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Le génocide arménien et l’enjeu de sa qualification (Deuxième partie)

Réflexions sur "l’affaire Veinstein"

par Pierre Tevanian
29 juillet 2004

Ce texte est issu d’une intervention au colloque "L’époque de la disparition", organisé par Alain Brossat et Jean-Louis Déotte, le jeudi 10 mai 2001 à l’Université de Paris-St Denis. Il a été publié en 2003 dans L’époque de la disparition, II, sous la direction d’Alain Brossat et Jean-Louis Déotte, aux éditions L’Harmattan.

Première partie

4. Parenthèse sur le recours au Droit en général, et sur la Loi Gayssot en particulier

Car la loi Gayssot, si elle n’est pas comme beaucoup s’en inquiètent, une loi scandaleuse et liberticide, peut en revanche être considérée comme une loi inutile, au sens où la loi de 1972 sur l’incitation à la haine raciale pourrait suffire pour sanctionner les discours négationnistes.

Ces discours ne se contentent en effet jamais de remettre en doute telle ou telle qualification, ils articulent aussi, autour de la discussion sur la qualification, tout un discours périphérique, beaucoup plus général, de relativisation et d’insinuation :

- relativisation du tort subi par les génocidés (par la révision à la baisse du nombre de morts) ;

- insinuation d’une culpabilité des génocidés (par exemple une “trahison arménienne”) ;

- insinuation également d’une mystification par les descendants des génocidés, visant à occulter le tort subi par d’autres (“les Allemands” dans un cas, “les Turcs” dans l’autre).

Or, ce discours périphérique - qui ne concerne pas directement la question de la qualification - pourrait suffire pour une action en justice, au titre de la loi contre l’incitation à la haine raciale.

Reste évidemment le problème de la jurisprudence. Si les tribunaux sont incapables de voir l’incitation à la haine raciale quand elle est présente, alors on peut estimer, d’un point de vue pragmatique, qu’il est utile qu’une loi comme la loi Gayssot vienne leur ouvrir les yeux en sanctionnant tout discours remettant en doute l’existence d’un génocide ou d’un crime contre l’humanité dont l’existence et la qualification sont établies.

Et plutôt que de s’inquiéter des éventuels effets pervers d’une telle loi, plutôt par exemple que de déplorer l’écart qu’elle pourrait creuser entre le traitement des crimes reconnus et celui des crimes qui ne le sont pas, il est plus intéressant d’oeuvrer à faire reconnaître les crimes contre l’humanité qui ne sont pas encore reconnus, comme les massacres de Sétif, de Madagascar ou du 17 octobre 1961, afin que, contre le déni de ces crimes aussi, le droit puisse être mobilisé.

Par ailleurs, si une telle loi représente un risque pour la démocratie, ce risque doit être mis en balance avec le risque opposé : le risque de laisser se proférer des discours comme ceux de Gilles Veinstein, qui nous explique que des “lobbies arméniens” font la loi en écrivant une histoire mensongère, et qu’ils propagent le racisme anti-turc [1].

Mais cette incitation indirecte à la haine anti-arménienne n’est pas le seul problème. Si la question de la qualification est importante, et pas seulement pour les Arméniens, c’est aussi parce que, de la réponse qu’on lui apporte, dépend, dans la mémoire et dans les consciences, l’apparition ou la disparition du coupable.

5. Le fond du litige : l’apparition ou la disparition du coupable

En effet, on le voit dans le texte de Gilles Veinstein, mais aussi dans tout le discours officiel de l’État turc : beaucoup sont près à reconnaître aux Arméniens un statut de victime, à condition que le coupable ne soit pas nommé.

Cela n’a d’ailleurs pas toujours été le cas : à partir de 1965, face aux premières revendications de reconnaissance du génocide, l’historiographie turque officielle s’est d’abord efforcée de faire disparaître une seconde fois les victimes, en effaçant au maximum les traces de la présence arménienne sur le territoire turc, et de son implantation jusqu’à la fin du dix-neuvième siècle (en détruisant des monuments, en arrachant des croix, en falsifiant des cartes, etc.) [2].

Ce n’est que plus tard, au fur et à mesure que le travail historique et militant progressait, que l’État turc s’est trouvé dans l’obligation de reconnaître l’existence et l’implantation d’une population arménienne, et qu’il a par conséquent dû reconnaître aussi sa disparition au début du vingtième siècle. C’est alors, et alors seulement, que l’essentiel du travail de dénégation s’est porté non plus sur la disparition des victimes, mais sur l’effacement du criminel [3].

Il y a d’ailleurs des mots pour cela, pour accorder aux victimes le statut de victimes, tout en faisant disparaître le coupable : des mots comme comme “Drame” ou “Tragédie” [4]. Des formules aussi comme celle de Gilles Veinstein : par exemple “règlements de compte intercommunautaires”, formules qui en rappellent d’autres, qu’on a pu entendre récemment à propos de l’ex-Yougoslavie ou du Rwanda, ou plus récemment à propos de la Côte d’Ivoire, et qui ont pour point commun de faire disparaître le crime, en rendant indiscernables les coupables et les victimes : par exemple les mots “belligérants”, “tensions ethniques”, ou “haines ancestrales” [5].

On pourrait donner bien d’autres exemples de ces stratégies sémantiques visant à faire disparaître le coupable. Par exemple, dans son article, Gilles Veinstein n’emploie jamais le mot “déportation” : il parle seulement de “transfert de population”. Il explique aussi que “c’est au cours de ces opérations de transfert que périrent un nombre immense d’Arméniens”. Là encore, la phrase ne contient aucune mention du responsable de ces morts.

Ces morts, poursuit Gilles Veinstein, sont dues à des raisons “très diverses” : “les épreuves, la malnutrition, les conditions d’hygiène, les épidémies”, mais aussi des “massacres”, dus à des règlements de compte intercommunautaires dans lesquels il faut signaler la part active des Kurdes et pas seulement des Turcs.”

Gilles Veinstein affirme donc qu’une partie des morts, mais une partie seulement, relève de l’homicide - alors que l’épuisement et la maladie sont en l’occurrence la conséquence d’une décision politique, dont il est aisé de montrer qu’elle relève de l’homicide [6].

Gilles Veinstein affirme aussi qu’une partie des homicides, mais une partie seulement, est imputable à autre chose qu’aux tribus de brigands et aux Kurdes : il y a eu des exactions de la part de soldats turcs. Enfin, il admet que “dans certains cas au moins”, il y a eu “coopération ouverte ou tacite des autorités locales”.

Si l’on résume sa version des faits, il y a eu “amputation massive”, mais les responsables sont la maladie d’une part, et d’autre part des Kurdes et des Turcs, des militaires agissant sans l’accord de leur hiérarchie, et enfin, à la marge (“dans certains cas”), les autorités locales - mais, bien entendu, des autorités locales agissant sans l’avis de leur hiérarchie.

Ce qui disparaît donc, dans ce tableau, c’est l’autorité centrale, l’État, et notamment le ministère de l’Intérieur.

6. Premières conclusions

1. Il résulte de ce qui précède qu’il est absurde de stigmatiser les luttes pour la reconnaissance du génocide arménien (ou les luttes contre sa négation) comme une posture “victimaire”.

En effet, le statut de victimes, tout le monde ou presque l’accorde désormais aux Arméniens, y compris des négationnistes.
Ce qui pose problème, ce pour quoi il faut aujourd’hui lutter - et ce pour quoi on lutte quand on demande la reconnaissance d’un génocide - ce n’est pas le fait que les victimes soient nommées, mais le fait que les coupables soient nommés - qu’on dise de quoi sont morts ces morts que Gilles Veinstein consent à reconnaître : sont-ils les victimes du sort, de la famine, des brigands, de la méchanceté humaine, ou bien les victimes d’un crime qui a un auteur ?

2. Il faut bien voir, également, que lorsque des Arméniens se mobilisent pour la reconnaissance du génocide, ce n’est pas seulement pour leur mémoire ou pour la mémoire de leurs ancètres.

À la limite, ce qui fait le plus spécifiquement offense aux Arméniens en tant qu’Arméniens, ce n’est pas le refus de dire “génocide”, mais tout le reste : tout le discours périphérique qui consiste à relativiser à tout prix et à tous les niveaux la gravité des faits, à accuser les victimes d’avoir une responsabilité dans la haine ou le traitement criminel qu’ils ont eu à subir, et à sous-entendre qu’aujourd’hui des lobbies arméniens abusent de la crédulité du peuple. Là est véritablement l’offense aux victimes et l’incitation à la haine anti-arménienne.

En revanche, quand on accorde de l’importance au problème singulier de la qualification de génocide, ce n’est pas simplement la communauté arménienne qu’on défend : il ne s’agit plus seulement de donner aux victimes le minimum auquel elles ont droit (la reconnaissance du statut de victimes, c’est-à-dire la reconnaissance de leur innocence - ce qui est en jeu est tout autre chose : l’apparition ou non de l’État turc dans la position de coupable.

Cette lutte n’est donc une lutte “communautariste” - comme beaucoup, pourtant, se sont plus à le répéter - pour la bonne raison que la nomination du coupable n’est pas un intérêt spécifiquement arménien  : beaucoup d’autres y trouveraient un intérêt très immédiat, notamment chez les Kurdes, et plus largement, dans l’ensemble du peuple turc - qui aurait sans doute beaucoup à gagner à la mise en cause du dogme de l’infaillibilité de l’État turc. Plus largement enfin, il y a un intérêt universel à ce que les coupables soient nommés : cela permettrait de marquer qu’aucun génocide n’est sans conséquence pour celui qui le commet.

3. Il est tout aussi absurde de prétendre, comme l’ont fait Gilles Veinstein et quelques autres, qu’en parlant de génocide, on entretient le racisme anti-turc.

Car en réalité, si les massacres s’inscrivent dans le cadre d’un génocide, cela signifie que “les Turcs” dans leur ensemble n’en sont pas responsables, du moins pas du tout au même degré.

En revanche, si l’on dit (comme le fait Gilles Veinstein) que ces massacres ont été commis par “des Kurdes et des Turcs” (forcément nombreux, vu l’ampleur des massacres), et si l’on soutient que les massacres ont eu lieu indépendamment de tout plan et de toute préparation étatique, il devient beaucoup plus aisé de prétendre qu’il existe, dans la population ottomane, quelque chose comme une sauvagerie congénitale.

Le déni entretient donc le racisme anti-turc, beaucoup plus que la reconnaissance du génocide.

4. Si l’enjeu de la qualification est la nomination du coupable, alors la lutte pour la reconnaissance du génocide n’est pas terminée.

En effet, le vote de reconnaissance par le Parlement français s’est fait sur un texte où, in extremis, a été supprimée une partie du texte proposé par les associations, qui était le suivant : “la France reconnaît le génocide des Arméniens par l’État turc”. Les parlementaires ont supprimé la fin de la phrase : “par l’État turc” [7].

La lutte pour la reconnaissance du génocide arménien n’est donc pas finie. Et ce qui le montre bien, ce n’est pas seulement cette réticence de l’État français à nommer le coupable, c’est aussi la position très étrange du monde universitaire, qui a très massivement soutenu Gilles Veinstein, en signant une pétition dont la structure est absolument paradoxale.

Le texte de la pétition de soutien à Gilles Veinstein affirme en effet qu’il y a bien eu un génocide des Arméniens, et que cela ne fait aucun doute - tout en affirmant, dans le même temps, qu’il est scandaleux de qualifier Gilles Veinstein de négationniste (alors que, précisément, il nie qu’il y ait eu génocide) :

“Nous estimons que la réalité du génocide ne fait aucun doute, non plus que l’implication gouvernementale, mais nous estimons que ce genre de campagnes sèment la confusion au lieu de clarifier les faits...”

Mais ce qui sème la confusion, n’est-ce pas plutôt ce texte qui affirme d’un côté que la qualification de génocide ne fait aucun doute, et d’un autre côté, que l’on ne peut pas reprocher à un historien de mettre en doute ce génocide qui ne fait aucun doute ?

Ce paradoxe s’est retrouvé dans tous les articles écrits en faveur de Gilles Veinstein, par exemple celui de Michel Cahen dans Libération ou celui de Pierre Vidal-Naquet dans Le Monde  : d’un côté, on défend le droit de Gilles Veinstein d’exprimer des doutes sur la qualification de génocide, et de le faire, surtout, sans être qualifié de négationniste ; d’un autre côté, on se sent obligé de dire que personnellement, on considère que cette qualification ne fait aucun doute.

On peut donc se demander, avec Yves Ternon : si ce n’est pas du négationnisme, comment faut-il qualifier la négation d’un génocide ? Et cette question en appelle une autre : qu’est-ce que la reconnaissance d’un génocide, lorsqu’on refuse d’appeler négation sa négation ? Un génocide qu’on peut nier sans être négationniste, est-ce vraiment un génocide reconnu ? [8]

Cette situation justifie toutes les campagnes passées et à venir, quels que soient les négateurs qui en ont été, en sont ou en seront les cibles - qu’ils soient proches ou non de l’extrême droite, qu’ils soient payés ou non par Ankara [9], qu’ils soient des gouvernants, des élus, ou des universitaires reconnus et respectés par leurs pairs, comme Bernard Lewis ou Gilles Veinstein.

Troisième partie

Notes

[1] Contre le recours à la loi, il existe un autre argument : la condamnation en justice donnerait aux négationnistes une auréole de martyres qui leur rendrait service, ou même plus, qui susciterait des “vocations profanatrices” (Alain Brossat, Le corps de l’ennemi, La fabrique, 1999). Cet argument me semble très discutable. Car, à supposer que cet effet existe, il faut mettre ce risque en balance avec le risque opposé, le risque du laisser-dire et du laisser-imprimer : l’effet de légitimation que produit un livre autorisé, vendu dans les circuits autorisés. Il faut en effet se demander de quoi ont vraiment besoin les négationnistes : est-ce une vraiment d’une auréole de martyre, qu’ils ont en fait déjà, que leur donne déjà leur position minoritaire, le manque d’attention que leur portent à leurs yeux les médias, ainsi que leur paranoïa ? Ce dont les négationnistes ont besoin, n’est-ce pas plutôt une reconnaissance, un label, une caution scientifique qui, elle, leur manque ? (Sur ce point, cf. l’analyse que fait Sartre de l’antisémite dans ses Réflexions sur la question juive).
Cet enjeu a été très bien cerné par l’appel lancé entre autres par Jacques Le Goff et Françoise Balibar : “Même si les mérites scientifiques de Gilles Veinstein sur la période du 15ème au 18ème siècle sont généralement reconnus, [la] chaire [à laquelle il postule] porte sur l’ensemble de l’histoire turque moderne, et cette élection accrédite le sentiment que le Collège de France donne son consentement à un discours de remise en cause de la vérité établie du génocide arménien. C’est pourquoi nous demandons aux instances académiques de considérer qu’en consacrant un spécialiste, elles risquent de cautionner une opinion insoutenable que celui -ci répète sans la justifier, en lui apportant le crédit de sa compétence sur un sujet voisin.”

[2] Cf. Y. Ternon, Enquête sur la négation d’un génocide, op. cit., 1989

[3] Même si des “travaux” récents comme ceux du démographe américain Justin Mc Carthy, continuent, sinon de nier, du moins de sous-évaluer délibérément l’implantation de la population arménienne au sein de l’Empire Ottoman du début du vingtième siècle. Cf. F. Paulin, “Négationnisme et théorie des populations stables. Le cas du génocide arménien”, in L’invention des populations, op. cit. , 2000

[4] Le premier livre négationniste sur le génocide nazi, celui de Rassinier, parlait d’ailleurs, de la même manière, du drame des Juifs d’Europe.

[5] Cf. J.-F. Narodetzski, Nuits serbes et brouillards occidentaux, “Glossaire”, L’esprit frappeur, 1999 ; A. Brossat et J.-Y. Potel, Au miroir de la guerre, L’aube, 1999 ; J.-P. Chrétien, “Un “nazisme tropical au Rwanda ? Images ou logiques d’un génocide”, Vingtième siècle, octobre 1995, et “Interprétations du génocide de 1994 dans l’histoire contemporaine du Rwanda”, Clio en Afrique, juin 1997, Le défi de l’ethnisme, Karthala, 1997 : M. Sitbon, Un génocide sur la conscience, L’esprit frappeur, 1999 ; J.-P. Gouteux, Le Monde, un contre-pouvoir ? Désinformation et complicité de génocide ?, L’esprit frappeur, 1999.

[6] Il est bon de rappeler, à ce propos, que, selon la Convention de 1948, il y a génocide dès lors qu’il y a “soumission intentionnelle d’un groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle”.

[7] De la même manière, soit dit en passant, le Sénat français a voté le 10 mai 2001 un texte de loi reconnaissant à la Traite des Noirs la qualification de crime contre l’humanité, mais le texte qui va être voté est un texte là aussi amputé : à la demande d’un élu, le texte soumis au vote a supprimé du texte proposé par les associations la formule “Traite des Noirs par les puissances occidentales”.

[8] La réponse est non, et cela peut d’ailleurs s’expliquer assez facilement : si l’état des connaissances est assez avancé, en revanche la diffusion de ces connaissances est très faible, que ce soit dans les écoles ou dans les grands médias.

[9] Sur l’infiltration de l’État turc dans le milieu de la recherche, en particulier aux États-Unis, cf. Y. Ternon, Du négationnisme, op. cit. , 1999