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Le sexisme ? Pas de ça chez nous !

Réflexions sur un féminisme à deux vitesses

par Rokhaya Diallo
27 février 2015

Le 3 mars prochain a lieu dans une salle du 20ème arrondissement un débat intitulé “Violences sexistes : pas de ça chez nous ?”. Ce débat ayant été censuré par la maire Frédérique Calandra en raison de la présence de Rokhaya Diallo, dont le féminisme a au passage été mis plus qu’en doute, il nous a semblé opportun de republier sa remarquable contribution – celle de Rokhaya bien entendu, pas celle de Calandra ! – à un ouvrage collectif féministe consacré à l’affaire DSK. Cela d’autant plus que la proximité de Frederique Calandra avec ledit DSK est notoire, assumée et inébranlée – au point qu’on peut légitimement se demander si ce n’est pas aussi un délit de lèse-DSK que paye aujourd’hui Rokhaya Diallo.

Claude Guéant, ministre de l’intérieur, a refusé la nationalité française à un homme marié à une Française depuis 4 ans (condition qui aurait dû donner lieu à l’octroi de sa nationalité). Pourquoi ? Parce que Claude Guéant est très attaché à l’égalité femmes-hommes, bien sûr ! Jugeant que cet Algérien avait une « conception dégradante » de la place de la femme dans la société, allant à l’encontre des « valeurs fondamentales » de la société française, parce qu’il empêchait notamment sa femme de sortir seule, de prendre la parole sans son autorisation ou encore de travailler, il lui a dit non. « Vous n’êtes pas digne d’être français Monsieur. », a-t-il probablement pensé. Parce qu’en France on respecte les femmes, c’est bien connu.

Un « féminisme » à deux vitesses

Depuis quelques années, la question des violences contre les femmes fait l’objet d’une attention toute particulière. De la dénonciation des « tournantes » aux « crimes d’honneurs » attribués aux hommes d’origine étrangère en passant par la récente loi interdisant le port du voile intégral au nom de la « dignité des femmes », rarement la condition féminine a autant monopolisé le débat médiatique et politique. Mais c’est la condition de certaines femmes qui semble focaliser toutes les attentions.

Miraculeusement, les débats ayant précédé l’interdiction du port de la « burqa » dans l’espace public ont converti certains de nos représentants politiques au féminisme : au nom des droits des femmes, il est soudainement devenu urgent de sauver les « opprimées » du port du voile intégral.

Que certains de ces nouveaux défenseurs de la cause féminine (Jacques Myard, Lionel Luca ou Thierry Mariani entre autres) se soient par le passé opposés à la réforme de l’IVG et de la contraception, ne semble étonner personne. Ni le fait que ce féminisme à géométrie variable soit manifesté par des élus qui siègent sans états d’âme dans une Assemblée où trônent 82% d’hommes.

Cet élan féministe national était-il en congés le dimanche 15 mai ? On est en droit de s’interroger ! Ce jour là, c’est une France incrédule qui se réveille au son de LA nouvelle : Dominique Strauss-Khan jusqu’ici présenté comme le favori pour les élections présidentielles est accusé de viol par la femme de chambre d’un grand hôtel new-yorkais. La France est sonnée : « c’est impossible ! » entend-on de-ci de-là. Comment un homme si « important » pourrait-il se comporter de la sorte ?

Très rapidement c’est la crédibilité de Nafissatou Diallo, la femme de chambre, qui a été attaquée : le président du FMI aurait pu avoir accès à tant de femmes, pourquoi se contenterait-il d’une pauvre femme de ménage ? Et « moche » qui plus est ! Car les premiers commentaires se sont attardés sur l’improbabilité de son agression au regard de son physique décrit comme peu attrayant. Et puis finalement non, Nafissatou Diallo serait en fait « très belle » et « très grande » (1,80 m tout de même !). Une bonne raison de la « trousser » ?

Et c’est avec effarement que l’on découvre les Unes de la presse américaine qui traite sans ménagement DSK, le qualifiant de « pervers », non sans l’avoir montré humilié, menottes aux poignets. Une telle chute semble inacceptable à une France habituée à manifester tant d’égards pour ses élites.

D’ailleurs, les premières réactions des « amis » de DSK ne se font pas attendre, laissant entrevoir le crédit qui aurait été donné à la parole de la présumée victime, si l’agression s’était déroulée en France.

Exprimant une solidarité sans faille, les amis de l’agresseur présumé – politiques, intellectuels, journalistes…— se sont précipités aux micros des médias pour prendre sa défense :« c’est impensable ! », « ce n’est pas son style ! », leurs témoignages attribuant implicitement le rôle de l’affabulatrice à la jeune femme de chambre.

Alors que Jean-Marie Le Guen assimile les allégations de Nafissatou Diallo à des « hallucinations », tous se montrent scandalisés par le traitement infligé à leur ami, dont témoignent les photos qui le montrent menotté, tête baissée. Ce n’est pourtant pas la première fois que les médias montrent de telles images : les images de sans papiers menottés avant d’embarquer dans leurs charters sont légion. A-t-on déjà entendu ces voix s’élever contre le traitement infâmant qui leur est fait. Tout le monde n’a pas la chance d’avoir des amis si médiatiquement visibles.

Des solidarités similaires s’étaient révélées au cours de l’affaire Polanski. Le ministre Frédéric Mitterrand avait excusé l’attitude du réalisateur par son statut artistique, tandis que le philosophe Alain Finkielkraut n’avait rien trouvé de mieux que d’expliquer que la fille violée par le cinéaste paraissait bien plus âgée que ses 13 ans ! La décence devient accessoire quand les intérêts des puissants sont en jeu.

DSK : un justiciable pas comme les autres

Revenons-en à DSK. Sitôt l’affaire rendue publique, Bernard-Henri Lévy, pourtant si prompt à défendre la veuve et l’orphelin à travers le monde déclarait : « J’en veux au juge américain qui, en le livrant à la foule des chasseurs d’images, a fait semblant de penser qu’il était un justiciable comme les autres  » , pendant que la journaliste Sylvie Pierre-Brossolette s’interrogeait dans Le Point : « Quelle image donnons-nous au monde quand les télévisions de la planète entière montrent un prestigieux Français pénétrer dans le tribunal de New York, piteux, mal rasé et toujours menotté, pas mieux traité que les malfrats de couleur déférés avant et après lui devant le juge ?  ».

Les choses sont claires : que des « bronzés » soient maltraités devant les tribunaux, c’est dans l’ordre des choses, mais qu’un des « nôtres » subisse un traitement si dégradant, c’est intolérable !

Intolérance qui va de pair avec l’incrédulité quant à la possible culpabilité de DSK : « pas de ça chez nous, le sexisme, c’est les autres ! ». Les vrais agresseurs sexuels, les méchants qui font trembler la ménagère de moins de 50 ans, sont ces « Arabes » et ces « Noirs », ceux qui peuplent les banlieues. Et la lecture des médias tend à alimenter la curieuse impression que les femmes « des quartiers » vivent dans un monde parallèle obéissant à des règles particulières et sont victimes du sexisme bien spécifique de « leurs » hommes, qui n’a bien évidemment aucun lien avec celui qui sévit dans le reste de la société. Impression renforcée par des actions telles que la « journée de la jupe » créée par l’association Ni Putes Ni Soumises que sa présidente Sihem Habchi justifiait ainsi :

« Lorsque je suis en jupe, je remarque, oui, que les hommes me regardent. Lorsque je suis en jupe, je me sens femme, oui, aussi dans mon propre regard. Lorsque mes sœurs, à Vitry ou ailleurs, tentent d’en faire de même, elles se font traiter de putes. Elles bravent l’interdit en arborant trop de liberté et de féminité. ».

Outre le fait que cette allégation colporte d’odieux poncifs sexistes (la valorisation du corps des femmes passerait nécessairement par le regard des hommes et la « féminité » se résumerait à son aspect le plus caricatural, à savoir le port d’une jupe), elle sous-tend l’idée que seules les femmes issues de certains quartiers pauvres subiraient le sexisme. L’affaire DSK a le mérite de démontrer que ce n’est pas le cas. Les problématiques vestimentaires ne concernent pas que ces « pauvres » femmes, puisque la ministre Chantal Jouanno a avoué qu’à force d’entendre des propos « déplacés » lorsqu’elle osait arborer une jupe à l’Assemblée Nationale, elle avait fini par y renoncer.

Et l’affaire Tron, impliquant un ministre accusé de harcèlement sexuel, a mis la lumière sur un sexisme « d’en haut » largement toléré voire encouragé. A quand une action de Ni Putes Ni Soumises au Parlement ?

Un « donjuanisme » bien de chez nous

En France les attitudes de séduction conquérante ne font pas l’objet de réprobation. Pire, les femmes qui s’en plaignent sont souvent accusées d’être des « chieuses », qui devraient être flattées, au lieu de râler. On critique volontiers, « l’américanisation » de la société, se traduisant par une montée du « puritanisme » et la « judiciarisation » des rapports sociaux, aux antipodes de notre belle culture française, si libérée et si romantique…

L’attirance que manifestent les hommes puissants à l’égard des femmes est souvent accueillie avec une grande mansuétude. Il semble tout à fait tolérable que ces hommes soient des « séducteurs », il y a même une certaine admiration pour le « donjuanisme » de ces « hommes à femmes ». Mais que met-on derrière le mot « séduction » ? Est-ce qu’on s’interroge sur la violence que subissent celles qui ne sont pas nécessairement « séduites » ?

Les voix des nombreuses femmes qui à l’instar de la députée Aurélie Filippetti se sont plaintes de la « drague très lourde » de Dominique Strauss-Kahn n’ont pas reçu beaucoup d’attention, si ce n’est quelques ricanements. Après tout n’étaient-elles pas condamnées à accepter d’être réduites à des objets ? Le pouvoir ne se conjugue-t-il pas nécessairement avec un droit de cuissage ?

Lorsqu’on évoquait ses « problèmes » dans son rapport aux femmes, DSK répondait : «  j’aime les femmes et alors ? ». Souvenons-nous que les signaux d’alarmes activés par Jean Quatremer, le seul journaliste qui avait osé évoquer les penchants de DSK, avait fait chou blanc. Et comble de l’absurde, c’est vers lui que se sont orientées les foudres de ses confrères, indignés par tant d’indélicatesse.

La sexualité agressive de certains hommes, issus des cercles élitistes, apparaît souvent sous le jour sympathique, de « gauloiseries » bien de chez nous. Les riches hommes blancs peuvent « trousser » leurs domestiques noires, ça fait partie du folklore. Mais pour les hommes non-blancs, prière de se tenir à carreau : ils se doivent de scrupuleusement respecter l’égalité entre les hommes et les femmes pour mériter d’être Français.

Pendant que les médias, dénoncent à grand renfort de sensationnalisme, les pratiques « d’un autre âge » des cités populaires et relaient les cris d’orfraie poussés par nos politiques, dont l’énergie anti-sexiste semble vouée à lutter contre des morceaux de tissus, nos hommes politiques sont encouragés dans leurs pratiques sexistes, dont l’ampleur a longtemps été masquée par une trop grande indulgence.

Pourtant, la plupart des 75 000 viols qui ont lieu chaque année ne se déroulent pas dans les sombres caves des cités, les auteurs de violences sexistes ne sont pas plus nombreux parmi les bouchers polygames et autres « caïds » de banlieue que chez les élites politiques.

La violence contre les femmes n’est ni l’apanage des pauvres de « banlieue », ni le fait de minorités culturelles. Les chiffres prouvent chaque année qu’elle a cours dans tous les milieux sociaux.

Comment notre pays aurait-il accueilli les allégations d’une femme de chambre immigrée si elle avait accusé un homme riche, puissant et présidentiable de l’avoir violée ? L’affaire n’aurait sans doute pas franchi les murs de l’hôtel, et si ça avait été le cas, je doute fort que les autorités aient donné du crédit à sa plainte…

Si Dominique Strauss Kahn avait été un rappeur de banlieue nul doute que l’accueil de sa mise en accusation aurait été tout autre. A coup sûr, on lui aurait fait comprendre qu’il est indigne d’être français.

P.-S.

Ce texte a été rédigé en juin 2011 et publié dans le recueil Un Troussage de domestique, dirigé par Christine Delphy.

3 mars, 19h30, Paris : « Violences sexistes : pas de ça chez nous ? »

Débat suivi de la projection de deux lettres de l’Abécédaire de Christine Delphy, de Florence Tissot et Sylvie Tissot : V comme Viol (7 minutes) et H comme Harcèlement (9 minutes).

Pas en France, pas dans les centres-villes, pas chez les politiques : les violences sexistes, à en croire certains, seraient avant tout le fait des « autres », les pays lointains, les banlieues, les pauvres… Ces discours ont des effets redoutables, dans un pays où la violence contre les femmes est extrêmement répandue et n’épargne aucun milieu.

En présence de Rokhaya Diallo. Avec les interventions de Christelle Hamel et Alix Beranger.