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Le ver et le fruit

Lettre ouverte à mon collègue Abdennour Bidar, marchand de fascisme à visage spirituel

par Pierre Tevanian
20 novembre 2015

Une fois n’est pas coutume, j’enfile ma casquette de professeur de philosophie, puisque c’est cette panoplie, assortie de quelques médailles académiques (normalien, agrégé), que vous arborez, Monsieur Abdennour Bidar, dans chacune de vos prestations journalistiques, radiophoniques ou télévisuelles. Je vais donc vous parler en collègue.

Monsieur Bidar,

En ouverture d’une tribune publiée simultanément dans Le Figaro et "plusieurs quotidiens de toute l’Europe", ce vendredi 20 novembre 2015, vous nous mettez en garde à juste titre contre "le piège que tend l’Etat Islamique" :

"provoquer le chaos dans la société française en alimentant la peur, qui va nourrir le vote d’extrême droite".

"Au-delà, ajoutez vous, c’est le risque que partout en Europe ces attentats aggravent encore la suspicion et le rejet à l’égard de nos concitoyens musulmans en provoquant une flambée de l’intolérance et de la haine."

Une fois posée cette salutaire pétition de principe, on aurait attendu des arguments, du savoir, de la théologie, de la philosophie, de la sociologie, ce que vous voulez mais quelque chose qui vienne nourrir utilement la pensée, prévenir, combattre, déconstruire, dissiper les amalgames que vous redoutez tant.

C’est pourtant tout autre chose qui se produit. Non seulement cette pensée manque, mais la suite de votre tribune s’empresse de désigner un coupable unique – geste peu philosophique me semble-t-il, mais pourquoi pas. Ce qui est grave, c’est plutôt que ledit coupable se trouve être la masse de... "nos concitoyens musulmans" !

Je vous cite :

"Au bord de ce péril, les réactions des musulmans eux-mêmes qui expriment leur dénonciation de Daesh sont nécessaires et salutaires, indispensables pour faire diminuer la suspicion à l’égard de l’islam. Mais c’est insuffisant. Tragiquement insuffisant. Il ne suffit plus de dire « ne faisons pas l’amalgame entre islam et islamisme ». Comme je l’ai écrit dans ma Lettre ouverte au monde musulman, les musulmans du monde entier doivent passer du réflexe de l’autodéfense à la responsabilité de l’autocritique. Car comme le dit le proverbe français, « le ver est dans le fruit » : ce n’est pas seulement le terrorisme djihadiste qui nous envoie de mauvais signaux en provenance de cette civilisation et culture musulmane, mais l’état général de celle-ci."

C’est donc "un proverbe français" qui tient lieu de pensée. Pas un fait, pas une donnée statistique, pas une référence à un quelconque travail historique ou sociologique : il vous suffit d’affirmer, adossé à votre misérable proverbe, que c’est toute une "culture", toute une "civilisation", donc un milliard et demi de fidèles dans le monde, qui doivent pratiquer l’autocritique, qui sont donc impliqués, représentés, par les agissements de quelques dizaines de tueurs ici, et quelques dizaines de milliers à l’extérieur. Votre diction onctueuse et votre statut de normalien agrégé porté à la boutonnière n’y changent rien, c’est le discours mortifère et belliqueux de Samuel Huntington que vous tenez : celui du clash des civilisations.

Je vous cite à nouveau :

"Voilà en effet une culture tout entière qui est menacée par la régression vers l’obscurantisme, le dogmatisme, le néo-conservatisme, le rigorisme incapable de s’adapter au présent et aux différents contextes de société… et qui, c’est le comble, parle parfois de liberté de conscience pour réclamer le droit de donner libre cours à sa radicalité, ou pour faire valoir publiquement ses « principes éternels », sa « loi divine intangible et indiscutable », comme si quelque chose pouvait et devait échapper aussi bien à la marche de l’histoire et à la volonté des hommes !"

Monsieur Bidar, que savez-vous des pensées, des opinions morales et politiques, des moeurs, des modes de vie, de ces musulmans et musulmanes de France, d’Europe, d’Afrique, du Moyen-Orient et d’ailleurs, à qui au passage vous contestez explicitement le droit de jouir des libertés publiques les plus élémentaires ?

Sur quels faits, sur quelles statistiques, sur quelles études sociologiques, ou sur quel don de télépathie planétaire, sur quoi exactement vous fondez-vous pour incriminer "toute une culture" ?

Quel est, par ailleurs, l’intérêt philosophique de la chose ?

Où voulez vous en venir ?

À quoi jouez-vous en excitant de la sorte les pires psychoses à l’encontre de la masse des musulmans, opposée à une minorité consciente mais assiégée et impuissante ? Je vous cite toujours :

"Pour dire cela, combien sommes-nous ? D’intellectuels de culture musulmane ? De philosophes critiques ? De consciences engagées ? Dès aujourd’hui, il faut que du côté musulman les voix de la transformation soient beaucoup plus nombreuses et puissantes".

"De plus en plus de musulmans prennent conscience qu’il y a là un cancer interne de civilisation gravissime, un cancer qui se généralise à grande vitesse et face auquel les courants progressistes reculent. Un cancer face auquel les musulmans lucides souffrent de voir leur religion ainsi dégénérer, et se sentent terriblement impuissants."

Vous ne pouvez pas ignorer, Monsieur le normalien, agrégé de philosophie, le sens et la portée de votre métaphore. Déclarer toute une culture atteinte d’un "cancer gravissime", qui "se généralise à grande vitesse", au sein de "toute une civilisation", c’est ni plus ni moins qu’ériger toute une population en danger mortel.

Cela, je le rappelle, après nous avoir invités à déjouer "le piège de la peur", de la "suspicion" et du "rejet à l’égard de nos concitoyens musulmans"... Encore une fois, à quoi jouez-vous ?

Et quelle conclusion doit-on tirer ? Chimiothérapie ? Rayons ? Extirpation de la tumeur maligne ? À quel traitements de choc faut-il livrer cette population malade – ou plutôt pathologisée par vos soins ?

À l’heure où vous écrivez ces lignes de petit malin, de gros irresponsable ou de sale opportuniste, des femmes se font agresser verbalement, physiquement, au poing, au cutter, parce qu’elles portent un foulard érigé, avec votre aide et celle de vos confrères éditocrates, en symbole par excellence de ce que vous nommez "la régression vers l’obscurantisme, le dogmatisme, le néo-conservatisme, le rigorisme incapable de s’adapter au présent"...

Des mosquées sont vandalisées, d’autres saccagées par la police à l’occasion de perquisitions "musclées".

Des centaines de personnes se retrouvent "assignées à résidence" sous le coup d’arrêtés préfectoraux les décrétant sans preuves suspects de "liens" avec le terrorisme.

L’État de droit est démantelé par le vote unanime de lois d’exception accordant à la police des pouvoirs exorbitants.

À l’étranger, des populations sont bombardées.

La violence islamophobe, sous mille et une formes, passe un nouveau seuil quantitatif. Visant, à chaque fois, celles et ceux que vous nous incitez à ne plus voir comme des soeurs et frères humains, dignes de ce fait des droits du même nom, mais comme des tumeurs cancéreuses.

Vous avez beau appeler ensuite à "l’optimisme", les mots ont un sens, et un poids. C’est bel et bien toute une culture que vous avez décrétée mortellement malade, et c’est toute une population qui se trouve livrée aux traitements de choc que de "bienveillants" philosophes en blouse blanche vont lui prescrire dans les colonnes de "plusieurs quotidiens européens".

Après avoir sommé les musulmanes et musulmans de France à "s’engager massivement, pas seulement en tant que croyants de telle religion mais en tant que citoyens qui participent au progrès moral et social général, à la reconstruction ici en Europe de sociétés plus justes, plus fraternelles", sans dire pourquoi elles et ils devraient le faire plus que les non-musulman-e-s, et sans vous demander si nombre d’entre elles et eux ne l’ont pas déjà fait sans vous attendre, vous concluez votre tribune par une indécente séquence publicitaire pour vos derniers ouvrages, en vente partout :

"Comme toujours, l’intellectuel est en première ligne, il doit monter au front des idées, des propositions, de l’ouverture de nouveaux horizons de sens et de société. Il doit porter un projet de civilisation nouveau face à la fin des idéologies et au désenchantement du monde où nous sommes tombés en Occident. C’est ce que j’essaie de faire aussi bien dans ma Lettre ouverte au monde musulman que dans mon Plaidoyer pour la fraternité. Dans ces deux essais publiés en 2015 suite aux attentats de janvier à Paris, je n’écris pas en tant que philosophe de culture musulmane qui ne s’adresserait qu’aux musulmans."

Après le "proverbe français" en guise de grille d’analyse, voici la quatrième de couverture en guise de développement argumentatif. Nous sommes dans le flou le plus total, et ne retenons qu’une chose : face à une communauté musulmane en état de cancer mental généralisé se tient, héroïque, une poignée d’intellectuels conscients, au premier rang desquels figure notre Diafoirus en personne : vous, Monsieur Bidar.

Et c’est avec une remarquable désinvolture qu’à l’heure où il est question de violences extrêmes, de vies et de morts, de guerre, de démantèlement de l’État de droit, vous congédiez les questions de politique et de géopolitique au profit d’un très nébuleux problème de "spiritualité" :

"À partir de ma double culture française et musulmane, j’essaie d’expliquer que nous sommes tous maintenant, musulmans et occidentaux, et la planète entière avec nous, confrontés à une immense question qui fait son grand retour au milieu du monde humain : la question du sacré. Voilà le défi du siècle qui s’ouvre. Il nous renvoie non pas à la crise écologique, ni aux crises financières ou politiques, ni aux crises géopolitiques, mais à la mère de toutes les crises : celle du spirituel. Quelle vie spirituelle pour l’humanité, à l’heure où tout entière elle essaie de se rassembler dans la mondialisation ?"

"Sans relâche, j’essaye de dessiner, d’esquisser les formes de ce sacré partageable – je m’y consacre à partir de l’intuition qu’il s’établira sur une vision de l’être humain, un humanisme complètement réinventé à partir de tous nos héritages d’Orient et d’Occident, critiqués et mis en mutation créatrice."

Au terme de votre très égocentrique tribune, pas un élément précis n’a été apporté sur les faits atroces qui se sont produits, leurs possibles causes, les facteurs sociaux, économiques, politiques, psychologiques, qui peuvent expliquer les trajectoires des tueurs – et pas davantage sur les conséquences à tirer, au plan du droit, de la politique extérieure, de la politique sécuritaire, des politiques sociales... Nous sommes simplement conviés à communier autour d’un "sacré partageable" élaboré par vos soins, ou en cours d’élaboration, tout en rejetant la masse des personnes lambda de confession ou de culture musulmane du côté "de l’obscurantisme, du dogmatisme, du néo-conservatisme, du rigorisme incapable de s’adapter au présent"...

Vous parlez du ver qui se trouve dans le fruit, Monsieur Bidar, mais commencez par descendre de votre branche, car vous êtes perché. Volontairement. Je n’ose penser aux motivations qui vous poussent à jouer ainsi les imbéciles, les naïfs, les ignorants. Une quinzaine de tueurs, cinq millions de Français ou résidents français de confession ou de culture musulmane : par quel miracle rhétorique passez-vous si facilement, frivolement, de l’un à l’autre ?

Vous parlez de cancer mais de quel scanner vous servez vous pour mesurer la propagation de la tumeur maligne ?

Quel logiciel politique mobilisez-vous pour avoir recours à ce types de sauts rhétoriques, de registre apocalyptique, de métaphores biologistes ?

La réponse, vous la connaissez aussi bien que moi, car nous avons fait les mêmes études et vous l’avez comme moi apprise en histoire et en philosophie politique : c’est le registre de l’extrême droite raciste et fasciste.

Il n’y a pas de cancer civilisationnel chez les musulmans, Monsieur Bidar. Pas plus que n’existe le "cancer de l’assistanat" diagnostiqué par Laurent Wauquiez, ou que n’existait en 1986 ce "sida mental" évoqué par Louis Pauwels, déjà dans Le Figaro.

Et je ne sais pas si vous êtes le ver ou le fruit, Monsieur Bidar, mais je dis que ce que vous faites là, dans ce contexte de crise, de chocs, de peurs exacerbées, est proprement ignoble.