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Le « modèle suédois » est un échec

Contre la pénalisation des clients de prostitué-e-s

par Thierry Schaffauser
2 juillet 2012

En guise d’appel à la manifestation du samedi 7 juillet 2012 (Paris, Place Pigalle, 14H30) pour les droits des travailleurs et travailleuses du sexe, et contre la pénalisation du client, il nous a paru utile de revenir sur le rapport de la mission parlementaire sur la prostitution présidée par la députée PS Danielle Bousquet, qui a servi de support à l’offensive contre la prostitution... et les prostituées.

Le rapport de Danielle Bousquet est critiquable sur nombre de points : sélection de quelques témoignages individuels les plus larmoyants principalement par le biais d’associations luttant contre la prostitution, interviews de faux experts, citations de faux chiffres sans aucune méthodologie scientifique, amalgames entre le travail sexuel de rue et l’industrie du sexe dans son ensemble, entre le nombre d’arrestations et le nombre de travailleur-ses, entre les travailleur-ses du sexe étrangers et les victimes de la traite, etc. Cependant une analyse critique complète nécessiterait plusieurs articles. Concentrons nous donc sur le point principal de ce rapport qui est la recommandation de pénaliser nos clients.

Le rapport Bousquet porte cette recommandation en s’appuyant sur l’exemple de la Suède qui criminalise l’achat de services sexuels depuis 1999. Or, le rapport gouvernemental suédois rédigé par Anna Skarhed paru en juillet 2010 a été vivement critiqué par plusieurs chercheurs et scientifiques indépendants [1]

L’enquête du gouvernement suédois avait pour prémisse de ne pas remettre en question le bien fondé de la loi et de ne proposer qu’un renforcement ou un statu quo. Elle s’est concentrée uniquement sur son aspect dissuasif sans s’intéresser à l’impact sur les travailleur-ses du sexe suédois qui pourtant ont exprimé de nombreuses critiques notamment en matière d’augmentation des violences et du stigmate [2].

Devant ces critiques [3], Skarhed a admis que la méthodologie scientifique n’était pas le but premier de son évaluation :

« Certains se sont opposés à la validité scientifique de notre enquête. Très bien, mais à mon avis, nous avons pu montrer que la loi a eu un effet conformément à son objectif : montrer que nous ne voulons pas de la prostitution dans notre société. » [4]

La seule chose que nous savons de Suède est que la prostitution de rue dans les grandes villes a diminué depuis la loi, le seul secteur de l’industrie du sexe suédoise visible de la police et des autorités. Pourtant la prostitution de rue n’a jamais été très importante en Suède où il neige en moyenne cinq mois par an. Où sont donc allées ces personnes ? Le rapport ne le dit pas. L’enquête mentionne la difficulté de connaitre la prostitution sur Internet et les critiques ont fortement dénoncé ce point.

Le rapport Bousquet a néanmoins récupéré des chiffres plus récents qui seraient parus en janvier 2011 soit quelques mois après ces critiques et juste à temps pour les publier. Le rapport parlementaire français dit :

« L’agence nationale des affaires sociales a étudié en 2007 pendant six semaines les annonces publiées sur Internet et a recensé seulement 400 personnes y proposant des services sexuels, montrant ainsi qu’il n’y avait pas de forte augmentation de la prostitution en ligne ou de transition de la rue vers Internet ».

La mission parlementaire n’a donc pas peur de se rendre ridicule car il suffit pourtant de taper « Stockholm escorte » sur un moteur de recherche bien connu afin de trouver d’innombrables sites et annonces rien que pour la capitale du pays et dépassant largement ce chiffre.

L’autre argument principal des rapports suédois et français est que si le travail sexuel de rue a diminué en Suède, en revanche il aurait augmenté au Danemark voisin [5] qui lui n’a pas voté de loi similaire. Le problème est que les chiffres danois cités dans le rapport ont été discrédités lors d’une discussion au Parlement danois [6]. En effet, ces chiffres proviennent de Reden, une ONG danoise luttant contre la prostitution et qui vante la loi suédoise. Or, Reden a trompé le public de trois manières :

- le nombre des visiteurs de Reden sont accumulés sur un certain nombre d’années au lieu de les comptabiliser uniquement pour un an à la fois ;

- un minimum de 400 visiteurs sont enregistrés en double (enregistrés sous plusieurs noms d’utilisateurs différents) ;

- Reden affirme que tous les visiteurs sont des travailleurs du sexe, même si beaucoup d’entre eux ne le sont pas.

En outre, le rapport Bousquet comme celui de Skarhed prétend que la traite des êtres humains aurait diminué en Suède depuis la loi. Ceci est basé sur la notion que la Suède ne serait plus « attractive » pour les trafiquants. Mais encore une fois les preuves manquent. Le rapport ne demande pas comment la loi pourrait avoir eu cet impact, avec une comparaison historique, puisque nous ne savons pas si la Suède n’a jamais été attractive avant la loi. Le même genre de question s’applique au travail sexuel en général, mais qui soulève la nécessité de chiffres précis, pas faciles à obtenir dans un pays où la prostitution est, en pratique, pénalisée.

Les preuves et la parole des travailleur-ses du sexe ne comptent pas car il s’agit d’une idéologie. L’impact de la prohibition sur la santé et le bien être des travailleur-ses du sexe est ignoré. Lors de la conférence de presse présentant son rapport, Skarhed, expliquait :

« Nous ne faisons pas de réduction des risques en Suède. Parce que ce n’est pas la façon dont la Suède voit ça. Nous voyons cela comme une interdiction de la prostitution : il ne faut pas qu’il y ait de prostitution ».

À Stockholm, il n’y a donc plus de programmes pour distribuer des préservatifs aux travailleur-ses du sexe car cela serait encourager la prostitution.

Peu importe donc également que les travailleur-ses du sexe s’opposent à cette loi et madame Bousquet expliquait elle aussi, lors d’un débat sur la Chaîne Parlementaire, pourquoi elle ne tient pas compte de notre parole :

« Aucune personne prostituée pendant qu’elle exerce la prostitution ne dira jamais qu’elle est contrainte, jamais. Tout le monde effectivement dit que ‘je le fais volontairement’. Ce n’est qu’au moment où la prostitution s’arrête que les personnes disent en fait ce n’était pas ce je disais ».

La Suède peut faire croire au monde que le travail sexuel serait en voie de disparition dans leur pays, mais nos politiciens et journalistes français feraient mieux de s’intéresser aux preuves plutôt que de reprendre en cœur des chiffres et affirmations sans fondements scientifiques. Avant de légiférer sur le travail sexuel, le mieux serait peut être d’écouter plutôt les travailleur-ses du sexe.

P.-S.

Thierry Schaffauser, travailleur du sexe, est membre du STRASS.

Notes

[1] Autres points de vue indépendants de Hanna Wagenius, Niklas Dougherty, Sanna Rayman, Pettersson, Garbo, Magnus Brahn, Hans Egnell, Emil Isberg et sans doute d’autres que les jours passent. Le meilleur titre est celui d’Helena von Schantz : Practically Evidence-Free Inquiry et parmi eux celles qui se font le plus entendre :Laura Agustin, Petra Ostergren, et Louise Persson. Comme le dit la chercheuse Laura Agustin : « Ceci est basé sur la notion que la Suède ne serait plus « attractive » pour les trafiquants. Mais encore une fois les preuves manquent. Le rapport ne demande pas comment la loi pourrait avoir eu cet impact, avec une comparaison historique, puisque nous ne savons pas si la Suède n’a jamais été attractive avant la loi. Le même genre de question s’applique au travail sexuel en général, mais qui soulève la nécessité de chiffres précis, pas faciles à obtenir dans un pays où la prostitution est, en pratique, pénalisée. »[http://www.lauraagustin.com/derriere-le-visage-heureux-de-la-loi-suedoise-anti-prostitution#more-11108].

[4] En Suédois : “En del har haft invändningar mot vetenskapligheten i vår utredning. Det kan man ha, men enligt min syn har vi kunnat visa att lagen haft effekt utifrån syftet : att visa att vi inte vill ha prostitution i samhället.”