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Le roman, le rien

À propos de Michel Houellebecq et du nihilisme

par Philippe Forrest
25 août 2000

Ces dernières années, la mise en accusation sans nuance ni appel du nihilisme a pris valeur d’« idée reçue ». Elle revient rituellement dans les propos de ceux qui stigmatisent l’actuelle décadence des lettres françaises et en appellent à une renaissance. Cette insistance même finit par faire bizarrement sens. Et l’on en vient à se demander si la volonté d’en finir avec lui, paradoxalement, ne constituerait pas un des signes les plus puissants du nihilisme.

L’histoire du « nihilisme » a été mille fois écrite [1]. On peut la faire commencer avec Sophocle ou avec Euripide, avec Socrate ou avec Descartes, avec Tourgeniev ou avec Dostoïevski. Comme l’indique son étymologie, le nihilisme est expérience du néant. Il se situe ainsi à l’horizon tragique de toute existence. Aucune pensée, aucune époque, aucune civilisation n’est en mesure ni d’en réclamer l’exclusive propriété ni de s’en déclarer miraculeusement préservée. On peut certes le référer en Occident à cette problématique « mort de Dieu » qu’annoncent Zarathoustra et le Gai savoir, et voir en lui l’essence même du moderne. Mais rien n’interdit de le con- fondre avec l’histoire tout entière de la métaphysique, de la technique, de l’oubli de l’être. La cohérence du concept souffre de cette infinie plasticité du sens qui accueille en elle les interprétations les plus contradictoires. Dans le dédale de son ?uvre inachevable, Nietzsche distingue au moins trois formes du nihilisme (passif, actif, extatique). Il arrive à Heidegger de risquer une formule plus synthétique et opératoire (c’est elle qu’on retiendra ici). Dans la célèbre Lettre sur l’humanisme, on lit du nihilisme qu’il est la non-pensée du néant.

Le Néant dans les lettres

Quand on met en cause le nihilisme actuel des lettres, c’est le plus souvent la forme faible du concept qui est sollicitée. On fait le procès du roman français pour son pessimisme, sa complaisance envers les formes les plus délétères, les moins énergiques de la sensibilité. Sous l’étrange bannière du « déprimisme » et à l’enseigne d’un increvable et éternel « mal du siècle », on range les écrivains les plus divers à condition que s’expriment dans leurs livres les visages doux et inoffensifs d’une déréliction moderne. C’est la lassitude devant la vie, la certitude d’un inutile « à quoi bon ? », la préférence accordée au non-être, l’amenuisement sans appel de la volonté. Ici le néant n’est pas pensé. Il est passivement éprouvé, voire sentimentalement simulé dans des récits qui spéculent sur la misère d’autrui afin de faire tourner l’industrie prospère du mélodrame [2].

A un stade plus avancé de la réflexion, le nihilisme peut être encore défini comme dépréciation des valeurs supérieures ("crise du sens », « perte des repères », « ère du vide » traduirait la langue de bois politico-journalistique). Le roman actuel est alors dénoncé (ou loué) pour son inhumanité, son influence démoralisatrice. On l’accuse (ou on le félicite) de ne pas produire de significations utiles pour la collectivité, mais de laisser s’ouvrir une sorte de précipice dans lequel la civilisation tout entière menace de s’abîmer. Cette dépréciation des valeurs peut être envisagée soit comme un déplorable phénomène spontané (nihilisme passif), soit comme une coupable entreprise de destruction préméditée (nihilisme actif [3]).

Il n’y a rien d’étonnant à ce que la pantomime qui se joue depuis plusieurs mois sur la scène culturelle française s’accompagne d’un usage croissant et emphatique du concept de nihilisme. Le phénomène est même en soi positif car il restitue au débat une certaine profondeur de pensée. Se donnant pour objet apparent le néant (même sous une forme naïve, inaboutie, voire mystificatrice et dangereuse), le roman se réapproprie les questions trop souvent délaissées que recouvre toujours davantage le triomphe des formes les plus régressives de l’expression littéraire. Aujourd’hui, sous prétexte de dire le monde, l’exotisme du roman historique, le populisme du roman noir, le sentimentalisme du roman psychologique nous divertissent du réel au point de nous en interdire totalement l’accès, et c’est toute la mémoire problématique de la modernité qui se trouve d’un coup congédiée. Du surréalisme au nouveau roman et au-delà, le récit d’avant-garde s’était défini dans l’opposition à la tradition balzacienne mais, en toute arrogance et en toute bonne conscience, ce sont désormais Pierre Loti et Eugène Sue qui sont devenus les figures tutélaires du marché éditorial et, au train où vont les choses, il deviendra bientôt impossible de faire paraître un livre ne commençant pas par nous dire de la marquise qu’elle sortit à cinq heures. Tout semble à reprendre, à repenser, et il faut infatigablement expliquer qu’il n’est pas de roman digne de ce nom qui ne s’attache à se mettre en scène lui-même, qu’il n’est pas question de refléter naïvement un inexistant état objectif de la réalité mais de répondre à l’appel inouï que nous adresse le réel (c’est-à-dire l’impossible au sens de Bataille) et que cela suppose pour l’écrivain une confrontation à l’intérieur du langage avec l’irrémédiable, l’irreprésentable, où se joue le sens même de chaque existence.

Les Particules élémentaires

Comme chacun s’accorde à le répéter, le livre de Michel Houellebecq prend valeur ici de symptôme. Le succès des Particules élémentaires s’explique par l’habileté avec laquelle l’auteur use, sous couvert de mode et de modernité, des recettes les plus éprouvées du dix-neuviémisme romanesque. Quant à la réelle (mais relative) qualité du livre, elle tient à ce qui s’y dit parfois de poignant à propos de la détresse de vivre. Mais cette vision du nihil (telle est la limite du projet), au lieu d’être pensée et assumée, se trouve récupérée dans le carcan d’une démonstration qui en émousse la pointe, en renverse la signification.

Les partisans de Houellebecq versent toute critique du roman au compte de l’envie, du ressentiment, d’un sociologisme vulgaire surévaluant les enjeux idéologiques du texte et restant aveugle au fonctionnement vrai de la littérature, à la singularité ineffable du style, à l’ambiguïté fondamentale du sens. Mais outre les relents idéalistes très douteux d’une telle position esthétique et s’il est vrai qu’un auteur n’est jamais comptable des propos qu’il prête à ses personnages ou de ceux qu’il tient dans la presse, il serait invraisemblable qu’un ouvrage n’ait pas à répondre de sa signification, et tout particulièrement quand, comme dans le cas de Houellebecq, il relève indubitablement de la tradition naturaliste assumée du roman à thèse (fresque sociale s’appuyant sur une conception pseudo-scientifique de l’être humain et développant sur cette base une démonstration philosophico-politique à visée totalisante). En vérité, ne pas lire Michel Houellebecq consisterait à ne pas prendre acte de la signification claire et cohérente de son propos.

Les Particules élémentaires se présentent à la façon d’une glauque rumination pré-pubertaire érigée en grandiose utopie post-sexuelle. On le sait, selon une trajectoire tout à fait exemplaire, le roman mène ses protagonistes de la découverte puérile de la réalité traumatisante du désir (la haine de la sexualité maternelle, l’humiliation des dortoirs et des cours de récréation, les frustrations de l’adolescence, le vieillissement des corps et l’impuissance, etc.) jusqu’à la dissolution de cette même réalité dans l’idylle d’une humanité scientifiquement débarrassée du fardeau de sa condition (l’un des héros permet l’invention d’une forme de clonage délivrant l’espèce de la nécessité de se reproduire et lui assurant du même coup l’immortalité). L’expérience de la misère sexuelle disparaît par la grâce de l’expérimentation scientifique.

Le roman pose les femmes comme fondamentalement coupables (la mère ayant abandonné ses enfants pour ses amants) et, par un phénomène classique de compensation, il procède à l’idéalisation du féminin (donné comme l’avenir de l’homme, sa part la meilleure) s’incarnant dans la figure de la vieille dame, préservée du péché, sainte maman idéale (autrement dit : « Toutes des salopes sauf grand-mère »). Puisqu’elles sont souillées, les autres femmes doivent expier : la mère meurt au terme d’une scène de grand-guignol complètement ratée et habitée d’un ressentiment si puéril qu’elle en devient gênante pour le lecteur ; l’une des héroïnes se retrouve paralysée après s’être fait sodomiser dans une partouze, l’autre développe un cancer de l’utérus pour n’avoir pas enfanté. De tels événements - qui doivent tout à l’arbitraire souveraineté de l’auteur qui les imagine - ont bien un sens que la critique a le droit de mettre au jour sans qu’on la soupçonne de se livrer à la chasse aux sorcières ou d’intenter à la littérature un procès d’inspiration stalinienne. De telles scènes, parfaitement articulées au sein d’une intrigue tout à fait lisible, signifient que le divorce, la liberté sexuelle et l’avortement doivent, pour les femmes, se payer de la vie. Sous couvert de sa liberté d’inventer, l’auteur - comme dans les formes les plus rétrogrades de la littérature moralisatrice (on est loin de la suspension du jugement censée définir le roman) - transforme ses personnages en victimes d’une providence qui ne traduit que son propre ressentiment criminel. Le plus étonnant est qu’à cette expression tout à fait naïve de haine du désir féminin, le corps social applaudit des deux mains. Quant aux personnages masculins, le roman leur réserve une apothéose d’une autre nature : l’un sombre dans la folie, l’autre disparaît, mais leur double destin (mis en parallèle avec celui des frères Huxley) se trouve rédimé grâce aux vertus d’une sublimation interdite aux femmes : par eux l’humanité entrera dans l’ère du bonheur éternel.

L’effroi fasciné devant l’impossible du réel (dont répond tout grand roman) s’évanouit ainsi dans une vision rédemptrice (qui relève de la religiosité la plus niaise). Tout le récit s’achemine vers ce point de fuite édifiant, rêve d’une communauté socialement et sexuellement réconciliée dans l’abolition de toutes ses différences, d’un paradis qui ressemble à s’y méprendre à celui que promettent tous les charlatans du spiritualisme moderne. A cet égard, le plus perspicace des lecteurs des Particules élémentaires et de son succès reste sans conteste Freud, mettant en garde par avance contre « la boue noire de l’occultisme » dans laquelle patauge allègrement notre temps et confiant à Ernest Jones : « Quiconque promet à l’humanité de la libérer des épreuves du sexe sera accueilli en héros - quelque ânerie qu’il débite [4]. » Ce sont ces « âneries » qui, chez Houellebecq, rendent commercialement comestible [5] la vérité plus âpre qui, par moments, éclate dans son livre. Le néant n’est envisagé que jusqu’au point où il devient par trop insupportable pour l’auteur, lequel se précipite alors dans le refuge consolateur de la non-pensée nihiliste. Mais c’est précisément en ce point insoutenable de jouissance et de déchirement (Bataille le nomme : le Mal) que commencerait vraiment la littérature.

Une panthère de papier

On sait que Houellebecq est devenu le maître-à-ne-pas-trop-penser de tous ceux qui, alors qu’ils approchent à toute vitesse (et ont parfois franchement dépassé) le milieu du chemin de leur vie, s’entretiennent les uns les autres dans l’illusion d’être les jeunes représentants d’une nouvelle et conquérante génération. La petite prophétie que propage la presse voudrait que le triomphe des Particules élémentaires annonce l’avènement d’une littérature accordée au néant de notre présent. Telle est notamment la position tapageuse de la revue Ligne de risque et de ses amalgames frisant le plagiat [6].

La qualité (relative) du travail intellectuel, le sérieux (absolu) du ton produisent à la lecture d’irrésistibles effets drôlatiques [7]. Forts d’une oeuvre inexistante mais n’hésitant pas à se situer sur des hauteurs comparables à celles habitées par Sade ou Lautréamont, ne trouvant pas de mots assez méprisants pour le milieu littéraire mais ne négligeant pas de courtiser avec empressement ceux qui y appartiennent, les animateurs de la revue laissent entendre qu’ils ourdissent un complot d’une dimension cataclysmique. Nul doute qu’ils ne considèrent leur duplicité comme un subtil stratagème destiné à subvertir le champ littéraire quand il s’agit au mieux de donner l’illusion d’y exister.

Que cette tentative ait eu l’écho que l’on sait [8] et qu’elle entre en phase avec un mouvement plus vaste, soutenu par une partie de l’establishment journalistique et éditorial, méritent qu’on s’y arrête. Pour les animateurs de Ligne de risque, le roman nouveau houellebecquien doit être tactiquement promu en raison même de sa capacité négative à tirer l’ensemble de la littérature française vers une sorte de point-limite où « la situation explosera » (sic). Au nihilisme passif du « déprimisme » contemporain s’opposerait ainsi un nihilisme actif (ultérieurement redéfini comme extatique [9]) censé s’imposer sur les décombres du précédent. Le goût se développe alors d’une emphatique, douteuse et inoffensive apocalypse littéraire qui a tantôt les allures d’une spectaculaire opération commando, tantôt ceux d’une invisible manifestation épiphanique. Saint Georges et saint Michel, les rédacteurs de Ligne de risque ont choisi pour emblème la panthère (de papier ?) qui terrassera le dragon nihiliste (à moins qu’elle ne choisisse de le dompter). Les métaphores animales ne sont jamais innocentes, et l’on songe encore à l’inexorable lucidité de Georges Bataille ironisant sur la signification de l’aigle impérial propre à l’imaginaire surréaliste et nietzschéen : « le comble de l’élévation d’esprit et de la béatitude lamartinienne », « le désir inconscient et pathologique d’être violemment abattu. »

Quelle signification retrouvée ?

Le nihilisme - quel que soit le qualificatif dont il s’affuble - se caractérise par la croyance en sa capacité à être surmonté. Les héros des Particules élémentaires soupirent après une surhumanité que leur assurerait la science, surhumanité que certains « jeunes » intellectuels ne doutent pas de pouvoir atteindre par la vertu propre de leur invérifiable génie. Mais (et pour en revenir à la définition heideggerienne) le néant n’est dans aucun cas pensé. Il n’est emphatiquement évoqué [10] que pour être aussitôt réinvesti dans le cadre pseudo-affirmatif (mais en réalité dénégateur) d’une mélancolique utopie romanesque ou de martiales rodomontades philosophiques.

Incapable de soutenir la pensée du néant, le nihilisme actuel commande logiquement chez les individus un irrésistible désir de signification retrouvée qui prend les formes les plus diverses et les plus dangereuses, du repli suicidaire sur les vieilles valeurs religieuses (intégrisme, secte, new age) jusqu’à l’appel combatif aux valeurs démiurgiques réinventées (toutes les variantes de ce qu’il faut bien nommer un néo-fascisme). Car l’enjeu du débat est également politique ainsi que certains l’ont déjà fort lucidement noté [11]. Il est hallucinant de devoir rappeler que le projet d’un nihilisme héroïquement surmonté, le souhait d’une société lavée de la souillure sexuelle, toute cette mythologie de la pureté reconquise, de la corruption vaincue sont constitutifs de l’imaginaire même du fascisme. Il est extravagant d’avoir à dire encore comment le « déprimisme » de toutes les « générations perdues » a été prompt à nourrir les plus infâmes des engagements politiques [12].

Encore que l’importance du phénomène ne doive pas être hystériquement surestimée, quelque chose d’étrange (de dérisoire, de fastidieux, d’inquiétant) est bel et bien en train de se passer sous nos yeux. Sous couvert d’une phraséologie pseudo-révolutionnaire empruntée à des auteurs authen- tiquement subversifs (la « Marchandise », le « Spectacle », la « Technique », etc.), sous prétexte de mise en cause de la « pensée unique » et du « politiquement correct », se répand un peu partout le bon vieux discours de l’extrême droite intellectuelle.

Retour du refoulé dix-neuviémiste

C’est en vérité tout le refoulé barrésien de la culture française qui, sous le masque de la mode, déferle. Houellebecq a pris un peu d’avance sur ses camarades. Avec les Particules élémentaires, sans le savoir, il a déjà signé sa version sexuelle des Déracinés. Comme celui de son aîné, son gros roman post-naturaliste dénonce le désastre d’une modernité qui arrache l’individu au cocon originel protecteur (de la famille, de la tradition, c’est-à-dire de la terre et du sang) pour le jeter prématurément dans un univers hostile. Son livre est nourri d’Auguste Comte plutôt que de Taine et de Renan, mais il repose sur les mêmes postulats scientistes, sur une même vision déterministe biologisante de l’homme. A son horizon brille la même lumière douteuse éclairant une société parfaite où la notion d’« individu » n’existerait plus qu’à la façon d’un préjugé voué à disparaître au sein d’une conception fusionnelle et mystique du corps social. Quant aux autres écrivains (ceux qui ont choisi Houellebecq pour maître), ils en sont encore à publier artisanalement Taches d’encre. Sous l’oeil des barbares, se délectant de la décadence de leur temps, ils cultivent extatiquement le goût aristocratique des lettres et s’émerveillent de la singularité incomparable de leur Moi.

Le dix-neuviémisme (naturalisme, populisme, nihilisme) triomphe aujourd’hui. Dans un magistral essai (Le 19e siècle à travers les âges) auquel on ne peut ici que renvoyer, Philippe Muray en avait révélé la nature. Socialisme et occultisme, souterrainement liés l’un à l’autre, constituaient cette idéologie de fond et, à l’horizon du temps historique, posaient l’hypothèse d’une humanité enfin réconciliée avec elle-même. La caractéristique essentielle du dix-neuviémisme consistait en un « vouloir-guérir » qui commanderait ultérieurement le glissement de notre propre siècle vers les différentes formes de l’utopie totalitaire. C’est ce même « vouloir-guérir » qui se manifeste aujourd’hui dans toutes les pseudo-entreprises de dépassement du nihilisme. Mais du mal comme du néant, l’homme n’a pas à guérir. Lorsqu’il croit en triompher, il en devient la dupe et la proie. La littérature renonce alors à l’incessant questionnement du négatif qui fait son essence, elle s’enchante des fausses certitudes dont l’histoire sera libre de faire l’usage le plus barbare.

Sous une forme assez sentimentalement mièvre et idéologiquement récupérable pour être socialement acceptable, le nouveau nihilisme (c’est son mérite et sa limite) réintroduit dans le champ culturel la question du néant (qu’avec moins de succès médiatique et plus de réussite esthétique, les vraies ?uvres littéraires ne cessent de poser).

Intervenir dans le débat littéraire ne se justifie qu’à cette condition : rappeler que le roman ne constitue pas à bon compte le rachat radieux de la misère d’être, mais qu’il implique une confrontation plus vertigineuse avec le Mal, qu’il n’a à voir ni avec l’affirmation de sa volonté de puissance (jouer aux petits soldats de papier et rêver à de napoléoniennes campagnes), ni avec l’assentiment à la puissance et à la volonté d’autrui (se faire le chroniqueur de la mode, de ses tendances). Il suppose, sur la page, une effective pensée du néant qui permette que soit interminablement réactivée l’expérience indissociablement tragique et comique de la vérité. Ou encore, pour parler un langage qui soit moins nihilistiquement marqué : que soit répondu à l’appel inouï que l’impossible réel ne cesse d’adresser à chacun de nous.

P.-S.

Ce texte est paru dans Art press en 1999. Nous le publions avec l’accord de la revue. Nous nous sommes aperçus, après plusieurs années de publication, qu’à la suite d’une erreur lors de sa mise en ligne, cet article a été attribué à tort au Collectif Les mots sont importants. Nous prions son véritable auteur, Philippe Forrest, ainsi que la revue Art press, qui nous a aimablement autorisé à publier ce texte, d’accepter nos excuses.

Collectif Les mots sont importants

Notes

[1] Publications récentes : Vladimir Biaggi, le Nihilisme ; Georges Leyenberger, Traversées du nihilisme ; Denise Souche-Dagues, Nihilismes ; Jacqueline Russ, le Tragique créateur : qui a peur du nihilisme ?

[2] Face à cette perception désespérée du réel, certains écrivains en appellent à un humanisme réenchantant modestement la vie. Mais à cette première forme de la non-pensée nihiliste ne peut répondre une littérature artificiellement tournée vers le culte de la jouissance, manifestant une réconfortante préférence pour le bonheur et tenant l’expérience tragique pour la survivance anachronique d’un romantisme morbide ou pour une faiblesse de tempérament. L’hédonisme - à l’égard duquel Nietzsche se montre encore plus féroce qu’envers le nihilisme - n’est en rien le remède au pessimisme, mais le redoublement niais de son incapacité à saisir ce qu’il en est vraiment du néant.

[3] De cette seconde analyse du nihilisme se déduit un appel au sens retrouvé qu’on ira chercher soit dans le passé (d’où le repliement actuel de la littérature sur la mémoire - familiale, nationale -, le culte d’une enfantine ruralité républicaine protégée des miasmes du présent), soit dans un futur qu’on se donne à soi-même mission d’inventer ex nihilo (utopie d’une hyper-modernité naissant sur les ruines de notre aujourd’hui). Mais la question est de savoir si la restauration ou la création d’une signification manquante permet davantage que soit pensé le néant ou si les valeurs convoquées ne servent pas plutôt à en recouvrir l’expérience.

[4] Citation rapportée par E. Roudinesco dans le Monde du 25 sept. 1998, « Freud et son fougueux disciple ».

[5] Le succès médiatique de Houellebecq ? Paulo Coehlo réécrivant Bukowski.

[6] N’importe quel lecteur de la Révolution surréaliste, de l’Internationale situationniste, de Tel Quel ou de l’Infini reconnaîtra les manifestes originaux de Ligne de risque à la façon de purs collages de formules empruntées à Breton, Aragon, Debord, Sollers dont la Guerre du goût commande (aux contresens près) la vision développée par Haenel et Meyronnis du « nihilisme classico-extatique ». Je prends la liberté ici de signaler deux de mes textes parus dans l’Infini ("La Guerre du sens se livre sur deux fronts », printemps 93, et « Logiques du goût », été 97) dont le présent article ne fait qu’appliquer les analyses à l’actualité littéraire.

[7] Lisant Ligne de risque, il faut souvent se frotter les yeux pour s’assurer qu’on ne rêve pas l’arrogance oraculaire du propos. Chaque texte est, pour Haenel et Meyronnis, l’occasion d’un autoportrait bouffon en génies dominant la meute des nains qui s’imaginent être écrivains. Il suffit d’en sourire pour faire éclater de telles baudruches rhétoriques.

[8] Je pense à l’article de Frédéric Badré, « Une nouvelle tendance en littérature », Le Monde du 3 octobre dernier.

[9] Le nihilisme actif ne constitue pas une alternative au nihilisme passif, mais son image inversée et complice. S’avisant de cette possible objection, les rédacteurs de Ligne de risque ont substitué la notion de « nihilisme classico-extatique » à celle de « nihilisme actif ». Mais rebaptiser une notion ne suffit pas à la redéfinir comme en témoigne, malgré quelques nuances, la position inchangée de la revue. Nietzsche déclare dans la Volonté de puissance : « Une pensée et une doctrine pessimistes, un nihilisme extatique peuvent, en certains cas, être indispensables au philosophe, à titre de pression puissante, de marteau pour briser les races décadentes et expirantes, pour leur écarter un chemin et frayer la voie à un nouvel ordre de vie, ou pour inspirer aux êtres dégénérés et languissants le désir de mourir. » Tel semble être le programme de Ligne de risque.

[10] Les rédacteurs de Ligne de risque font un usage majestueux du concept de « néant », convaincus d’en avoir seuls pris la mesure quand les autres barbottent dans des formes subalternes et pathétiques de la négation (qu’ils nomment le « nihilisme ombilical »). Leurs ?uvres en apporteront l’éclatante démonstration. On s’en réjouit car la naissance de deux génies est toujours une bénédiction. Mais on attend la démonstration par les textes qui, seule, confère quelque substance aux déclarations d’intention les plus ambitieuses : rien de tel ne se manifeste dans les fictions dont la revue gratifie ses lecteurs.

[11] Je pense, et quelles que soient certaines de mes réserves, aux articles de Henri Raczymow, de Marc Petit et de la Revue perpendiculaire publiés dans le Monde du 10 octobre dernier.

[12] Ce mécanisme devrait être familier à toute personne cultivée. Philosophes et historiens (Camus ou, plus récemment Bernard-Henri Lévy et Zeev Sternhell) ont depuis longtemps montré comment un décadentisme littéraire avait contribué à l’émergence de l’idéologie fasciste.