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Le sursaut de la gauche italienne et nos Bouazizi ignorés

Hommage aux martyres de la forteresse Europe

par Annamaria Rivera
13 juin 2011

Je le sais, alors qu’en Italie on ne discute plus d’autre chose que des résultats électoraux et des prochains ballottages, il est incongru, et peut-être même dérangeant et impopulaire, d’évoquer les suicides de protestation. Et pourtant, à y regarder de plus près, il y a bien un lien entre le déclin du berlusconisme, le sursaut de la gauche et ce phénomène en apparence secondaire.

Mais tout d’abord : avez-vous jamais entendu parler de Noureddine Adnane ? Et de Penda Kébé ou de Georg Semir ? Probablement pas. Mais en revanche vous connaissez certainement les noms de Jan Palach et de Mohamed Bouazizi. Le premier était un héros et martyr du Printemps de Prague, le second, de la révolution tunisienne en cours.

Palach et Bouazizi ont en commun le fait de s’être immolés par le feu pour protester contre des régimes oppressifs et despotiques. Dans les deux cas, les flammes qui ont détruit leur vie ont servi à allumer l’incendie du soulèvement populaire. Tout comme en 1963, à Saigon, au Sud-Vietnam, les suicides de bonzes bouddhistes avaient allumé la mèche de la révolte contre le régime autoritaire et intolérant de Ngo Dinh Diem, puis, plus tard, contre la guerre d’agression US.

Les suicides de protestation de migrants en Italie n’ont en revanche déclenché aucune révolte ou révolution.

Penda Kébé, que j’ai eu le privilège de connaître, était une splendide femme sénégalaise, mère de cinq enfants, militante infatigable des droits des migrants. Elle vivait à Brescia depuis 1996. Le 7 décembre 2007, à Rome, durant la visite du président sénégalais Abdoulaye Wade, elle s’immole par le feu sur la place du Campidoglio. C’est un acte extrême de révolte contre les discriminations et les abus subis, et contre les autorités de son pays. L’été précédent, elle avait été arrêtée par la police italienne à l’intérieur du consulat sénégalais de Milan : elle réclamait des procédures de délivrance de passeports plus rapides et plus transparentes pour ses compatriotes. Elle meurt le 30 décembre après vingt-trois jours d’agonie.

Plus récemment, le 16 mars 2011, Georg Semir, un citoyen albanais de 33 ans, père de deux enfants, résidant en Italie depuis quelques années, s’immole par le feu au centre de Vittoria, dans la province de Ragusa, en Sicile, face au théâtre municipal. Il subvenait aux besoins de sa famille en travaillant comme ouvrier agricole dans les serres : un travail dur et mal payé que les locaux ne sont plus disposés à faire. Pire encore : il travaillait dans des conditions serviles et ne touchait plus de salaire depuis plusieurs mois. Il meurt le 26 mars, après dix jours d’agonie. Cet acte désespéré de protestation contre un patron n’aura aucun écho, pas même médiatique.

Mais comparons dans les détails les deux cas les plus similaires, dont l’un est devenu célèbre et l’autre est resté un simple fait divers, mineur, minime même. Les analogies entre les deux événements sont aussi impressionnantes que l’asymétrie de leurs retombées.

Mohamed Bouazizi, citoyen tunisien de 26 ans, vit à Sidi Bouzid, un gros bourg agricole, chef-lieu d’une région abandonnée à la marginalité et au sous-développement. Quoique diplômé, il est obligé de faire le vendeur ambulant et abusif de fruits et légumes, pour subvenir aux besoins de sa mère et de ses six frères et sœurs. Brimé par la police municipale, mis à l’amende, giflé par une auxiliaire de police, repoussé par les autorités alors qu’il tente de se faire recevoir pour dénoncer les abus subis, il s’immole par le feu le 17 décembre 2010. Il meurt après 17 jours d’agonie le 3 janvier 2011. La révolution éclate en Tunisie. Le 14 janvier, Ben Ali est forcé d’abandonner le pouvoir et le pays.

Noureddine Adnane, citoyen marocain de 27 ans, de Ben Ahmed, bourg agricole de la région de Settat, pauvre et dépeuplée par l’émigration, décide d’émigrer à 18 ans : il arrive à Palerme 2002. Il fait le vendeur ambulant pour faire vivre ses parents et ses sept frères et sœurs. Bien qu’il ait tous ses papiers en règle, du permis de séjour au permis de vente ambulante, il est en permanence brimé, soumis à des amendes, peut-être même racketté par les policiers municipaux. Après l’énième amende, le 10 février 2011, il s’asperge d’essence et s’immole. Il meurt le 19 février, après neuf jours d’agonie. Aucune révolution n’éclate en Italie, pas même une petite révolte locale.

Et comment cela serait-il possible ? La vie d’un immigré, pauvre de surcroît, compte pour du beurre. Le suicide d’Adnane ne lui vaudra pas de prendre place dans les rangs des martyrs comme Bouazizi. Il ne servira pas à ébranler la conscience des citoyens italiens, en leur faisant prendre conscience des discriminations et humiliations subies par les migrants – et des abus qu’eux-mêmes subissent de la part de certains tyranneaux, qu’ils soient en uniforme ou non.

Pour conclure, et à propos de sursaut de la gauche : sous le dernier gouvernement Prodi, j’avais proposé aux ministres compétents un projet de musée national de l’immigration. Un musée non pas embaumé mais interactif, à développer à partir d’une installation qui aurait informé, minute par minute, des victimes de la Forteresse Europe et de l’exploitation du travail des migrants. Inutile de préciser que le projet n’eut pas d’écho. Maintenant que le destin semble sourire de nouveau à la gauche, je vous pose la question : pourquoi ne pas relancer ce projet, à partir d’un monument qui rappelle le sacrifice de Noureddine Adnane, notre Bouazizi ? Cela pourrait en plus être de bon augure pour le sort de notre deuxième Libération.