et pourquoi, surtout, la revue L’histoire a-t-elle commandé cet article à Gilles Veinstein ? [7] Ce n’est donc pas à nous de répondre, ni aux associations arméniennes ni à Yves Ternon, mais à Gilles Veinstein, et aux responsables de la revue L’Histoire.

Une première réponse est donc la suivante : les campagnes pour une reconnaissance officielle et contre la nomination de Gilles Veinstein étaient justifiées parce que les mots sont importants, notamment le mot génocide, et que sur cette importance des mots, Gilles Veinstein lui-même est d’accord, ainsi que le gouvernement turc lorsqu’il menace la France de représailles au cas où Parlement français prononcerait le mot génocide.

Cette première réponse suffit largement à réfuter les discours agressifs qui ont été adressés à Yves Ternon ou à “la communauté arménienne”. Mais on peut aller plus loin. Il est intéressant, notamment, si l’on veut comprendre pourquoi précisément l’enjeu est important, d’aller voir de près ce qui se dit dans un texte comme celui de Gilles Veinstein.

3. Anatomie d’un discours négationniste

L’article de Gilles Veinstein propose quatre arguments principaux, qui relèvent non pas de la pure et simple négation, mais plutôt de la relativisation. Cela dit, ces quatre arguments relativisent jusqu’à un point où l’on peut bel et bien conclure que le génocide n’est pas établi. Gilles Veinstein conclut même son article, dans la plus classique tradition négationniste [8], en disant que “les thèses arméniennes” présentent l’histoire comme “une scène mythologique”.

1. Gilles Veinstein commence par relativiser le nombre de victimes : il y a eu des morts, admet-il, mais “moins qu’on ne le dit” : plutôt 500 000 qu’un million et demi.

Pour affirmer cela, Gilles Veinstein se fonde sur les travaux du démographe américain Justin Mac Carthy, dont le caractère très douteux a été mis en évidence par Frédéric Paulin [9].

Mais ce n’est sans doute pas le problème essentiel. Car, de toute façon, le génocide n’est en aucune manière une question de nombre de morts : qu’il y ait eu un quart, la moitié ou les trois quarts d’une population éliminée n’entre en ligne de compte dans aucune définition du génocide. Celui-ci ne se distingue des autres crimes que par l’intention de détruire un groupe comme tel [10].

Dans un courrier rendu public au moment de la polémique, Gilles Veinstein écrit, pour sa défense :

“si le génocide est une amputation massive de la population arménienne, alors il ne fait aucun doute que c’est un génocide”.

Cet énoncé est intéressant, car il veut dire bien entendu que si l’on définit le génocide autrement, le doute est possible, et même qu’il s’impose. Or, Gilles Veinstein sait très bien que personne n’a jamais défini le génocide par le nombre de morts. Sa concession est donc une concession de pure forme : une manière de dire, indirectement qu’il n’y a pas eu génocide. Gilles Veinstein dit en quelque sorte : c’est un génocide, si le génocide est ce qu’aucune définition ne dit qu’il est  [11].

2. Après avoir relativisé le nombre d’Arméniens morts ou disparus, Gilles Veinstein relativise à nouveau en comparant ce nombre au nombre total de morts turcs pendant la première guerre mondiale.

Il y aurait beaucoup à dire sur la manière dont il fait le décompte (très large pour les morts turcs, très strict pour les morts arméniens [12]), mais le plus important, là encore, est le principe même de cette comparaison.

Car enfin, quel rapport y a-t-il entre ces morts turcs et la question du génocide ? En quoi l’existence de morts turcs (que, soit dit en passant, personne ne conteste) est-elle incompatible avec l’existence d’un génocide des Arméniens ?

En rien évidemment : le génocide nazi, de la même manière, a eu lieu en même temps qu’une guerre, dont le nombre total de victimes est bien supérieur à celui des Juifs exterminés.

Dès lors, il faut bien admettre que mentionner comme le fait Veinstein les “victimes turques” est absolument hors de propos, du moins lorsque la question débattue est celle de la qualification des événements de 1915. Ce n’est en revanche pas hors de propos si le but de l’article est ce qu’il semble être dans le texte de Gilles Veinstein : relativiser à tout prix la gravité du tort subi par les Arméniens.

Par conséquent, même si cet usage des chiffres ne constitue pas à proprement parler un discours négationniste, force est en revanche de constater qu’il est une des topiques du discours négationniste qui circule autour du génocide juif, et qui accompagne la négation à proprement parler : l’opposition entre les morts juifs et les morts non-juifs, ou entre les morts des camps et les morts du Front ou des bombardements.

Cette comptabilité des morts turcs et arméniens a également un autre sens, peut-être encore plus abject : pour sortir ainsi du sujet, pour mentionner, comme le fait Gilles Veinstein, les victimes turques de la guerre, alors qu’il est censé parler du massacre des Arméniens, il faut une raison de force majeure. Il faut se sentir investi d’une mission : réparer une injustice.

Telle est précisément la posture que prend Gilles Veinstein : celle d’un justicier. Il y a selon lui une injustice à réparer, parce que, selon lui, on parle toujours des Arméniens, et jamais des victimes turques. Il écrit en effet, à propos de ces dernières : “s’il y a des victimes oubliées, ce sont bien celles-là”.

Ce discours, dont un équivalent existe dans la littérature antisémite (“on parle toujours des victime juives, et jamais des Allemands morts au front”), est un discours abject, car il contient implicitement une question et une réponse qui sont abjectes. La question est : pourquoi parle-t-on toujours des Arméniens et jamais des morts turcs ? Et la réponse : c’est à cause du “lobby arménien” qui trompe son monde.

On ne reste d’ailleurs pas totalement dans l’ordre de l’implicite et du sous-entendu, puisque Gilles Veinstein conclut son texte en parlant de “thèses arméniennes”, et en accusant ces “thèses” de “construire une scène mythologique”, “un assaut des forces du mal contre les forces du bien, hors de tout temps et de tout espace”, “schéma reçu tel quel, sans esprit critique, par la plupart de nos concitoyens, y compris dans les médias et la classe politique”. Ce schéma, conclut Gilles Veinstein, génère un “authentique racisme anti-turc”.

Ce sont donc finalement “les Arméniens” qui sont mis en accusation, et l’on apprend que s’il y a racisme, c’est un racisme anti-turc, entretenu par “les thèses arméniennes”. Tandis que dans l’empire ottoman, toujours selon Gilles Veinstein, “toute notion de racisme était absente” [13].

Venons-en maintenant aux deux derniers arguments de Gilles Veinstein. L’un porte sur les mobiles, et relativise le caractère criminel de ce qui s’est fait ; l’autre porte sur l’identité des responsables, et met en doute l’implication de l’État turc.

3. Sur la question du mobile, Gilles Veinstein nous dit : oui, on a déporté des Arméniens (ou du moins il y a eu “transfert de population”), et oui, pendant ce “transfert”, il y a eu de nombreux morts, mais le but n’était pas l’extermination. Le but était, poursuit Gilles Veinstein, seulement la “solution du problème arménien”.

Là encore, l’argument pourrait s’appliquer au génocide nazi. Cela donnerait ceci : “le but de n’était pas l’extermination, mais la solution du problème juif”. Yves Ternon a très bien souligné le caractère scandaleux de cet argument - qui revient à adopter le point de vue des assassins - mais aussi sa fausseté d’un point de vue historique : car le “danger arménien” dont parle Gilles Veinstein n’a pas existé ailleurs que dans la propagande du gouvernement jeune-turc [14].

4. Reste le dernier point : la question de l’identification des responsables. Là, Gilles Veinstein nous dit : oui, il y a eu des exactions injustifiables, mais elles n’ont pas été voulues par l’État turc : ce sont des dérives ou des attaques de bandits kurdes. Aucune preuve n’existe, nous dit Gilles Veinstein, qui établisse une implication gouvernementale, ni un quelconque caractère intentionnel et programmé de “l’amputation”.

Il faut le dire et le répéter : ce point est le seul qui aurait du être développé dans l’article de Gilles Veinstein, puisque effectivement, ce qui distingue le génocide des autres crimes de masse, y compris des autres crimes contre l’humanité, c’est le caractère intentionnel et programmé de la mise à mort.

Avant d’examiner ce dernier argument, il convient de souligner à nouveau ce fait singulier : seul un petit quart de l’article de Gilles Veinstein traite réellement de la question de la qualification. D’où une question qui vient immédiatement à l’esprit : pourquoi les trois autres points ? Pourquoi ces deux pages hors-sujet relativisant le nombre de morts, évoquant les victimes turques de la guerre, ou expliquant que le gouvernement avait des inquiétudes légitimes à l’égard des Arméniens ?

Il n’y a hélas pas d’autre réponse que celle-ci : le point commun entre ces trois arguments hors-sujet, ce que, tous les trois, ils permettent d’argumenter, c’est une thèse beaucoup plus générale que “ce n’est pas un génocide” - quelque chose comme : “les Arméniens mentent”, “ils sont en train d’imposer au monde entier leur version des faits”.

Si telle est la thèse, alors oui, les trois points précédents trouvent toute leur place, ils ne sont plus hors-sujet : ce que Gilles Veinstein nomme “la version arménienne” peut alors être présentée comme triplement mensongère - elle exagère le nombre de victimes arméniennes, elle omet de parler des Turcs victimes des Arméniens ou de la guerre, elle omet enfin de parler des torts arméniens. La question de la qualification peut alors venir en quatrième position, comme quatrième “mensonge arménien” : la “version arménienne” invente, en l’absence de toute preuve, l’existence d’une implication gouvernementale dans les violences subies par les Arméniens.

Venons-en maintenant au fond de ce problème de l’implication de l’État. Sur ce point, comme sur les autres, l’argumentation de Gilles Veinstein ne tient pas : Yves Ternon rappelle en effet qu’il existe de nombreuses preuves d’une implication du gouvernement jeune turc, et que Gilles Veinstein ne les évoque jamais dans son article [15].

Ce qui apparaît finalement, c’est que, comme dans la littérature négationniste sur la Shoah, ce n’est pas seulement le caractère génocidaire qui est mis en doute : la déqualification enveloppe aussi d’autres thèses, qui toutes tendent à montrer qu’on nous ment (sur le nombre de morts par exemple) ou qu’on favorise certains par rapport à d’autres (on parle de certains morts et pas des autres : des Arméniens et pas des Turcs, des Juifs et pas des non-juifs) [16].

C’est pourquoi la campagne contre l’élection de Gilles Veinstein s’imposait, et c’est pourquoi, le cas échéant, le recours à la loi peut être parfaitement justifié - et pas seulement, ou pas nécessairement, le recours à la loi Gayssot [17].

Deuxième partie

P.-S.

Ce texte est issu d’une intervention au colloque "L’époque de la disparition", organisé par Alain Brossat et Jean-Louis Déotte, le jeudi 10 mai 2001 à l’Université de Paris-St Denis.

Il a été publié en 2003 dans L’époque de la disparition, II, sous la direction d’Alain Brossat et Jean-Louis Déotte, aux éditions L’Harmattan.

Notes

[1] Sur le génocide lui-même, cf. Y. Ternon, Les Arméniens, Histoire d’un génocide, Points histoire, 1996

[2] Yves Ternon retrace les grandes lignes de cette controverse dans son dernier livre, Du négationnisme (éditions Desclée de Bouwer, 1999). On trouvera également dans ce livre les références des articles de presse que je mentionne par la suite.

[3] G. Orwell, “La politique et la langue anglaise”, 1955

[4] Le langage n’a donc pas seulement le pouvoir de produire du paraître, mais aussi de l’être : une fois émise sur la scène publique l’hypothèse d’une question juive ou arménienne, une fois cette thèse admise, le langage produit une gamme d’affects (mépris, peur, haine) qui elle-même se concrétise par des actes (injures, violences physiques ou législations d’exception). Et de fait, à partir d’un discours illusionniste, qui crée quelque chose à partir de rien, par exemple une peur à partir d’un danger inexistant - “péril juif”, “péril arménien”, “péril tutsi” - se construit un véritable problème : une véritable question juive, arménienne ou tustsie, au sens où, comme l’a montré Sartre dans ses Réflexions sur la question juive, dès lors qu’existe à grande échelle l’antisémitisme, un démocrate lui-même ne peut plus décemment considérer que le Juif est un homme comme les autres : le Juif, dans cette situation spécifique produite par des discours, n’est pas un homme comme les autres, puisqu’il fait face à un danger spécifique, qui n’existe pas pour les non-juifs. Il y a donc bien une question juive.

[5] Cf. P. Tévanian, S. Tissot, Mots à maux, Dictionnaire de la lepénisation des esprits, Dagorno, 1998

[6] Cf. Y. Ternon, Enquête sur la négation d’un génocide, Parenthèses, 1989 et M. Nichanian, “Le droit et le fait. Réflexions sur l’afffaire Bernard Lewis”, Lignes, n°26, octobre 1995

[7] On ne s’est pas assez interrogé sur ce détail : l’article qui a déclenché toute l’affaire Veinstein est une commande faite à Gilles Veinstein par la rédaction de la revue l’Histoire, pour figurer dans un dossier dont le titre omettait délibérément le mot génocide : “Enquête sur la tragédie de 1915 : le massacre des Arméniens”. L’article de Gilles Veinstein, intitulé “Questions sur un massacre”, est paru en avril 1995 dans ce dossier. Toutes les citations qui suivent proviennent de cet article.

[8] Sur cette tradition, cf. R. G. Hovanissian, ”l’hydre à quatre têtes du négationnisme : négation, rationalisation, relativisation, banalisation”, in Actualité du génocide des Arméniens (coll.), Édipol-Centre national du Livre, 2000

[9] F. Paulin, “ Négationnisme et théorie des populations stables. Le cas du génocide arménien ”, in H. Le Bras L’invention des populations, Odile Jacob, 2000

[10] D’après la définition du juriste américain Raphaël Lemkin, le génocide est “ un plan coordonné d’actions différentes qui tendent à détruire les fondations essentielles de la vie des groupes nationaux, dans le but de détruire ces groupes mêmes ”.

[11] Il est donc très étonnant de voir Pierre Vidal-Naquet, qui a tant étudié et combattu le discours négationniste, et qui en connaît toutes les ficelles, se satisfaire de cette concession, et écrire dans Le Monde que quelqu’un qui écrit cela ne peut pas être négationniste. Car si l’on admet que toute personne se prononçant sur ces questions est censée connaître la vraie définition du génocide, alors il ne fait aucun doute que l’énoncé de Gilles Veinstein est un énoncé négationniste.

[12] Cf. Y. Ternon, Du négationnisme, op. cit., 1999

[13] Affirmation étayée d’un seul argument, bien faible :“si un Juif ou un Arménien se convertissait à l’islam, plus rien ne le distinguait des autres musulmans”.

[14] Cf. Y. Ternon, Du négationnisme, op. cit. , 1999. Gilles Veinstein surévalue de manière grossière l’ampleur de la rébellion arménienne, et n’explique pas pourquoi la déportation a été organisée y compris dans des régions éloignées de la ligne de front. Yves Ternon rappelle par ailleurs que le total des Turcs assassinés par des activistes arméniens ne dépasse pas quelques centaines, ce qui fait un rapport de un pour mille. Il rappelle enfin que certains de ces assassinats, s’ils ne sont pas justifiables, s’expliquent par le désir de vengeance de certains Arméniens.

[15] En fait, Gilles Veinstein se contente d’évoquer les fameux télégrammes Andonian, télégrammes du ministère de l’intérieur donnant l’ordre d’exterminer les Arméniens. Veinstein affirme que “les documents Andonian n’étaient que des faux, comme la critique historique l’a prouvé par la suite” et il se contente de mentionner en note deux ouvrages défendant la version officielle de l’État turc, sans mentionner les travaux plus récents d’historiens américains ayant conclu à l’authenticité de ces télégrammes (comme l’a fait par ailleurs Yves Ternon dans le livre collectif Actualité du génocide des arméniens, cf. op. cit.). On est là encore face à une stratégie sémantique de qualification et de disqualification, puisque sous la plume de Gilles Veinstein, l’historiographie turque officielle devient “la critique historique”, tandis que tous les autres historiens, ceux qui parlent de génocide, deviennent “les historiens qui défendent les thèses arméniennes”.

[16] Cf. R. G. Hovanissian, ”L’hydre à quatre têtes du négationnisme : négation, rationalisation, relativisation, banalisation”, in Actualité du génocide des Arméniens, op. cit., 2000

[17] Cette loi, votée en 1990, sanctionne la négation de génocide ou de crimes contre l’humanité. Mais elle ne s’applique malheureusement pas à la négation de crimes contre l’humanité commis en-dehors de la période 1939-1945.