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« Le risque de l’amalgame »

Brèves remarques sur l’origine d’un mot

par Salah Guemriche
17 août 2016

Il arrive qu’un mot, à force d’être répété ad libitum, soit désigné comme « le mot de l’année ». Il en est un, hélas, qui est en passe de devenir « le mot de la décennie », et c’est le mot amalgame. Déjà, au lendemain de la tuerie de Toulouse et de Montauban, Robert Badinter, interviewé par Jean-Pierre Elkabbach sur Europe-1, avait mis en garde les Français contre ce qu’il appela « le risque de l’amalgame ».

Il suffit de prêter l’oreille pour le constater : après chaque vague de commentaires qui suit une action terroriste commise par des « islamo-fascistes », le mot revient en boucle comme un leitmotiv-argumentaire. Cela a été encore plus notable après l’attentat contre Charlie-Hebdo et la Grande marche du 11 janvier. Et cela a repris de plus belle, après les attentats de Copenhague, jusqu’à inspirer un insidieux #PADAMALGAM à des twittos railleurs [1] …

Mais qu’en sera-t-il demain, d’un tel emploi, lorsque les pro comme les anti (amalgame) sauront que ce terme est lui-même d’origine… arabe ? Oui, de la langue même de Mahomet !

Etonnante destinée que celle de ce mot « immigré » qui dit ce qu’il ne veut pas dire, ou plutôt qui ne dit pas ce qu’il veut dire.

Un ces trois cents mots empruntés à l’arabe que l’on retrouve dans toutes les langues européennes, et à qui l’Académie française n’a jamais dit et ne dira jamais : « La langue française, tu l’aimes ou tu la quittes ! ». Et pour cause : il y a deux fois plus de mots français d’origine arabe que de mots français d’origine « gauloise »...

Passé au latin amalgama (1250), le mot fut en effet emprunté aux alchimistes arabes. Dans leur approche mystique, ces derniers concevaient l’union charnelle comme la conjonction suprême des corps et des âmes, par analogie avec la conjonction du mercure entrant en possession de certains métaux. En arabe, unir ou réunir se dit jama’a . Prononcé à l’égyptienne : gama’a. Avec un premier « a » long, gāma’a, le mot signifie : avoir un rapport charnel. L’acte lui-même se dit ‘amal al-gimā’ : œuvre de l’union charnelle. Et c’est cette « union » qui, par contraction, est à l’origine de notre fameux amalgame. Confondant, non ?

Une des premières formes, en français, se trouve chez Rabelais. Au seizième siècle, le mot avait le sens de « mélange », avant de signifier « alliage » :

« si tu mets l’argent vif sublimé en eau corrosive faite de vitriol et de salpêtre, il est certain que soudain il se convertira en amalgame et eau » [2].

Et Voltaire, qui, dans une de ses Lettres, se fait lexicologue des Lumières :

« Le plaisant et le tendre sont difficiles à allier : cet amalgame est le grand œuvre ».

Des étymologistes, allergiques à toute thèse qui ne soit pas indo-européenne, ont beau essayer de faire dériver le mot du grec μάλαγμα (« ce qui amollit » ou « cataplasme émollient »), en vain : le Trésor de la langue française estime qu’elle « ne convient pas du point de vue sémantique ». Le même dictionnaire précise que « du français amalgame sont issus les correspondants dans les autres langues européennes ». Le grand étymologiste du XIXe siècle, Marcel Devic, à qui l’on doit un inestimable Dictionnaire étymologique de tous les mots français d’origine orientale : arabes, turcs, persans, hébreux, malais, évoque dans son Supplément au Littré un traité latin imité de l’arabe : De matrimonio et conjunctione. Où l’on apprend que « le mercure étant assimilé au mari, l’argent à la femme, l’amalgame se célèbre comme un hymne à la fusion des corps… »

Assimilé, vous avez dit « assimilé » ? Si bien assimilé, oui, que même les Identitaires sont persuadés que le mot est « français de souche » ! Reste une question : quand Robert Badinter, cet esprit qui réhabilite toute une humanité en nous, mettait en garde les commentateurs contre tout « risque d’amalgame », qui, parmi ces derniers, pouvait savoir que même le mot risque est, lui aussi, d’origine arabe ?

Notes

[1] Le Monde, 16-2-15.

[2] (A. Du Moulin, Quinte essence de toutes choses