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Le piège de la "cause des femmes" (Deuxième partie)

Eléments pour un mouvement antisexiste post-féministe

par Eric Macé
14 novembre 2003

Le tournant régressif ("backlash") : le néo-féminisme "pro-Femme" fait des rapports sociaux de genre des "identités de sexe" et lance les femmes dans le piège de la "conciliation"

En réponse, et comme alternative à la fois au lesbianisme politique et aux charges antiféministes, un néo-féminisme va se développer en s’appuyant sur deux dimensions. D’un côté, en défendant et en élargissant les acquis du féminisme civique et égalitariste, au nom de l’universalité de la citoyenneté et de l’individuation au sein des sociétés démocratiques contemporaines. D’un autre côté, en introduisant, pour la première fois, la question d’une spécificité du "féminin", c’est-à-dire un féminisme faisant appel non plus ici à un universel asexué, mais à un particularisme sexué.

Autrement dit, il s’agit de rétablir le lien entre sexe et genre que Beauvoir et Wittig avaient cherché à rompre en tentant de redéfinir, sur la base du corps sexué féminin, un "genre" féminin délesté de l’emprise des catégories dépréciatives et minoratives du patriarcat et de la domination masculine. C’est ce néo-féminisme "pro-femme", sans adversaire politique désigné, qui va conduire à une défense et illustration du "génie", du "bonheur", du "pouvoir", des "qualités" féminines permettant non seulement aux femmes de se confronter avec succès aux hommes dans la sphère publique et intellectuelle, mais aussi de rétablir une symétrie dans les relations de séduction et la sexualité, de se réapproprier les dimensions maternelles et maternantes de la féminité au sein de la sphère privée, tout en criminalisant de façon ultra-répressive ce qui resterait d’une masculinité oppressive : prostitution, pornographie, atteintes sexuelles [1]. On trouve de nombreuses expressions de ce néo-féminisme dans l’ensemble des initiatives et discours qui soutiennent "la cause des femmes" et encouragent les jeunes filles à être fières de ce qu’elles sont et à montrer ce qu’elles sont capables de faire face aux garçons.

La situation est donc la suivante, que résument parfaitement les rubriques des magazines féminins contemporains : un féminisme égalitariste vainqueur et tenu pour acquis ; un féminisme politique disqualifié par un antiféminisme biologique, culturel et social toujours sur la brèche ; un néo-féminisme "pro-femme" très actif jusque dans les institutions et trouvant de larges relais dans la culture de masse et l’hyperchoix des "styles de vie" proposés par la consommation [2]. Et la cause principale de ceci, outre le sexisme et l’antiféminisme, c’est bien le néo-féminisme "pro-femme" et sa traduction dans les magazines féminins qui a conduit les femmes à vouloir concilier l’inconciliable : à la fois la participation au monde public tel qu’il a été défini pour et par les hommes, et la réappropriation d’une sphère privée, maternelle et domestique telle qu’elle devrait être en régime d’égalité entre une nouvelle masculinité et une féminité authentique.

Or, si les femmes ont gagné en autonomie professionnelle, sexuelle et familiale, elles sont confrontées à l’inertie des rôles sociaux sexués qui leur font supporter plus que les hommes la "double journée" des tâches domestiques et éducatives - de sorte que devant (et elles seules) "concilier" leur vie professionnelle et leur vie familiale, elles se mettent en position de faiblesse, du fait de leur moindre disponibilité à l’entreprise, vis-à-vis des employeurs qui intègre nécessairement cette dimension sexuée dans la gestion des carrières de leurs employés et collaborateurs [3]. Car en réalité l’égalité professionnelle entre hommes et femmes n’est possible que pour des célibataires sans enfants dans la mesure où la disponibilité temporelle et la mobilité géographique du travail salarié moderne repose sur la dépendance de la carrière d’un des membres du couple à celle de l’autre, tout comme la disponibilité à l’entreprise de l’un repose sur la disponibilité domestique et éducative de l’autre - qui demeure, dans l’écrasante majorité des cas, la femme.

De ce point de vue, la loi pour la parité en politique conduit au même effet pervers : inciter les femmes à entrer plus largement dans une carrière politique qui demeure, comme les carrières de cadre, fondée sur une totale disponibilité personnelle et temporelle à la tâche, c’est conduire à la fois à plus d’échec et à plus d’élitisme social, car ne peuvent véritablement réussir en politique que celles qui ont les moyens de disposer de personnels (très rarement de conjoints) prenant en charge leurs contraintes domestiques et éducatives. Autrement dit, si l’organisation du travail et de la politique telle qu’elle a été faite pour des hommes détachés des tâches domestiques et éducatives, et si l’organisation des tâches éducatives et domestiques telles qu’elle a été faite pour des femmes supposées enclines et disponibles à cela ne changent pas, alors l’inertie des rôles sociaux sexués l’emportera encore longtemps et livrera chaque année les données méthodique d’une reproduction sexiste structurelle.

On le voit, comme à l’époque des luttes pour le droit au divorce et à l’avortement, "le privé est politique" contrairement à ce que continuent de penser la plupart des femmes. On peut voir là les effets du féminisme égalitariste et pro-femme : puisque en droit le féminisme a gagné, les femmes comme les hommes sont persuadés que la question ne se pose plus en termes politiques, et que c’est à chacun de développer les stratégies qu’il souhaite, indépendamment de son sexe.

Or cela est loin d’être joué puisque les décisions d’orientation scolaire et professionnelles reproduisent encore massivement le grand partage entre un masculin technique et compétitif (mieux payé, plus prestigieux) et un féminin relationnel et éducatif (moins bien payé, moins prestigieux). Ce qui se joue ensuite est plus insidieux : dans un monde hyperindividualiste, compétitif, précaire et solitaire, l’amour, la conjugalité et la famille peuvent être considéré comme un espace interpersonnel désirable parce que désintéressé, purement relationnel et affectif. Dès lors, "par amour" ou par "désir d’enfant", des décisions sont prises, des choix sont effectués, des routines sont mises en place, qui le plus souvent reproduisent par inertie la division traditionnelle et hiérarchisée entre le masculin et le féminin [4].

Mais dans la mesure où aucune contrainte juridique et politique n’est à l’origine de ces situations d’asymétrie, il est très difficile de mettre ceci sur le compte d’une oppression organisée, donc d’y voir un enjeu d’action collective. Le décalage est donc complet entre le sentiment d’autonomie personnelle et de choix de style de vie qu’éprouvent les femmes - en particulier les jeunes femmes - et les pièges insidieux d’une organisation collective du travail et de la vie domestique qui conduit à reproduire collectivement des situations publiques et privées asymétriques [5].

Du point de vue des hommes, le fait égalitaire et l’autonomie personnelle des femmes étant acquis, les femmes ne peuvent s’en prendre qu’à elle même si leur condition leur déplaît : c’est elles qui s’approprient la question de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale, en en faisant un domaine d’expertise et de jonglage mental et organisationnel réservé - auquel les hommes veulent bien contribuer tant que leur propre autonomie financière et professionnelle n’en pâti pas, tout en ne disposant pas pour cela des mêmes réserves de compétence et de culpabilité des femmes envers les tâches domestiques et éducatives, de sorte que l’asymétrie de la vie domestique est bien plus une coproduction dans les interactions plutôt qu’une imposition par la tradition ou par la violence.

L’augmentation des violences sexistes est en rapport direct avec la contradiction soulevée plus haut entre égalitarisme de droit et discrimination de fait : tant que le discours égalitaire n’entraîne pas de remise en cause empirique des discriminations de fait, les hommes peuvent bien soutenir cet égalitarisme. Par contre, si l’émancipation scolaire, professionnelle, sexuelle et conjugale des femmes conduit concrètement à remettre en cause les allant de soi du partage sexué des tâches dans la sphère publique comme dans la sphère privée, alors les hommes se trouvent désemparés, sans aucun recours juridique ou traditionnel à opposer, sinon la pure interaction qu’est la violence physique et le harcèlement moral et sexuel au nom de ce que devraient être les relations entre le sexe viril et le sexe faible.

Et ce d’autant plus qu’à la différence des femmes, les hommes ne sont "normalement" pas supposés prendre en charge cette tension entre vie personnelle et contraintes sociales et n’ont donc pas un accès immédiat à cette compétence relationnelle et expressive qui caractérise l’éducation au féminin et qui rend la violence contre autrui moins nécessaire aux femmes (même si la contrepartie est une violence contre soi bien plus importante). On trouve ici un autre effet pervers du féminisme "pro-femme" : en défendant la "cause des femmes", il suppose implicitement qu’il existe par ailleurs un groupe des "hommes" et qu’il revient également à ces derniers de redéfinir collectivement leur "identité" - ce dont ils se montreraient relativement incapables, dorénavant culpabilisés et partagés entre un machisme à la fois violent et pitoyable et une fatigante incertitude.

Dans ces circonstances, l’antiféminisme trouve à se développer de nouveau sur deux plans. D’un côté, lorsque les discriminations sexistes ne peuvent plus être justifiées sur un plan juridique et politiques, l’appel à la nature fait fonction d’universalisme indiscutable : s’il existe encore des discriminations, c’est parce qu’il est dans la nature des femmes de se sentir plus concernée (et donc plus culpabilisées) que les hommes par les questions de parentalité, d’éducation, de soin, de relations, d’émotions, d’expressivité, de non-compétitivité.

On peut même considérer que ces discriminations structurelles sont en réalité à mettre sur le compte de la victoire du néo-féminisme "pro-femme" : au fond, les femmes ont bien de la chance de préférer concilier leur vie privée et leur vie professionnelle ; de préférer la coopération à la compétition ; de préférer l’authenticité à la théâtralité ; la profondeur à la superficialité ; le vrai pouvoir à sa mise en scène, les faisant échapper ainsi aux lourdes contraintes compétitives et instrumentales qui pèsent sur les hommes. D’un autre côté, l’antiféminisme n’a pas de mal à jouer des paradoxes de l’égalité de droit pour laisser entendre que la cause des tensions éprouvées par les femmes n’est pas le maintien de la discrimination sexiste, mais les effets pervers du féminisme lui-même : ayant conquis le principe d’égalité, les femmes sont devenues exigeantes et se trouvent d’autant plus exposées à la solitude (car cherchant toujours "l’homme parfait"), à la double journée et au stress de la conciliation vie personnelle/vie professionnelle, aux aléas du marché conjugalo-sexuel, ainsi qu’au ridicule d’une "guerre des sexes" envers des hommes qui ne défendent plus depuis longtemps un modèle patriarcal de masculinité et de virilité totalement disqualifié et qui sert même de repoussoir lorsqu’il s’agit de stigmatiser des groupes sociaux subalternes dont les enfants d’ouvriers immigrés maghrébins sont les archétypes [6].

De ce point de vue, les injonctions militantes ou symboliques (publicité, culture de masse) faites aux femmes et aux filles ("allez les filles !") à développer leur autonomie ("girl power") ont pour effet inverse de détruire toute capacité d’action collective. En effet, si en dépit des discours et des dispositifs égalitaristes, en dépit même des encouragements militants et publicitaires, les femmes se retrouvent prises au piège d’une discrimination structurelle impersonnelle, alors c’est parce qu’elles sont dorénavant en grande partie responsable de leur malheur : trop amoureuses et trop stratégiques, trop maternelles et trop professionnelles, trop relationnelles et trop individualistes, trop authentiques et trop calculatrices, trop idéalistes et trop calculatrices, trop exigeantes et trop conciliatrices.

Tandis que les hommes, de leur côté, peuvent avoir le sentiment de vivre dans un monde où ils sont dépossédés de tout à la fois par le droit et par les exigences des femmes, de sorte qu’il ne leur reste que les charges d’une vie compétitive sans compensations conjugales et domestiques garanties, et des incertitudes subjectives considérables au sein de relations sexuées qu’ils ne contrôlent plus.

La question politique qui se pose est alors la suivante : sur quelles bases théoriques, symboliques et politiques permettre qu’une politique antisexiste ne soit pas disqualifiée à la fois par l’antiféminisme et par le féminisme "pro-femme" ?

Notes

[1] Iacub (2002a, 2002b).

[2] Liebes (1999).]. C’est pourquoi les femmes et les jeunes filles d’aujourd’hui ne peuvent plus se penser féministe : elles ont toutes intériorisé leur égalité en droit et seraient prêtes à s’insurger si elle était menacée (comme c’est notamment le cas à l’étranger ou dans les "banlieues"), mais elles ne peuvent pas se reconnaître dans un féminisme politique à la fois marginalisé et caricaturé dans son agressivité, car elles pensent qu’elles sont dorénavant capables et libres de choisir leur mode et leur style de vie sans plus dépendre matériellement des hommes et sans avoir besoin de "chiennes de garde" pour leur dire ce qui est acceptable ou pas dans les représentations culturelles des femmes.

C’est pourtant là l’erreur. Car même si l’égalité existe en droit, c’est l’ensemble de l’organisation sociale du travail et de la sphère domestique qui demeure fondé sur une asymétrie entre les rôles sociaux masculins et féminins, de sorte que la volonté individuelle des femmes n’y peut rien changer et que tôt ou tard le piège se referme [[Méda (2001).

[3] Maruani (2000).

[4] Kaufmann (1992).

[5] Beck (2001).

[6] Guénif (2002).