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Le spectre du communautarisme

Un livre de Laurent Lévy

par Laurent Lévy
11 novembre 2005

Le texte qui suit est extrait du livre que Laurent Lévy vient du publier aux éditions Amsterdam : Le spectre du communautarisme. Ce livre est une critique implacable, à la fois radicale, intelligente, précise et drôle, du discours anti-« communautariste » qui s’est élaboré et diffusé à grande échelle ces dernières années. Dans le sillage des analyses de Christine Delphy, Philippe Mangeot, Louis-Georges Tin ou Sylvie Tissot [1], qu’il prolonge, complète et approfondit, Laurent Lévy démasque le pseudo-« universalisme » dont se réclament les « anti-communautaristes », et montre que cet « universalisme » n’est qu’un communautarisme majoritaire, particulièrement étroit d’esprit, intolérant et agressif. Après avoir détaillé comment ce communautarisme majoritaire, qu’il nomme aussi « communautarisme gaulois », se caractérise par la volonté d’imposer à la société toute entière les normes de la majorité, il caractérise l’idéal des républicanistes d’aujourd’hui comme une « République de Procuste », et termine son livre par les pages qui suivent.

C’est ce souci républicain de la norme que l’on retrouve au cœur de la problématique de l’intégration. La République, grande et généreuse, ne demanderait qu’à « intégrer » ses plus ou moins nègres, ses plus ou moins arabes, ses plus ou moins immigrés. Il leur suffirait pour cela d’un peu de bonne volonté : être un peu moins nègres, un peu moins arabes, un peu moins immigrés. Il leur suffirait de travailler à leur « enracinement », et de convertir la nationalité française dont la plupart jouissent déjà en ascendance gauloise. Il leur suffirait de passer du statut d’indigènes au statut d’autochtones. De se blanchir dans une France blanche, de manger du porc dans une France charcutière, de libérer leurs chevelures dans une France où la liberté capillaire semble devenue identitaire. Le discours réel de l’intégration est l’injonction à l’assimilation, l’injonction à devenir conforme à la norme dominante ; au pire, à demeurer invisibles. C’est l’affirmation hégémonique du communautarisme gaulois. En somme, l’intégration républicaine, c’est le passage au laminoir.

Comment s’étonner, dès lors, que les nouvelles générations d’enfants issus de la colonisation soient tentés de répondre par un goguenard : « Va te faire intégrer » ? Comment s’étonner que le 8 mai 2005, les Indigènes de la République aient défilé aux cris de « Intégration ?... Non ! Non ! Non ! ». Le mot d’ordre d’intégration, dans la mesure où il passe par la négation des identités minoritaires, est un mot d’ordre de guerre civile, et le refus de la guerre civile passe par le refus de ce mot d’ordre. Pendant des générations, les personnes issues de la colonisation se considéraient comme « de passage » sur l’hexagone. Ils gardaient et transmettaient à leurs enfants le mythe du retour « au bled ». Qu’on les considère alors comme des étrangers pouvait leur sembler naturel, même si le sort réservé aux étrangers leur semblait injuste et dur. Le racisme dont ils faisaient l’objet se confondait avec la xénophobie. Mais dans les années soixante-dix, a été instauré le principe du regroupement familial.

Vingt ans plus tard, une génération nouvelle faisait surface. Pour elles, pour eux, le mythe du « retour » dans un pays qu’ils ne connaissaient généralement pas n’avait plus de sens. On leur a donc servi le mythe de l’intégration républicaine. Les Italiens, les Polonais, les Portugais, les Espagnols avaient souffert. Puis leurs enfants étaient devenus français. Il devait en aller de même pour les « nouveaux venus ». On dit alors aux enfants des Maghrébins et des Subsahariens vivant en France qu’il leur suffisait de s’intégrer. Qu’il leur suffisait de devenir comme tout le monde, et qu’ils seraient traités comme tout le monde. Il suffisait d’un peu de patience, et d’un peu de bonne volonté. Certains ont cru à ce mirage, et s’aperçurent qu’ils avaient été floués. Ils s’étaient coupés de leurs parents, avaient acquis un solide mépris pour leurs traditions et leurs cultures, mais ils restaient les « bougnoules de service ». On les acceptait dès lors qu’ils étaient l’Arabe que l’on voulait bien voir, mais dans la foule, on continuait de les confondre avec les autres. Mohamed devenait Momo. Mais il vivait sous le regard méprisant des autres, et bientôt sous le sien propre. Il suffisait aux filles de se couper de leurs familles pour avoir droit de cité.

La génération des « marches pour l’égalité » de 1983 1984, et 1985 a voulu se démarquer de ce contre modèle. « Première, deuxième, troisième génération ! On est tous des enfants d’immigrés ! » Autrement dit : « Dans le fond, nous sommes comme vous ! » On a feint de les entendre, mais le prix qu’on leur demandait de payer pour être vraiment admis était trop fort - et de toutes façons toujours insuffisant. Quand bien même ils joueraient le jeu de l’intégration, ils buteraient sur la réalité des discriminations. Sur la trace de leurs aînés, les jeunes se sont mis à étudier. Les parents les y ont poussés, sans craindre de les voir en fin de compte tourner le dos à tout ce qu’ils étaient. Malgré les barrages d’une orientation scolaire discriminante, malgré les difficultés liées aux milieux sociaux dont la plupart étaient issus, à la force du poignet, des dizaines de milliers d’entre elles et d’entre eux ont acquis diplômes et savoirs. Mais ils ont refusé de se couper de leurs familles, de leurs frères et sœurs moins chanceux, de leurs « cités » d’origine. Ils n’ont pas abjuré ce que la vie se serait en toute hypothèse chargée de leur rappeler : leur appartenance à une minorité visible. Certaines et certains revendiquent leur culture musulmane, et acquièrent sur leur religion des savoirs que leurs parents eux-mêmes n’avaient jamais eus. Certaines et certains s’engagent dans les luttes sociales, dans la vie associative. Beaucoup demeurent des déclassés. Portiers d’hôtel à bac plus huit, ingénieurs au chômage, surdiplômés salariés de méchantes boutiques de téléphonie ou de restauration rapide, doctorantes employées de télémarketing, ils savent, elles savent, que cette société ne les considère que comme des indigènes. L’assomption, la reconnaissance, la fierté de leur appartenance communautaire a beau leur être reprochée, cela constitue une part de leur identité. Pour la plupart, ils et elles ont la nationalité française, mais la société, toute imprégnée de communautarisme majoritaire, continue de jeter sur elles et sur eux le regard méprisant qu’elle jette sur les « étrangers » - lorsque ce sont des étrangers du « sud ».

Dans une tribune publiée par le journal Le Monde, les Indigènes de la République écrivaient :

« Le fait est que nous ne sommes pas plus « intégrationnistes » que « communautaristes ». Nous ne considérons pas que la République fait un honneur particulier à ses anciens colonisés en les accueillant chez elle. Nous ne considérons pas qu’ils doivent lui en être reconnaissants. Ils sont ici chez eux, elles sont ici chez elles. Nous sommes ici chez nous, c’est-à-dire, que l’on ait ou non la nationalité française, dans un pays où chacune et chacun doit jouir des mêmes droits, sans avoir l’obligation de se fondre dans une quelconque identité majoritaire. Chez soi, c’est-à-dire avec un droit absolu à l’ostentation de ce que l’on est. Chez soi, c’est-à-dire dans une égalité de droit, de dignité, d’espérances ».

Le mot d’ordre des militantes et des militants de ce que l’on continue à appeler « l’immigration » a désormais changé. Il ne s’agit plus de demander à la société de se regarder en face. Il s’agit de l’informer qu’il n’y a plus de concession possible :

« Première, deuxième, troisième génération ! On s’en fout ! On est chez nous ! »

Notes

[1] Publiées sur ce site, dans la rubrique "Des mots importants", entrée "Communautarisme" : http://lmsi.net/rubrique.php3?id_rubrique=56