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Le populisme contre le peuple

Retour sur les enseignements peu médiatisés d’un sondage sur le voile

par Pierre Tevanian
9 août 2013

"Les attentes de l’opinion sont claires", annonce Le Fîgaro ce vendredi 9 août 2013, puisque les chiffres parlent d’eux-même : 78% des Français se déclarent "opposés" au "port du voile dans les salles de cours des universités", ils sont même 84% à s’y déclarer "opposés" pour les "établissements privés accueillant du public", et 63% pour "la rue". Une bonne occasion pour rappeler que les sondages, en imposant des problématiques aux sondés puis au public, ne disent rien sur les "attentes" dudit public puisqu’ils n’enregistrent qu’un consentement – et un consentement le plus souvent extorqué, au moyen de formulations orientées. Une bonne occasion pour rappeler, exemple à l’appui, que les chiffres ne parlent jamais d’eux-même – et qu’en vérité ils parlent souvent de ceux qui les produisent !

À partir du printemps 2003, un nombre croissant de responsables politiques de la majorité présidentielle ou de l’opposition socialiste, rejoints par de nombreux intellectuels, ont commencé à militer pour le vote d’une loi aboutissant à l’exclusion systématique des élèves musulmanes qui refusent d’enlever leur foulard. C’est à cette occasion que l’on a vu se greffer, autour des discours habituels sur les "sauvageons" et les "zones de non droit", de nouvelles thématiques : la laïcité, l’égalité des sexes ou les dangers du "communautarisme". Reste une même justification : c’est la "France d’en bas" qui demande une loi, de la fermeté, des "repères" – bref : "une république forte"… Cet argument n’est, en réalité, fondé sur rien.

Certes, un sondage réalisé par l’IFOP fin avril 2003 et publié dans Le journal du Dimanche peut les en persuader : 74% des sondés se déclarent "défavorables" au "port du foulard à l’école".

Mais faut-il en conclure que 74% des sondés soutiennent la loi que réclament les nouveaux Croisés d’une "laïcité" qui exclut ? Rien n’est moins sûr. Car au même moment, lorsque la question précise les choses en parlant d’"interdiction" plutôt que de simple opinion "défavorable" ("Vous personnellement, seriez-vous tout à fait favorable, plutôt favorable, plutôt opposé ou tout à fait opposé à ce que soit désormais interdit le port du foulard islamique à l’école ?"), 49% des sondés se disent favorables à une "interdiction" (et ils ne sont que 40% chez les 15-25 ans), tandis que 45% se disent opposés et que 6% ne se prononcent pas (sondage BVA publié dans La Dépêche du Midi du 29 avril 2003).

Quant à l’invocation quasi-rituelle de la "France d’en bas" (ou prétendue telle) qui aurait manifesté sa "demande de fermeté" le 21 avril 2002, et qui réclamerait aujourd’hui une redéfinition de la laïcité, elle se trouve également démentie par le sondage BVA : les "professions libérales, cadres supérieurs et chefs d’entreprises" sont 56% à approuver "l’interdiction du foulard à l’école ", tandis que les ouvriers et les employés sont une majorité à se montrer hostiles à cette interdiction.

Certes, nous dira-t-on, 49 contre 45, ce n’est déjà plus trois quarts / un quart, mais c’est malgré tout une (courte) majorité . Mais là encore, il convient d’être prudent. Car lorsque la question posée explicite la signification concrète de l’"interdiction" (à savoir : l’exclusion des élèves refusant d’ôter leur foulard), les personnes interrogées se montrent beaucoup plus mesurées. En effet, quand, dans le même sondage BVA, on leur propose diverses manières de traiter ces élèves "voilées",

- 26% des sondés choisissent de "ne pas interdire" le port du foulard dans les établissements scolaires ("chacun devant être libre d’afficher ses convictions ou sa foi religieuse") ;

- 46% choisissent d’interdire le port du foulard "mais sans aller jusqu’à exclure de l’école les jeunes filles qui refusent de l’ôter" ;

- seuls 22% des sondés choisissent, comme le préconisent nos dirigeants politiques, d’interdire le port du foulard "et d’ exclure de l’école les jeunes filles qui refusent de l’ôter".

Au total, ce sont donc 72% des personnes interrogées qui refusent l’exclusion de ces élèves : voilà qui devrait peut-être faire réfléchir ceux de nos dirigeants que n’émeuvent pas les arguments de fond sur le droit à l’école pour tous et toutes, la brutalité d’une exclusion, et le rôle que doit coûte que coûte jouer l’école dans l’émancipation de toutes les filles, y compris celles qui portent le foulard.

Première conclusion : les dirigeants, de gauche comme de droite, en 2013 comme en 2003, qui partent en guerre contre les élèves et étudiantes "voilées", sont en train de se fourvoyer, aussi bien du point de vue des principes démocratiques que du point de vue de leur intérêt politique le plus immédiat. Ils commettent la même erreur d’appréciation que ceux qui, en 1998 et 1999, manifestaient leurs réticences ou leur franche opposition au PACS : ils pensent représenter la "France profonde", et relayer la voix de la "majorité silencieuse", alors qu’ils ne font qu’exprimer les préjugés de la minorité la plus réactionnaire et la plus crispée - une minorité que le sondage de Le Dépèche du Midi évalua naguère à 22%. Ils optent, en d’autres termes, pour une "démagogie" fort éloignée de ce que vit, ressent, pense en réalité le "demos". Un "populisme" sans le peuple - et contre le peuple.

Seconde conclusion : pour 100% des musulmans, les sondages sont plutôt une menace.

P.-S.

Une première version de ce texte, parue en 2003, est reprise dans le recueil Les mots sont importants, de Pierre Tevanian et Sylvie Tissot, publié en 2010 aux Éditions Libertlia.

Lire aussi à ce sujet, l’article de Renaud Cornand, L’Islamophobie sondagière.