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Le philosophe, le Député-Maire et les irrécupérables (Introduction)

À propos de la mort de Youssef Khaïf, de l’acquittement de son assassin, et du singulier commentaire que cela inspire à M. Jacques Heuclin, Maire socialiste de Pontault-Combaut

par Pierre Tevanian
3 août 2004

Les textes qui suivent appellent quelques précisions. Leur point de départ est un court article de circonstance que j’ai écrit "à chaud" peu de temps après l’acquittement du policier Pascal Hiblot : "Parlons laxisme" (en ligne sur ce site [1])...

Le but de ce texte était moins de "révéler" un problème méconnu de tous que de "rabâcher" quelque chose que tout le monde sait, au moins confusément, même si beaucoup ne veulent pas savoir. Il s’agissait, en d’autres termes, d’insister, afin de "faire revenir" le refoulé de trois semaines de doléances policières, cinq années de surenchère sécuritaire et plusieurs décennies de gestion néo-coloniale des quartiers populaires.

Malgré un espace limité (celui de la rubrique "Tribune libre" d’un quotidien), je pense avoir posé clairement un problème politique bien connu de beaucoup de militants (en particulier les militants issus de l’immigration et des banlieues), mais absolument pas reconnu par les autres (en particulier les gens qui nous gouvernent) : un problème que Farida Belghoul et quelques autres soulevaient déjà, on-ne-peut plus clairement, il y a près de vingt ans, celui de l’impunité policière.

Mais ce qui est clair pour les uns n’est pas clair pour les autres, et j’ai eu la mauvaise surprise de recevoir, quelques jours après la publication de ce texte, une "Lettre ouverte" qui m’était adressée (ainsi qu’au quotidien Libération) par Jacques Heuclin, député-maire de Pontault-Combaut.

La position de cet élu vis-à-vis du problème posé par mon texte (position qu’on peut résumer par le mot dénégation) n’avait rien d’original : c’est la position d’à peu près toute la classe politique sur l’impunité policière.

Sa forme non plus ne s’écartait pas des sentiers bien balisés de la rhétorique gouvernementale : elle consistait, en gros, à me disqualifier en tant que "philosophe" ou "écrivain", bref : en tant qu’"intellectuel", nécessairement ignorant des "réalités" de ce monde, et à m’opposer le savoir que confère nécessairement "l’expérience" (celle de trente années passées à gérer une municipalité), ainsi que la légitimité quasi-indiscutable que confèrent les urnes. "Je suis un élu, moi, Monsieur", me répondait en substance Jacques Heuclin ; "et vous n’êtes qu’un raisonneur !"

Je retrouvais en somme ce discours binaire, suffisamment général (pour ne pas dire vague) pour convenir dans toutes les situations, et disqualifier tout adversaire : le réalisme de l’élu contre l’angélisme de l’intellectuel ; la réalité "terre-à-terre" du "terrain" contre le "ciel des idées" ; ceux qui agissent contre ceux qui pensent ; ceux qui ont des titres à parler publiquement (un mandat, conféré par le peuple souverain) contre ceux qui ne représentent qu’eux-mêmes [2]. Le moment le plus emblématique de cette lettre est, de ce point de vue, celui où Jacques Heuclin m’explique que je ne suis pas "qualifié" à porter un jugement sur Lionel Jospin, Robert Hue ou Nicole Notat.

Mais tout cela n’est guère nouveau, et c’est un autre aspect qui m’a semblé justifier une publication des écrits de M. Heuclin. Car le contentieux le plus lourd ne porte pas sur la manière de concevoir le statut d’élu ou celui d’intellectuel ; il porte plutôt sur la manière de percevoir un troisième terme, celui qui était au coeur de mon article, même s’il n’en était pas l’objet  : le "jeune de banlieue". Or, sur ce point, il m’a paru intéressant de reproduire les propos de M. Heuclin, surtout après avoir pris connaissance de son appartenance politique. Car, quelle que soit la part d’ombre qui peut exister dans l’histoire du socialisme français, ou l’état de ce qu’on a pu appeler la "lepénisation des esprits", il était très difficilement concevable, il y a encore quelques mois, d’entendre un homme de gauche, maire socialiste d’une commune d’Île-de-France, affirmer froidement qu’il y a des gens "irrécupérables", dont la mort peut apparaître comme un mal nécessaire.

Au moment où je recevais cette lettre ouverte, un autre député socialiste, Christophe Caresche, se vantait d’avoir rompu avec "une conception angélique", et déclarait dans Le Parisien que la délinquance n’avait "aucune dimension sociale". Il fallait donc se rendre à l’évidence : il ne s’agissait pas cette fois-ci d’un reniement de plus, mais bien d’une liquidation, d’une négation du fondement même de l’identité "socialiste", "progressiste", "de gauche", ou même simplement "humaniste". Tout cela, désormais, n’était désormais plus que de "l’angélisme" - pour Christophe Caresche - ou, pour Jacques Heuclin, avec tout le mépris qu’il met dans ce mot : "de la philosophie ".

La lettre ouverte de Jacques Heuclin

Première partie

P.-S.

Ce texte est extrait de :
Pierre Tévanian, Le ministère de la peur. Réflexions sur le nouvel ordre sécuritaire, paru aux éditions L’esprit frappeur en novembre 2003.

Notes

[1] Dans la rubrique "Des mots importants", entrée "Laxisme"

[2] Cf. P. Tévanian, S. Tissot, Dictionnaire de la lepénisation des esprits, article "Angélisme", L’esprit frappeur, 2002