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Le liberté où elle peut comme elle peut

A propos du film American Honey, d’Andrea Arnold

par Maud Alpi
1er mars 2017

Ce film, nous dit Maud Alpi, est encore visible dans quelques rares salles et ne le restera pas longtemps, courez-y.

« Steady as a preacher

Free as a weed

Couldn’t wait to get goin’

But wasn’t quite ready to leave

So innocent, pure and sweet

American honey »

Lady Antebellum, American Honey

Rares sont les romans de formation qui se fassent sans recours à des ressorts dramatiques irréversibles (viol, meurtre, accident mortel, trahison, exclusion, suicide), ou tout au moins qui ne convoquent pas ces spectres à l’arrière-plan du récit (je pense à Holden hanté par le suicide d’un étudiant dans L’attrape-cœurs de Salinger) ; et quand les récits renoncent effectivement à de tels ressorts, c’est parfois au risque de l’inconsistance.

Où l’on dit que grandir c’est perdre

Quand le héros qui se « forme » est une héroïne, au cinéma, j’ai souvent l’impression de retrouver deux grandes tendances que je vais me permettre d’esquisser (trop) rapidement. L’une profite de la vulnérabilité de la jeune protagoniste et de la pureté de ses désirs pour exercer sur elle quantité de menaces, chantages, manipulations, souvent liées au désir/convoitise qu’un adulte à l’âme pourrie exerce sur l’héroïne.

D’autres films, de plus en plus nombreux et on les comprend, jouent à inverser ou transgresser les codes genrés et mettent en scène des héroïnes en devenir cowboy, gangster, boxeur, etc, qui désirent, risquent, bravent le danger comme si elles étaient des mecs. Souvent leur statut de fille n’est qu’un obstacle très extérieur à leur conquête. Souvent, le prix de leur conquête est la perte de l’innocence et des illusions.

Je me demande souvent quelles émotions ces parcours de victimes ou de soldats ont tendance à cultiver en moi : mélange d’angoisse et de jouissance régressive à voir la princesse rater son accès au trône, leçon de morale façon petit chaperon rouge, ou sentiment de se voir imposer un modèle de combattivité féminine – démonstration de force parfois intimidante, et parfois sanctionnée par les mêmes leçons de morale que dans le modèle victimaire. Là où je veux en venir, c’est que les sorties hors de la matrice compétitive semblent bien difficiles.

Héros ou héroïnes, il n’est pas étonnant que les récits de formation en passent si souvent par la violence, la persécution et la résignation ; ces schémas narratifs font écho à la croyance (fondée) que grandir, c’est perdre. Ce n’est pas tout à fait ce que nous propose Andrea Arnold et je crois que c’est aussi pour ça que je suis allée revoir son film (et aussi bien sûr parce que je l’ai trouvé sublime et sublimement interprété), c’est aussi pour ça qu’après l’avoir revu je voudrais encore le revoir, même s’il ne passe plus que dans une salle à Paris, et que je me permets d’en dire quelques mots ici.

Perchée tel le grillon sur l’épaule de Star dans American Honey, Andrea Arnold veille, depuis Red Road, son premier long-métrage, sur des héroïnes vulnérables, faussement sûres d’elles mais endurantes. Héroïnes qui dessinent pas à pas, dans les espaces non encore saturés par le pouvoir, leurs chemins d’indépendance ou leurs précieux instants de liberté.

Lancée sur la route

« We found love in a hopeless place » Rihanna

Star, la jeune protagoniste d’American Honey, profite de sa rencontre avec une horde de vendeurs itinérants pour fuir une famille en déréliction (pas de travail, parents absents, un homme alcoolique qui la harcèle – Andrea Arnold nous laisse le choix de voir en lui le boyfriend ou le beau-père incestueux de Star et personnellement je pencherais pour cette dernière hypothèse. Elle fuit un sacerdoce auprès de son frère et de sa sœur dont elle est devenue la mère par défaut. Star n’est donc pas innocente, on pourrait l’imaginer déjà foutue, déjà cramée par la vie. C’est pourtant le contraire qui crève l’écran lorsqu’on la voit courir de toutes ses forces dans la nuit pour retrouver l’objet de son désir.

Car Star a eu un coup de foudre pour Jake, le vendeur le plus charismatique de la bande, apparu au milieu de la zone comme un prince dans son van-carrosse saturé de basses et de jeunes corps bronzés. En les voyant passer, Star comprend immédiatement qu’il y a quelque chose comme la chance ou le destin qui est là et qu’elle ne peut laisser filer. Elle suit la bande dans un supermarché, où le beau Jake lui fait un numéro de séduction assez irrésistible avant de lui proposer « a job opportunity » : vendre des magazines de ville en ville.

Et voilà Star embarquée sur les routes du Kansas, de motels miteux en petit déj à la vodka. Lancée comme elle l’est dans cette aventure, avec son énergie téméraire, la fraîcheur de ses dix-huit ans et son mini short ultra sexy, Star se serait fait punir par bien des films.

Le film joue sur cette attente de punition et sur les peurs qui enveloppent le corps des jeunes filles. La menace du viol est ainsi constamment présente, d’autant plus avec l’espace qui semble s’élargir au cours du film, passant des quartiers résidentiels aux champs pétrolifères, en même temps que la témérité de Star ne cesse de trouver de nouveaux terrains de jeux, en apparence de plus en plus périlleux. Le film joue avec l’attente de la punition, caresse les cuisses bronzées et tatouées de Star en autant de plans qui font l’éloge de sa jeunesse et de son désir tout en exposant avec insistance sa chair vulnérable. Le film joue avec le stéréotype des jeunes mâles en rut – « je peux être le premier à te baiser ? » demande Corey à Star lorsqu’elle intègre le groupe. Et bien sûr il joue avec les visages émaciés et avides de tous les hommes esseulés rencontrés sur la route, du conducteur de poids lourd aux mineurs taiseux. Andrea Arnold arrive à fondre dans un même élan son désir pour tous ces personnages de passage et le danger qu’ils évoquent dans notre imaginaire formaté, sans renoncer ni à la beauté de l’un ni à l’éventuelle réalité de l’autre. Ce n’est pas pour rien qu’un personnage clé du film rappelle à Star que « ça pourrait se passer autrement », que n’importe quel type la saoulerait pour profiter d’elle... Mais voilà, ça se passe comme ça et pas autrement, et comme ça, c’est tellement plus beau et plus vibrant.

La menace du viol est ainsi constamment détournée au profit de vrais moments de rencontre, saisis sans angélisme. « I’m not a cow » objecte Star à Jake qui prétend la « dresser », et Andrea Arnold nous rappelle au détour d’un plan déchirant que ce sont surtout les vaches, les vraies, qui doivent avoir peur pour leur peau. Le personnage le plus dangereux pour Star est peut-être l’homme dont elle est amoureuse, Jake, misfit régi par des émotions incontrôlables. Mais même ce garçon fatal et désaxé provoque plus de peine que de peur.

En travaillant ces peurs tout en les détournant, il me semble qu’American Honey délivre une puissance libératrice, parce qu’il accueille pleinement, amoureusement, l’angoisse d’être une fille dans un monde violent, mais il ne nous enferme pas dans ce destin de peur, de risque et de punition.

Et ce travail libérateur, le film le fait inséparablement de sa beauté, du vent sur la peau, du chien profitant de la fraîcheur d’une flaque d’eau, de l’air qui circule entre les regards et entre les plans, il le fait inséparablement de cette durée insistante qui nous permet d’entrer dans le temps du personnage : et ça dure parce qu’Andrea Arnold prend tout ce qu’elle regarde très au sérieux, parce qu’on est sérieux comme un enfant avec ce qu’on aime.

Faites moi confiance. Si vous me faites confiance je ne deviendrai ni une pourrie ni une victime. Voilà ce que semble nous dire Star, et tout le film résonne comme une invitation à avoir confiance en elle, à avoir confiance en soi. Bonne étoile.

Apprendre sans se soumettre, ou la voix du monstre

La bande de jeunes vendeurs débridés s’écarte très vite de toute esquisse d’utopie et Andrea Arnold la traite pour ce qu’elle est, cellule néo-capitaliste qui carbure à la vodka, aux bangs et aux tubes, et se défoule en « combats de loosers » sous l’œil torve de la jeune patronne, Krystal, qui choisit ses employés pour leur apparence « white trash », leur saleté, leurs airs de pauvres gosses échoués de l’Amérique blanche, comptant sur leur capacité à provoquer la pitié des clients.

Les Anglais du dix-neuvième siècle faisaient leur grand tour d’Europe à l’aube de la vingtaine, et les apprentis artisans parfois leur tour de France. Star fait son tour d’une « Amérique pur sucre » qui n’a plus grand chose à vendre à sa jeunesse, si ce n’est la jeunesse elle-même.

Mais dans cette armée de VRP d’un nouveau genre, la jeunesse tient bon comme une protection divine (ou cosmique, puisque Star envoie clairement Dieu se faire foutre), et Andrea Arnold maintient constamment la tension entre la grâce de ses personnages, jamais manichéens, jamais complètement vampirisés, et la machine commerciale qui les embarque sur la route au rythme d’un programme qui ne laisse pas de place à l’errance. Comme Star, ils ne sont pas innocents, on les devine cabossés précocement ; mais ils ne sont pas foutus. La misère d’où ils viennent sans doute ne les écrase pas encore, et d’ailleurs le film énonce d’abord sur le mode du jeu les grands refrains du désastre américain : mon père est mort en Irak... ma mère est morte de la meth... Ce ne sont pas des témoignages biographiques des personnages, mais des mensonges qu’ils inventent pour apitoyer les clients et se faire acheter des magazines. C’est un jeu et pourtant c’est vrai, c’est juste à côté d’eux – mais entre eux et ça, il y a encore de l’air.

De la même façon, les chansons qui envahissent systématiquement les trajets en van ou en voiture et rythment les journées jouent comme des outils de dédramatisation – et donc parfois comme des complices de Star et de Jake : il y a dans leur vie de la place pour des moments de folie sans que cela entraîne forcément punition (voir le dénouement de la scène avec les cow-boys). Pourtant, à force de répétitions, les chansons agissent aussi comme des rouleaux compresseurs : il se passe mille choses dans ce film qui se déplie comme un roman, et pourtant sous l’effet quasi sédatif de la musique, on a aussi l’impression de vivre chaque jour la même journée, de plus en plus poussiéreuse, de plus en plus grumeleuse.

Machine dévoratrice qui avale les kilomètres et la fraîcheur des visages, le van avance sur les routes avec ses faux airs de fête, recyclant tous les poncifs de la défonce au profit du profit. Le van musical est un monstre sans visage, il n’est qu’une voix qui enrobe les expériences dans une même liqueur sucrée, un monstre tranquille qui englue lentement ses occupants dans le nivellement des sensations et des désirs. C’est un grand frère avec une chaîne plaqué or qui ramasse les enfants paumés et mal aimés comme Star, ceux à qui on n’a jamais demandé s’ils avaient des rêves, et qui les nourrit de bonbons empoisonnés même pas mortels.

C’est ce monstre gentil qui voudrait persuader Star de son absence de valeur : « you think you’re special, but you’re not » lui dit Krystal. C’est le monde-monstre qui noie la terre de sang (plan littéral du film, amené avec une grâce incroyable) et qui clame en chantant « I kill children » dans une scène qui déchire le cœur :

« I kill children

I love to see them die

I kill children

And make their mamas cry

Crush ’em under my car

I wanna hear them scream

Feed ’em poison candy

To spoil their Halloween »

(Dead Kennedys)

C’est ce monstre que Star combat, héritière en cela d’une lignée de guerrières bien décidées à désintégrer les spectres de la haine de soi, de la résignation et du désespoir (voir les sublimes textes de Pacôme Thiellement sur les guerrières gnostiques de Céline et Julie vont en bateau, Opening Night, voir aussi Un ange à ma table… Plus récemment on retrouve cette force intérieure chez la très jeune héroïne du beau film Les chansons que mes frères m’ont apprises).

Star est une guerrière précisément parce qu’elle refuse la compétition et l’humiliation qui régissent son monde, parce qu’elle refuse d’être un petit soldat. C’est comme ça qu’elle défend sa fierté et sa joie.

Star est le contraire d’une boxeuse. Elle ne serre pas les poings. Elle s’ouvre à ce monde qui menace à tout moment de l’engloutir. Son apprentissage se fait non dans l’accumulation mais dans la dispersion. Sa bataille procède non par affrontement mais par détournement et contournement. Quand on lui impose des règles pour vendre, elle les conteste, puis elle les réinvente, faisant de son job un prétexte à l’aventure et à la rencontre. Lorsqu’elle monte dans la décapotable de trois cow-boys en route pour un barbecue, elle consent quelques secondes à la règle qui veut qu’il faille mentir pour vendre, s’inventant une mère morte. Mais c’est pour mieux laisser éclater ensuite sa curiosité et son sincère grain de folie avec les trois hommes – et c’est bien cette fraîcheur ébouriffée de débutante qui lui permet de gagner ses premiers dollars.

A la fin du film elle a un peu moins de mille dollars en poche, et on a beau savoir qu’elle n’a jamais vu autant d’argent de sa vie, on se doute qu’elle n’ira pas très loin avec ; on ne s’inquiète même pas pour elle, car ce qui nous a le plus surpris dans son trajet, c’est sa gratuité.

On la découvre au début du film en train de faire les poubelles ; elle n’a personne pour lui venir en aide, c’est une Causette texane, elle pourrait avoir un parcours à la Rosetta ; et pourtant ce que le film met en lumière ce n’est pas la résignation au « make money » mais au contraire comment, malgré la nécessité dans laquelle elle se trouve (Krystal lui rappelle qu’elle peut d’une minute à l’autre la laisser sur le bord de la route, en plein désert), elle résiste, avec d’infinies ressources, à la résignation. Elle est là pour vendre, elle devrait avoir peur de ne pas survivre. Loin d’investir toutes ses forces dans la mission qu’on lui propose, elle fait son job avec un mélange de nonchalance et d’audace merveilleux – parce qu’elle cherche autre chose. Elle se permet ça. Elle se permet de dire à sa patronne qu’elle « n ’approuve pas » les méthodes de son formateur. Elle ne s’attelle pas poliment à la tâche de se sortir de la merde. Elle joue avec. Le jeu bien sûr la prend souvent au dépourvu, mais ces accidents n’ont pas sur elle l’effet attendu : au lieu de l’endurcir, sa « formation » la rend plus poreuse au monde, plus en empathie avec lui.

Sans raconter le film en détail je ne peux m’empêcher d’évoquer les regards bouleversants de Sasha Lane dans les dernières scènes du film, regards tournés vers des enfants puis vers Jake, dont elle semble mesurer pleinement l’égarement, sans colère mais sans candeur non plus ; son regard embrasse tous les fragiles vivants, arbres, humains, animaux, avec une force qu’elle n’avait pas au début du film, comme si elle avait fini par faire entrer ce Jake qui l’obsédait dans son bestiaire américain, comme s’il était un animal parmi d’autres et qu’elle pouvait, peut-être, l’aimer ainsi.

Crier avec les loups

« You’re not the only wolf » (Star à Jake)

On pourrait résumer le film à une histoire de désir empêché. Empêché par l’hypocrite règlement patronal qui interdit aux employés de coucher ensemble, mais surtout par la rivalité entre Star et sa patronne Krystal, et peut-être aussi par la lâcheté de Jake. Star et lui jouent à cache-cache tout au long du film et font de leurs rares moments de retrouvailles de véritables épiphanies. On pourrait dire qu’il s’agit encore de l’histoire d’une fille qui suit un mec, et du désir aliénant qui la lie à lui – c’était déjà la trame de Fish Tank – et un des mecs du groupe fait gentiment remarquer à Star qu’elle est « soumise » et que ça craint.

Mais les moments où Star et Jake échappent à la machine qui les empêche font partie d’un mouvement plus vaste, et ce que le film raconte, c’est moins l’histoire de désir empêché entre Star et Jake qu’une infinité de gestes de résistance, de moments d’ouverture, d’illuminations, qui sont autant d’espaces où l’héroïne reprend possession d’elle-même et du monde. Les libertés de Star sont multiples, protéiformes, jamais systématiques.

Comme l’a remarqué Camille Brunel dans son article « La chienne et les abeilles », Star semble faire apparaître de la vie animale autour d’elle :

« On pourrait même résumer American Honey en disant que l’héroïne est une femme qui, où qu’elle aille, fait apparaître des animaux autour d’elle par la force de son regard – du cacatoès en cage qu’elle croise en entrant dans Kansas City aux chevaux des quartiers riches, en passant par les chiens, partout ; des geais sur les fils à proximité des motels au ver au fond d’une bouteille de mescal, où n’importe qui verrait une immondice, mais dont Star demande aussitôt s’il est mort, avant de le manger en s’excusant auprès de lui. »

C’est une liberté saisie dans les interstices et pour autant ce combat n’est pas inconsistant, il n’est pas contemplatif, il est terriblement actif au contraire, il est chaque minute vivant, régénéré. Jamais je crois je n’ai vu un personnage autant échapper à la machine qui pourrait le broyer, tout en étant autant là.

Sauve une abeille. Fume une clope en regardant les autres bosser. Offre le seul cadeau qu’on lui ait jamais offert. Suit le vol d’un oiseau. Répond au cri du loup. Dans ces gestes qui tissent avec une infinies tendresse et précision la trame la plus intime du film, s’invente un personnage ni victime, ni modèle, irréductible. Et c’est grâce à ces libertés saisies au vol ou creusées dans le sol, toutes les libertés de Star, qu’à la fin du film on sait que les enfants ne sont pas encore morts – le monstre ne les a pas encore tous tués.

« There’s a wild, wild whisper

Blowing in the wind

Calling out my name like a long lost friend

Oh I miss those days as the years go by

Oh nothing’s sweeter than summertime

And American honey »