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Le nom des gens n’est pas important, leur genre et leur religion si

Réflexions critiques sur un « film de gauche »

par Dinaïg Stall
26 mai 2013

Il y a dans Le nom des gens, récemment césarisé, une belle idée : celle de s’inscrire dans un genre à peu près inexistant en France, la comédie identitaire – c’est-à-dire le traitement comique, et même loufoque, énorme, délirant (disons entre Blake Edwards et Ally Mc Beal) de questions identitaires, autrement dit familiales, sociales, raciales et sexuelles [1]. Il y a, à l’intérieur de ce dispositif, un réel travail d’écriture et de jolies trouvailles, des choses bien vues et des gags qui font vraiment rire. Sara Forestier est assurément une bonne actrice, et elle mérite son César – et pourtant... Pourtant un profond malaise, récurrent, vient gâcher la fête. On étouffe un peu dans cette histoire trop bien nouée-et-dénouée, comme Sara Forestier étouffe un peu dans son personnage de fofolle, somme toute assez limité par rapport à sa propre folie, et dans une assez déplaisante étroitesse politique – très éloignée, elle aussi, des opinions, autrement plus radicales, courageuses et sensées, qu’a pu exprimer publiquement la comédienne, en particulier sur l’Islam et les femmes voilées. C’est ce malaise, ces limites, ce moralisme de gauche qu’explore Dinaïg Stall dans le texte qui suit [2].

Alors que le film Le nom des gens vient de se voir décerner le César du meilleur scénario (signé Michel Leclerc et Baya Kasmi), il n’est peut-être pas tout à fait inutile de se pencher sur ce qui s’y dit, et sur les représentations qu’il offre à la fois des rapports de genre et du racisme en France aujourd’hui. En effet, alors que le film met en scène un personnage féminin issu de l’immigration qui semble s’extraire de bien des clichés, il ressort hélas assez rapidement qu’il ne fait que déplacer un peu les lignes de partage, sans remettre fondamentalement en cause les rapports d’oppression constitutifs de notre chère République Française.

On pourrait même dire que le film est assez éclairant de la façon dont s’est développée (et dont s’affirme haut et fort) une islamophobie « de gauche », c’est-à-dire qui – contrairement à sa compagne « de droite » – ne sert pas simplement de cache-misère à un racisme plus généralisé, mais relève bel et bien d’une phobie de l’Islam : ce ne sont plus tous les Arabes qui sont en ligne de mire, mais uniquement les musulmans pratiquants.

Petit résumé du film

D’abord, il y a Arthur, gentil quadra (quinca ?) socialo fan de Jospin envers et contre tout (ce qui nous vaut un caméo dudit homme-retiré-de-la-vie-politique – mais pas médiatique il faut croire). Arthur s’appelle Martin, et apparemment c’est un nom dur à porter car tout le monde pense qu’il a à voir avec le cuisiniste (le réalisateur s’appelant Michel Leclerc, cette difficile souffrance semble assez autobiographique, l’histoire ne disant pas s’il est facile de s’appeler Papon).

Ce patronyme franco-français cache en réalité une histoire bien plus sombre puisque la mère d’Arthur Martin s’appelait plutôt Cohen avant d’être cachée dans un établissement catholique pendant que ses parents étaient déportés. Seulement tout cela – les origines juives, l’Occupation, la déportation et les chambres à gaz – on n’en parle jamais chez les Martin, on peut même dire qu’on le tait d’une façon particulièrement maladive. C’est sans doute cette lourde histoire familiale qui fait d’Arthur un homme à la fois attachant et sensible mais assez terne et peu apte à la légèreté.

Et puis il y a la (beaucoup plus) jeune et exubérante Bahia Benmahmoud, née de mère française et de père algérien, qui ne « fait pas » reubeu et « passe » donc pour 100% AOC Française (comme on dit de certains homos qu’ils « passent » pour hétéro et échappent ainsi à la discrimination) [3]. Farouchement « de gauche » (c’est en tous cas ainsi qu’elle se définit), elle a pour tactique, pour rendre le monde un peu moins con et un peu moins prejudiced, de coucher avec l’ennemi, à savoir le gars de droite.

Apparemment, c’est une technique totalement infaillible pour ébranler les convictions du plus indécrottable militant UMP, même si le film n’entre pas dans les détails de cette métamorphose – bien qu’’il se livre à une constante (et extrêmement conventionnelle) érotisation du corps de la jeune et mince interprète Sara Forestier. Il ne semble pas non plus que Bahia travaille à convertir les femmes, mais cela révèle sans doute juste un certain hétérosexisme du film, la question ne se posant tout simplement pas : elle est une femme, elle séduit donc les hommes.

Et puis voilà, ces deux-là se rencontrent, ils se plaisent, ils parlent de politique, de sexe, et de l’intérêt de celui-ci pour changer celle-là. Parfois, ils ont même de jolies répliques – bienvenues en ces temps de « débat sur l’identité nationale » – sur l’opportunité de bâtardiser le monde, histoire qu’on en finisse avec les idéaux de pureté quels qu’ils soient.

Là où le bât blesse, c’est que ladite bâtardisation tend à devenir une nouvelle norme et que, malgré des dialogues et situations parfois assez drôles et une interprétation qui fait passer bien des incongruités, voire des invraisemblances (Sara Forestier n’a pas volé son prix d’interprétation), le film réintroduit assez rapidement des dichotomies des plus déplaisantes :

- fougue et naïveté féminines vs pondération et recul masculins ;

- immigrés athées, intégrés et progressistes vs musulmans communautaristes et rétrogrades.

La Putain e(s)t la Maman

Intéressons-nous d’abord au sexisme larvé : Bahia est une jeune fille qui dispose librement de son corps et l’utilise même comme une arme pour faire changer d’opinion ses adversaires politiques. Cet usage délibéré de son corps n’est néanmoins pas présenté comme normal (même si le film ne le rejette pas non plus, on parle bien d’un sexisme soft). Il est la conséquence de sa rencontre, plus petite, avec un professeur de piano pédophile qui ne lui a pas appris grand-chose question musique. Elle a choisi cette option après avoir entendu une psy parler à la télévision des conséquences psychologiques de ce genre de traumatisme une fois l’enfant devenu adulte. Ce qu’elle résume en une formule assez drôle :

« J’avais le choix entre pédophile et pute, j’ai choisi pute ».

Ce début des plus intéressants, où l’assignation sociale à un déterminisme déprimant est transformée par l’individu-e en un choix revendiqué et utilisé à des fins politiques, aurait permis bien des développements scénaristiques, à l’intérieur même du genre de la comédie romantique (certain-e-s réalisateurs-trices américain-e-s sont d’ailleurs assez fort-e-s dans l’utilisation de ce genre dit « mineur » pour développer des représentations nuancées et/ou subversives des rapports de genre).

Hélas l’évolution que le film propose au personnage est en fait un retour à la normalité la plus conservatrice : un homme mûr, forcément plus sage (on n’y prête même plus attention, tant ce type d’écart est systématique dans le cinéma français, mais tout de même : Jacques Gamblin a trente ans de plus que Sara Forestier !) et blanc (ce qui a beaucoup de sens au vu de l’islamophobie du film sur laquelle on reviendra) la ramène à plus de rationalité et de bon sens, la cadre affectivement et la fait revenir à la monogamie et à un usage raisonnable de son corps : l’aboutissement du raisonnable et du véritable épanouissement résidant évidemment, pour un corps féminin, dans la conjugalité et la maternité. On notera d’ailleurs que ce passage de la Putain à la Maman donne finalement à Sara Forestier la possibilité de conserver ses vêtements sans qu’un sein ne s’échappe plus de son décolleté chaque fois qu’elle tourne la tête.

Plusieurs scènes illustrent la nécessité de cadrer la fougue juvénile et quasi-animale de Bahia, les plus emblématiques étant sans doute celle où elle se retrouve nue dans le métro, et celle des tourteaux. Dans la première, Bahia passe plusieurs coups de fil successifs tout en vaquant à diverses occupations, et finit par sortir de son appartement nue comme un ver et par prendre le métro sans s’en rendre compte. Jusqu’à ce qu’elle s’assoie face à un couple au bord de l’apoplexie… d’Arabes bien archétypaux : l’homme est très barbu et la femme très voilée – et ce choix scénaristique très retors. C’est leur regard désapprobateur qui lui fait enfin réaliser son étourderie – mais heureusement le toujours valeureux Arthur, qui l’a vue passer de la caisse du supermarché où elle l’avait également oublié, arrive à la rescousse et la couvre pudiquement de sa veste afin de lui faire retrouver un semblant de décence. Pour ceux qui croyaient que le cerveau des femmes était multi-tâches parce qu’elles peuvent soutenir une conversation en changeant des couches, voilà bien un démenti cinglant !

Dans la seconde scène, Bahia achète au marché des tourteaux vivants qu’elle demande alors à Arthur de rapporter au plus vite en voiture au bord de la mer afin de les remettre à l’eau et qu’ils retrouvent leur liberté. Puis elle s’inquiète de son choix, réalisant qu’avec la même somme, elle aurait pu acheter et donc sauver bien plus de crevettes. Touchante attention… si elle avait eu six ans. On peut d’ailleurs noter que la réalisation dote cette scène d’un faux effet « film de vacances en super 8 » qui renforce l’impression d’une retombée en enfance et achève l’infantilisation du personnage.

Ce n’est donc ni la complexité du raisonnement ni le discernement qui l’étouffent, cette Bahia à qui l’émotion tient lieu de seul guide… mais n’est-ce pas là le lot des femmes ? N’est-ce pas en cela qu’elles sont si « complémentaires » à la peu sexy mais si nécessaire logique des hommes ? Si Arthur gagne évidemment un peu de folie et de liberté au contact de Bahia, rompant avec son morne quotidien de fonctionnaire du risque zéro, ne reste-t-il pas le pilier sur lequel elle peut s’appuyer afin de ne pas tomber dans les excès auxquels sa nature la voue ? On voit bien qu’il y a encore du chemin à faire avant d’en arriver à une représentation un tant soit peu égalitaire…

Du vin dans son eau

Un mot sur l’islamophobie à présent, que l’on ne peut guère qualifier ici de larvée tant elle est tranquillement affichée, et qui a elle aussi sa scène-clef. Ladite scène se déroule comme suit : Arthur, la famille de Bahia et des amis proches (dont on ne saura rien sinon qu’au moins une personne se présente immédiatement comme athée) regardent le passage à la TV d’un représentant de leur communauté, dans une ambiance décontractée où tout le monde boit du vin pour qu’on voie bien que personne parmi ces gens tolérants et de bon goût n’a l’idée saugrenue de bouder nos valeurs viticoles françaises ni de pratiquer la religion musulmane.

Ce représentant est invité pour donner son avis à la télévision, dans une émission type « C dans l’air », et a pour principal contradicteur un jeune homme bien plus charismatique. Le premier s’embrouille dans un discours d’un flou total, tentant en gros de dire qu’il a bien des racines musulmanes mais qu’elles ne suffisent pas à le définir. Il semble vouloir lutter contre l’assignation à une communauté religieuse, ce qui est tout fait légitime, mais on ne comprend à vrai dire pas bien ce qu’il est venu dire là exactement, ni la façon dont il analyse cette assignation. D’ailleurs la petite assemblée face au poste le déplore à plusieurs reprises, regrettant qu’il s’exprime si mal à l’antenne et se laisse décontenancer par l’autre invité. Tout le monde semble savoir ce qu’il pense « en vrai » et partager sa pensée, mais la situation permet habilement au film d’éluder le fait d’exprimer cette pensée de façon convaincante et structurée.

Les quelques phrases que l’on entend énoncées par son contradicteur [4] dressent quant à elles un état concis et sans concession de la situation de la jeunesse issue de l’immigration en France, prise sans cesse dans un double bind insoluble : sommés de « s’intégrer » à la société française, les enfants et petits-enfants d’immigrés sont pourtant condamnés à n’y être jamais acceptés à égalité avec les Blancs et à rester des étrangers de l’intérieur.

Ce discours, peu développé mais que l’on pourrait être tenté de trouver convaincant, est immédiatement dénoncé par le film comme le « mauvais objet » par excellence. Bahia balaie l’argument d’un « Communautariste ! » assené avec le même dédain qu’un « Communiste ! » dans un salon du 16ème arrondissement parisien. Ce mot communautarisme n’est évidemment pas choisi par hasard, et l’on sait sa force d’intimidation en France, où il désigne le danger ultime pour notre salvateur universalisme républicain. Bahia va même plus loin, reprochant à l’invité censé représenter les musulmans pratiquants d’être un « facho » et de « faire le jeu de l’extrême-droite ». Le film nous a habitués à un usage large du terme « facho » par le personnage, mais il nous a aussi habitués à y voir une part non négligeable de vérité… Là encore, le retournement de la responsabilité de la discrimination contre ceux qui en sont les victimes est un grand classique de la pensée réactionnaire.

Par la suite, l’orateur en question va devenir la cible de la jeune femme pour une intensive cure politique à l’horizontale. Il est d’ailleurs drôle de voir comme le film, qui ne manque pas une occasion de valoriser l’athéisme, a foi en la capacité de son héroïne à convertir les hommes à ce nouveau type de catéchisme ! Sauf que là, la conversion va passer par une phase différente (ces musulmans seraient-ils particulièrement coriaces ?), où Bahia va jouer le jeu de son opposant, celui-ci exigeant forcément d’elle qu’elle porte le voile. Et y a-t-il plus efficace, en France, aujourd’hui, pour marquer un personnage du sceau de l’infamie, que d’en faire un de ces odieux religieux forcément antisémites-sexistes-et-homophobes [5] qui voilent les femmes ?

Arthur rend donc visite à une Bahia métamorphosée, qui se tient servilement en retrait et sert le thé aux hommes dans le silence. Et peu importe qu’ensuite ils parlent tous deux seuls dans la rue (ce qui tendrait à contredire quelque peu l’idée de servilité absolue puisqu’elle est autorisée à paraître dans l’espace public en compagnie d’un homme qui n’est pas son conjoint et avec qui elle peut parler librement), l’image de la femme soumise et dépossédée d’elle-même a imprimé la rétine du spectateur.

Un film de gauche ?

Il faut cependant dire que le film propose aussi quelques scènes atypiques qui le rendent moins univoque, comme justement cette scène de conversation entre une Bahia voilée et un Arthur abasourdi qui lui demande comment elle peut accepter de se soumettre ainsi. Elle lui répond alors que depuis qu’elle porte le voile et pour la première fois de sa vie, elle qui a toujours échappé aux regards racistes de par sa peau blanche, elle les sent dirigés contre elle et que cela lui fait du bien de comprendre « du dedans » ce que son père vit au quotidien.

Ce court dialogue nomme enfin la discrimination, et refuse de stigmatiser les femmes qui couvrent leurs cheveux comme les responsables de leur propre oppression. Il le fait néanmoins après que le film a donné au spectateur blanc bien des gages d’innocuité, ce qui fait qu’il est très facile de mettre à la place des oppresseurs les vilains prédicateurs islamistes communautaristes qui imposent le voile aux femmes et non les blanc-he-s racistes. Et il semble également entendu que ce sont ces vilains prédicateurs qui représentent les musulmans en France. Pas les Arabes, certes, qui eux peuvent être des gens très bien, bon-vivants et amateurs de pinard, parmi lesquels l’homme blanc de gauche peut même se faire de véritables amis… Mais les musulmans, eux, sont érigés par le film en un groupe homogène et structuré derrière des leaders dont les pratiques sont incompatibles avec la république.

On peut alors se demander si ce n’est pas finalement à une certaine pensée « de gauche » que l’islamophobie est la plus utile politiquement en ce qu’elle fournit une grille très simple pour séparer le bon grain de l’ivraie parmi les immigrés : le bon immigré, c’est l’athée, et le mauvais le musulman (pour la pensée de droite, c’est plus simple, un bon immigré est un immigré expulsé).

Quant à la question de l’oppression économique dont peuvent être victimes les immigrés et leurs enfants, il n’en est question que de façon très détournée et sans portée revendicatrice, avec qui plus est une résolution dont le paternalisme laisse coi. Le père de Bahia, peintre en bâtiment de son métier et peintre tout court à ses heures, a tellement intégré « sa place » dans la société française qu’il ose à peine passer du temps à peindre ses toiles, convaincu qu’il est qu’un homme comme lui ne peut se livrer à une activité aussi socialement inutile – et ne peut vivre qu’en rendant des services aux autres.

Cela met en rage sa fille qui le considère comme un Picasso (ce dont on peut se permettre de douter à la vue des toiles) et qui voudrait qu’il accède à la reconnaissance qu’il mérite, mais à laquelle, en tant qu’ouvrier arabe, il peut difficilement prétendre dans le monde de l’art. Elle couche même avec un galeriste pour le voir exposer au milieu de toiles célèbres, ce qui laisse son père de marbre – mais elle ne parvient pas à comprendre que peut-être ce type de reconnaissance n’est pas ce qu’il recherche en peignant. La solution viendra alors à nouveau d’Arthur Martin qui passera commande au père de plusieurs dizaines de toiles pour son bureau, commande qu’il présente de façon à lui laisser croire qu’il lui rend service et se contente de boucher les trous sur les murs.

C’est donc là encore à la gentillesse et l’intelligence d’un homme blanc qu’il faut s’en remettre pour que justice soit faite… Rien ne sert de revendiquer quoi que ce soit, c’est en restant humblement à sa place et en prouvant sa valeur d’ouvrier méritant que l’on accède à un petit bout de reconnaissance de la part des dominants. La génération précédente l’avait bien compris, pourquoi les enfants d’immigrés ne peuvent-ils pas avoir cette clairvoyance ?

On pourrait analyser encore bien des aspects du film, notamment la façon dont sont présentées la mère de Bahia et ses activités militantes, régulièrement raillées par l’outrance même avec laquelle elle les met en œuvre. Mais l’on peut déjà voir en quoi le film, qui pourtant affiche clairement sa volonté d’être « de gauche » et de dénoncer la politique de Nicolas Sarkozy et de ses gouvernements successifs en matière d’immigration, partage en réalité bien des présupposés politiques avec cet adversaire déclaré. Et si ce constat peut sembler sévère, c’est précisément parce qu’il est insupportable de voir réitérés, dans un film « de gauche », des discours et représentations réactionnaires à peine euphémisés.

Le nom des gens montre à quel point, dans la France d’aujourd’hui, l’idée que la liberté de chacun-e à croire ou ne pas croire en la confession de son choix ne devrait pas être à géométrie variable selon le culte concerné, cette idée (pourtant au fondement d’une certaine loi de 1905 sur la séparation des Eglises et de l’Etat) devient une pensée radicale, voire extrémiste ou – pire encore ! – « communautariste ». Il montre également que l’islamophobie et le sexisme, contre lequel on prétend lutter en promulguant des lois racistes, peuvent faire fort bon ménage dans nos représentations du monde, au point de devenir quasiment invisibles : les réalisateur et scénariste, qui se sont inspirés de leur propre histoire pour écrire le film, seraient sans aucun doute horrifiés de se voir taxer de l’un ou de l’autre. Ce qui pose bien, une fois de plus, la question de la « tolérance » : à se croire tolérant, on en occulte que, pour avoir quelque chose à tolérer, il faut bien avoir construit auparavant son altérité irréductible.

Notes

[1] À ne pas confondre avec le genre, sur-développé en France, de la comédie ethnographique, type Rabbi Jacob, Black Mic Mac, Salut Cousin !, La vérité si je mens !, Le Ciel, les Oiseaux et Ta Mère ! ou même Bienvenue chez les Chtis, qui aborde les identités de l’extérieur (souvent d’ailleurs par l’entremise d’un outsider : un goy chez les feuj, un gaulois chez les muslims ou un blédard chez les intégrés, un babtou chez les reunois, un provençal muté dans le Nord-Pas de Calais...), sans vraiment les questionner, et cherche plutôt à nous faire rire des écarts identitaires entre les différents personnages, de trois manières : en se moquant de l’altérité de l’autre (cela donne des comédies racistes), en construisant des quiproquos et autres interactions cocasses liés auxdits écarts identitaires (cela donne des comédies raciales mais non racistes), ou enfin en nous faisant rire de l’intolérance, des préjugés et de toute la bassesse humaine que lesdits écarts et lesdites interactions peuvent révéler en nous (cela donne des comédies antiracistes) – les trois registres pouvant naturellement coexister, d’un gag à l’autre et dans des proportions variables, à l’intérieur d’un même film.

La comédie identitaire, au contraire, aborde le problème de l’intérieur, en nous faisant rire du rapport à soi que développe chaque personnage, de ses propres écarts intimes, c’est-à-dire de son habitus clivé ou de ses failles, des volte-faces, des acrobaties et souvent du grand écart qu’il est amené à faire entre lui-même et lui-même (ou plus exactement entre des composantes dépareillées de lui-même : identité réelle et identité fantasmée, héritage familial et désir d’être un-e autre, rêve d’autonomie et injonctions du monde extérieur, mobilité sociale et fidélité aux origines, héritage paternel et maternel...) – en nous faisant rire en somme de ses machineries identitaires qui tombent en panne ou qui s’emballent comme les machines folles de Charlot ou Buster Keaton échappent à leur inventeur. Pour reprendre, en la spécifiant, une célèbre formule de Bergson, le rire résulte alors de cette équation : « de la mécanique identitaire dans du vivant ». Dans Le nom des gens, par exemple, les scénaristes s’évertuent – et parviennent quand même assez souvent – à nous faire rire ou sourire de six personnages, incarnant six machines identitaires qui sont aussi, pour la plupart d’entre eux, des machines de survie :

- le blindage d’Arthur Martin, tout entier carapacé dans son identité professionnelle d’expert es-principe de précaution ;

- le déni, l’amnésie et le mutisme de sa mère juive et de son père goy ;

- le sacerdoce politico-sexuel de Bahia, la semi-arabe blanche de peau, abusée dans sa petite enfance par son prof de piano et devenue une pute militante, qui couche à droite pour servir la gauche ;

- l’hystérie de sa mère gauchiste, en rupture avec sa classe (bourgeoise) et sa race (blanche) ;

- l’effacement hyperbolique de son père arabe, son jusqu’au-boutisme dans l’abnégation et sa discrétion tous azimuts, aussi bien dans le monde social (c’est le seul ouvrier du film) que dans ses loisirs (il peint mais ne montre pas ses toiles), dans sa vie familiale et amicale (son bon plaisir s’efface systématiquement, mécaniquement, devant autrui à qui il faut rendre service) et jusque dans son propre corps (tout en lui est doux, il parle doucement, il bouge doucement, il résiste même doucement aux interpellations de sa fille)... et même, de manière involontaire, dans le corps de sa fille (son arabité ne s’est pas inscrite suffisamment sur la face de Bahia pour qu’elle soit identifiée comme une arabe).

Chacune de ces six stratégies identitaires est caricaturée à l’extrême, de manière à produire des situations absurdes, burlesques grotesques ou pittoresques, bref : à rendre chaque personnage comique sans pour autant le mépriser et le ridiculiser – sans doute parce que, manifestement, ces six personnages sont directement inspirés des deux scénaristes eux-mêmes et de leurs parents respectifs. Là où en revanche la caricature perd toute bienveillance, toute finesse mais aussi toute fantaisie, toute outrance, toute démesure, bref toute drôlerie, c’est lorsqu’on sort de ce roman familial et, notamment, lorsque sont abordés, à travers la figure du prédicateur musulman, les constructions identitaires de la jeunesse arabe d’aujourd’hui.

(Note du Collectif Les mots sont importants)

[2] Les intertitres ont été rajoutés par le Collectif Les mots sont importants

[3] Ou encore, comme on dit de personne trans’ qui « passent » pour bio/cisgenre et échappent ainsi à une forme de stigmatisation.

(Note du Collectif Les mot sont importants)

[4] Ce personnage est une espèce de condensé de trois figures médiatiques manifestement honnies des scénaristes : Farid Abdelkrim, Tariq Ramadan et Houria Bouteldja.

(Note du Collectif Les mots sont importants)

[5] Ce triple reproche – « Antisémite ! », « Sexiste ! », « Homophobe ! » – est expressément formulé à l’encontre du prédicateur, par Bahia, en qui tout le film nous a habitué à avoir une entière confiance, au moins sur ce plan-là : savoir repérer le réac ou le facho... Moyennant quoi Le Nom des Gens nous offre ici, à l’état pur, une déclinaison du « Syndrôme d’Arcady », dont Faysal Riad (à partir d’une analyse du film L’union Sacrée) a donné la formulation suivante :

« Le procédé est aussi simple que redoutable : le stéréotype raciste (les musulmans pratiquants sont potentiellement dangereux) est réactivé en mêlant des caractéristiques qui ne sont gênantes que pour des racistes (être fier de ses origines, savoir parler l’arabe, refuser de boire de l’alcool) à des caractéristiques effectivement ignobles (être antisémite, sexiste, assassin)... Cette imagerie exclusive (nulle place dans ce type de film pour un pratiquant gentil mais indocile, qui refuserait d’être maltraité par ses patrons) contribue à forger une représentation figée de l’altérité musulmane : des bons (forcément assimilés, et qui plus est, forcément par le bas) et des mauvais musulmans (pratiquants, et de ce fait forcément dangereux et sournois). »

Cf. Faysal Riad, « Un truc de malade »

(Note du Collectif Les mots sont importants)