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Le piège de la "cause des femmes" (Première partie)

Eléments pour un mouvement antisexiste post-féministe

par Eric Macé
14 novembre 2003

Le paradoxe contemporain d’une égalité en droit entre les sexes et d’une discrimination sexiste structurelle de fait : un nécessaire questionnement du féminisme

S’agissant de la question du rapport entre les hommes et les femmes dans nos sociétés, il me semble que le paradoxe est le suivant. D’un côté, à la suite des victoires civiques, législatives et juridiques du féminisme depuis la deuxième moitié du XXe siècle, nous vivons dans une société qui s’organise et s’énonce comme égalitariste. Cela signifie à la fois que l’égalité entre les sexes est garantie en droit (dans quasi toutes les sphères d’activité sociale, le reste étant susceptible de contestation jusqu’en appel auprès de l’Union Européenne) et que ce principe égalitaire est tenu pour acquis par les femmes, la question ne se posant d’ailleurs quasiment plus pour les plus jeunes d’entre elles.

D’un autre côté, les données sociologiques les plus récentes montrent qu’il existe toujours une reproduction systématique et universelle d’une discrimination sexiste de fait qui se traduit par un moindre accès des femmes aux métiers et aux carrières prestigieuses et proches du pouvoir (économique et politique) et par une profonde asymétrie dans la division du travail au sein de la sphère domestique, qu’elle soit conjugale ou familiale. Ceci expliquant d’ailleurs en grande partie cela : c’est parce que les femmes se voient "spontanément" chargée des tâches reproductives dans les sphères domestiques et professionnelles qu’elles demeurent moins disponibles pour les tâches dites productives, ce qui a pour double conséquence d’une part la généralisation de la "double journée" (cumul du travail domestique avec le travail salarié - sauf, évidemment, la minorité de celles qui ont les moyens de payer des "nourrices" et des "femmes de ménage"), d’autre part la justification de leur moindre disponibilité aux mondes compétitifs du travail et de la politique.

Le paradoxe peut donc ainsi s’énoncer : comment se fait-il que dans des sociétés directement héritières du féminisme ayant en droit mis à bas les piliers du patriarcat (émancipation civique, juridique et corporelle des femmes de la tutelle de leur père, de leur mari et du législateur masculin ; abolition des distinctions sexuées dans l’accès aux études, au travail et aux professions), une telle discrimination sexiste de fait puisse ainsi perdurer ? Ce qui conduit à l’observation d’un autre paradoxe : comment se fait-il que dans une situation discriminatoire aussi manifeste, le féminisme soit si discrédité et si peu efficace ?

Je voudrais montrer dans ce qui suit que ces deux questions sont liées : c’est parce que le féminisme est devenu ce qu’il est que le sexisme structurel de fait perdure. Dit autrement, si le féminisme civique et égalitariste a gagné contre le patriarcat différentialiste et hiérarchisé (qui faisait des femmes le nécessaire complément naturellement inférieur des hommes), le féminisme politique a perdu contre l’antiféminisme culturel et social (qui rend dorénavant les femmes responsables de l’asymétrie de leurs trajectoires sociales). Et je montrerais que cette disqualification politique et culturelle du féminisme est liée à son erreur de définition des significations du conflit ainsi engagé. De sorte qu’il s’agira moins, au final, de redéfinir un mouvement féministe contemporain, que de définir un mouvement antisexiste post-féministe.

La victoire historique décisive du féministe égalitariste contre le patriarcat en dépit d’un antiféminisme racialiste

Reprenons depuis le début. Ce qui fonde le féminisme historique, c’est sa lutte contre le patriarcat, c’est-à-dire un système sociopolitique organisé qui justifie la différenciation asymétrique du masculin et du féminin, des hommes et des femmes, par un fait de nature : la nature des femmes les conduirait à assumer les tâches sociales de reproduction, tandis que la nature des hommes les conduirait à assumer les tâches de production - dans tous les domaines, y compris et surtout dans ceux de l’esprit ("l’homme crée, la femme procrée"). Non seulement fondé en nature, ce rapport de subordination est également justifié théologiquement, depuis que la genèse a montré comment la femme était l’alter ego complémentaire mais mineur de l’homme.

Dans un tel contexte, la remise en cause de ce rapport de subordination est impensable, car non seulement contre Dieu et la tradition, mais surtout contre-nature. Il a fallu la rupture politique de la modernité pour que le féminisme puisse être énoncé sur le mode des contradictions du principe démocratique. Le raisonnement est alors le suivant : si la loi républicaine a le pouvoir de corriger les inégalités de nature entre les hommes en les transformant en citoyens égaux en droits, comment ne pas envisager que la loi ne puisse corriger aussi les inégalités de nature entre l’homme et la femme ? [1] Pourquoi donc la loi ne pourrait-elle pas déclarer, comme le réclamait Olympe de Gouges en 1789, que "la femme naît libre et demeure égale à l’homme en droit" ? Autrement dit, comme le soulignait Condorcet, il est contradictoire d’invoquer un fait de nature à propos d’un principe républicain et démocratique de la loi qui se donne précisément pour objet la fondation proprement politique de la cité : "pourquoi des êtres exposés à des grossesses et à des indispositions passagères ne pourraient-ils pas exercer des droits dont on n’a jamais imaginé priver des gens qui s’enrhument aisément ?" [2].
Dès ce moment, la victoire du féminisme égalitariste et civique est inscrit dans le devenir des sociétés républicaines et démocratiques : ni la tradition, ni Dieu ni même la nature ne peuvent plus être invoqués contre ce principe égalitaire - de la même manière que les Noirs américains ont fait jouer les contradictions démocratiques de la constitution des Etats-Unis pour faire abolir la discrimination raciale.

C’est pourquoi le féminisme historique ne se fait pas au nom des "femmes" et encore moins au nom du "féminin" et qu’il n’a pas même besoin pour l’emporter d’obtenir le soutien d’une majorité de femmes mobilisées : une petite minorité de suffragettes et d’intellectuelles courageuses de toutes classes sociales a suffit, en dépit de la vive opposition intellectuelle et politique du patriarcat institué, à faire jouer les contradictions du principe républicain et démocratiques et faire que pas à pas, de luttes en luttes, l’égalitarisme en droit universel entre les hommes et les femmes comme citoyen devienne un état de fait - dès lors que ce cadre républicain est lui-même maintenu (ce qui explique que les femmes turques ont obtenu le droit de vote dans les années 1920 suite à la "révolution" moderniste kémaliste, bien avant donc les femmes française).

Cela ne s’est cependant pas fait facilement, même si ce principe d’égalité nous semble aujourd’hui évident et si précieux au regard de tant de sociétés nationales qui s’en tiennent à une discrimination et à une répression patriarcale à la fois traditionnelle et/ou "théologique". La raison de ces difficultés tiens à la transformation de la rhétorique patriarcale (qui jusqu’alors justifiait sans contradiction la subordination des femmes aux hommes), en une rhétorique défensive antiféministe sur le thème de la monstruosité contre-nature de cet égalitarisme en droit [3]. Comme le soulignent de nombreux travaux, cet antiféminisme sexiste (au sens du racisme biologique) se déchaîne contre toutes celles qui prétendent ainsi sortir de leur condition, de leur destin, de leur nature [4]. L’assimilation est vite faite entre les prétentions de certaines d’accès à la création, au pouvoir, à la production, à l’espace public avec leur supposée incompétence, leur monstruosité sexuelle ou à l’inverse leur froide asexuation [5]. Elles ont été nombreuses à ainsi faire face à une puissante hostilité qui pouvait rendre folles (plus précisément : "hystériques") les plus fragiles et qui faisait se liguer contre elles la grande majorité des autres femmes toujours sous l’emprise intériorisée des catégories du patriarcat. Ainsi, tandis que le principe égalitariste se fraye un chemin législatif et juridique à travers les luttes des féministes et de leurs alliés démocrates et modernisateurs, l’antiféminisme s’attache à disqualifier ce mouvement culturel et historique en mobilisant toute l’efficacité symbolique des "allant de soi" de la tradition millénaire du patriarcat.

Naissance du féminisme politique : remise en cause radicale de la "nature" des identités sexuées en dépit d’un antiféminisme "pro-Femme"

C’est Simone de Beauvoir qui ouvre ce second front du féminisme, le plus difficile, lorsqu’elle affirme en 1949 dans Le deuxième sexe : "on ne naît pas femme, on le devient" [6]. Ce faisant, elle fait une rupture fondamentale avec la rhétorique du patriarcat en introduisant la distinction entre "sexe" (la physiologie) et genre (la définition sociale du féminin et du masculin). Autrement dit, il n’y a pas de rapport nécessaire entre le sexe d’un individu et la forme sociale et culturelle qui en découle sous le nom de "femme" et de genre "féminin". Cela signifie que "l’être femme" et le "féminin" ne sont pas des faits de nature, mais des construits historiques, sociologiques et symboliques, à la fois naturalisés et institutionnalisés (c’est-à-dire vécu subjectivement comme une "culture" de la féminité, comme d’ailleurs, et symétriquement, de la masculinité).

Beauvoir détaille avec précision comment ce qui est présenté par le patriarcat comme "l’éternel féminin", la "nature féminine", est le produit d’un profond et continu processus de socialisation qui fait intérioriser aux personnes de sexe féminin, dès la naissance, qu’elles "sont" des femmes en réalité toutes entières fabriquées par le patriarcat pour tenir la place et jouer les rôles qui leur sont assignés par ce rapport de subordination : fille, épouse, mère ou putain [7]. Elles sont ainsi toujours définies dans un rapport d’attente, de disponibilité et de dépendance aux hommes, et dont le corps même est modelé et érotisé selon le désir masculin et les variations de la pudeur publique : le vêtement et la cosmétique deviennent les techniques d’assujettissement du corps des femmes aux canons masculins, à grand renfort de corsets, porte-jarretelles, décolletés, talons hauts, rouge à lèvres, dépilatoire...etc.

C’est d’avec cette "femme" là, pantin grotesque et culpabilisé, fruit de la domination masculine, que Beauvoir veut rompre, elle qui sera une intellectuelle professionnelle sans mari, sans enfants et à la sexualité multiple [8]. Précisons-le de nouveau : ce n’est pas au nom de ce que serait authentiquement "la femme" que Beauvoir s’oppose frontalement à l’idéologie patriarcale, bien au contraire, c’est contre ce que le patriarcat désigne comme "femme" et comme "féminin" qu’il s’agit, pour les individus de sexe féminin, de s’émanciper, sans pour cela faire appel à un "féminin" authentique, mais à l’universalité de la définition de l’individu comme sujet autonome et responsable - une définition de soi, selon Beauvoir, qu’ont le bonheur de pouvoir éprouver spontanément ceux qui, comme Sartre, ne sont pas nés femelles, mais mâles, et qui sont devenu non pas des "femmes" supposées assujetties à leur "nature", mais des "hommes" libérés des contingences du sexe [9].

Ce faisant, l’antiféminisme déploie alors un autre type d’argument, non plus de type biologique, mais de type culturel en défendant le "féminin" contre le "féminisme" : si les femmes se laissent convaincre par le féminisme, alors elles perdront ce qui fait leur charme, leur assurance, et au fond leur véritable pouvoir sur les hommes - leur féminité. Autrement dit, le féminisme conduit droit à la laideur et à la vulgarité de femmes ayant perdu toute séduction, toute grâce en se comportant comme des hommes, en singeant les hommes qu’elles ne se seront jamais mais qu’au fond elles voudraient être.

C’est d’une certaine manière pour rompre encore plus radicalement avec le patriarcat que Monique Wittig prolonge la pensée de Simone de Beauvoir et sa rupture avec "la-femme". Wittig s’appuie pour cela sur un double raisonnement [10]. D’une part, à la suite de la pensée marxiste, le rapport social de genre institué par le patriarcat est comparable à un rapport de classe : c’est la classe des hommes qui exploite la classe des femmes dans la sphère de la reproduction domestique et sexuelle, tout en aliénant les personnes de sexe féminin ainsi que Beauvoir l’a montré. D’autre part, le moyen central de reproduction de ce lien de subordination est la "naturalisation" de l’hétérosexualité fécondante qui enchaîne les femmes aux désirs des hommes et au fardeau de la maternité.

C’est pourquoi Wittig pense que la seule façon d’échapper à ce rapport d’exploitation et cette subordination idéologique est de rompre avec l’hétérosexualité. Devenir lesbienne est ainsi un acte politique d’émancipation vis-à-vis de "la-femme" comparable à l’évasion des "nègres marrons" vis-à-vis de leur condition d’esclave. C’est cette posture sécessionniste de l’avant garde lesbienne qui conduira Wittig à affirmer que "les lesbiennes ne sont pas des femme" et qu’en toute logique elle n’a donc pas de "vagin" (si on entend par là une désignation normative des organes par laquelle s’exerce le pouvoir hétérosexuel des hommes sur le corps des femmes) [11]. Cette posture révolutionnaire radicale va être à l’origine de la scission du féminisme et d’un regain de l’antiféminisme. Du point de vue du féminisme égalitariste et universaliste, cette "lutte des sexes" (semblable à la "lutte des classes") conduite par une avant-garde radicale "désaliénnée" ne peut conduire qu’à la marginalité, compromettant même les avancées du féminisme en droit et son acceptation du cadre démocratique et de ses compromis : s’il est déjà difficile de convaincre, surtout les femmes, de la légitimité du combat féministe, l’horizon d’une sécession lesbienne collective est impensable.

C’est pourtant de ce spectre dont l’antiféminisme va s’emparer pour approfondir son action de stigmatisation et de disqualification du féminisme. Ainsi donc, non seulement les féministes contrarient la nature des femmes, non seulement elles les déféminisent, mais en plus elles en font les ennemies agressives des hommes dans la vie sociale, affective, sexuelle et personnelle au nom d’une "guerre des sexes" rendant impossible la vie commune. Dans ces conditions, être féministe c’est se condamner à la marginalité, la solitude, la laideur, l’agressivité.

P.-S.

Cet article est paru dans la revue Cosmopolitiques, n° 4, 2003, consultable sur www.cosmopolitiques.com

Notes

[1] Steinberg (2001).

[2] Cité par Steinberg (2001), p. 24

[3] Bard (1999).

[4] Picq (1993) ; Krakovitch, Sellier, Viennot (2001).

[5] Krakovitch, Sellier (2001).

[6] Beauvoir (1976), p. 13.

[7] Heinich (1996).

[8] Des recherches historiques de plus en plus nombreuses mettent à jour, au delà des figures les plus visibles du féminisme, comment la plupart des femmes contournaient, bricolaient, braconnaient (au sens de Michel de Certeau) des formes d’autonomie à l’intérieur du cadre de cette assignation sociale de sexe.

[9] Bien que pour les enfants de sexe masculin, la formule est aussi vraie, "on ne naît pas homme, on le devient", à travers un apprentissage tout aussi contraignant que pour les femmes : Rauch (2000), Bourdieu (1998).

[10] Wittig (2001).

[11] Preciado (2002).