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Le viol comme métaphore et l’impossible combat féministe

Retour sur un épisode méconnu de l’instrumentalisation de l’anti-racisme à des fins sexistes

par Todd Shepard
3 juillet 2017

Le dernier livre de Todd Shepard, Mâle décolonisation, paru chez Payot, propose une relecture des questions sexuelles telles qu’elles se sont posées dans les débats publics français des années 1960 et 1970 : qu’il s’agisse de la libération sexuelle ou du viol, les débats font constamment référence aux « arabes ». Dans les magnifiques chapitres 8 et 9, l’auteur apporte un éclairage inédit sur l’histoire du mouvement féministe, en montrant la difficulté à imposer la question des violences sexuelles comme question politique. Une fois encore, une résistance féroce s’est manifestée à l’extrême gauche, au nom d’un argument particulièrement pervers : ce serait un combat raciste stigmatisant « les Arabes ». Loin d’ignorer la question du racisme, nous explique Todd Shepard, les féministes françaises ont en réalité subi la manière dont il a été instrumentalisé par des hommes blancs. Nous publions ici l’introduction du chapitre 8 suivie par un extrait du chapitre 9 consacré au viol de "Brigitte".

Dans les discussions françaises des années 1970 sur le viol, les références aux Arabes, à l’Algérie, à la violence coloniale et au racisme antimaghrébin jouèrent un rôle important, tout autant que le racisme antiarabe lui-même. La décennie marqua un tournant dans le regard porté par la société française sur la violence sexuelle : une nouvelle génération de militantes
féministes, une « deuxième vague » (allant plus loin que le combat pour le droit de vote et l’égalité juridique et s’attaquant aux autres forces génératrices d’inégalité et de misogynie), finit par faire entrer de force la question dans le débat public.

Cela fit évoluer la loi, le traitement des violeurs et des victimes, enfin les poursuites judiciaires en matière de viol.

Bien sûr, cette histoire ne peut être réduite aux « questions algériennes ». Les enjeux fondamentaux en étaient les effets dramatiques de la violence sexuelle, son influence sur les vies et les possibilités – particulièrement celles des femmes et des jeunes filles –, ainsi que les dégâts directs qu’elle infligeait aux victimes : dans des proportions écrasantes, il s’agissait de femmes agressées par des hommes.

Pourtant, « l’Arabe » détermina le discours français sur le viol, et fortement, par
des moyens qui ont été négligés et que ce chapitre (comme le suivant) met en lumière.

À la fin des années 1970, cette question du viol allait se transformer en un immense débat public, en France et dans de nombreux autres pays. Cependant la nouvelle génération post-soixante-huitarde de féministes françaises la posait vigoureusement depuis au moins 1970, quand, le premier, « Libération des femmes, année zéro », précurseur numéro spécial de Partisans, revue trimestrielle de la nouvelle gauche, en souligna l’importance.

En mai 1972, par exemple, les militantes du Mouvement de libération des femmes (MLF) organisèrent les deux « Journées de dénonciation des crimes commis contre les femmes » pour mieux faire connaître les problèmes pressants qui motivaient leur lutte : elles plaçaient
le viol et les autres formes de violence sexuelle au tout premier plan.

Il y en avait beaucoup d’autres, car le féminisme de l’après-68 combattait non seulement les lois et les règles en vigueur, mais aussi les comportements sociaux sexistes ou misogynes et le désintérêt politique à l’égard de ces questions, notamment de la part de la gauche radicale.

Les pages qui suivent (surtout le prochain chapitre) ne feront qu’effleurer certains de ces combats. Et bien sûr le « prisme arabe » qui oriente ce livre ne met en avant que quelques aspects (ou, dans certains cas, contours) des diverses formes prises dans les années 1970 par la lutte féministe contre la violence sexuelle.

Mais cette approche resitue aussi l’histoire féministe dans le contexte plus large de l’après-décolonisation française.

Les textes sur le féminisme français des années 1970 et ses combats contre la violence sexuelle nous racontent l’histoire d’un progrès dans les campagnes antiviol, une histoire où les balbutiements initiaux s’intègrent à la success story de l’après-1975 : en un mot, les militantes féministes appliquèrent les leçons tirées de leur réussite dans la légalisation de l’avortement.

Pourtant ce furent là deux moments bien distincts, l’un et l’autre importants dans de nombreux débats, et au sein desquels les Arabes et les références algériennes occupèrent une place centrale. Au début de la décennie (plus précisément à la fin de 1973), l’engagement féministe contre le viol et les conditions qui encourageaient la violence sexuelle fit irruption dans les discussions gauchistes post-soixante-huitardes ; cela suscita des réactions fortes, qui mirent fin à ces mêmes discussions, même si elles n’empêchèrent pas les féministes de poursuivre leur combat.

À la fin de la décennie (surtout en 1977 et 1978), des figures majeures du féminisme ciblèrent le système judiciaire pour faire avancer la lutte contre le viol ; leurs efforts furent couronnés de succès. Cette démarche provoqua aussi des débats à l’extrême gauche, mais cette fois la caisse de résonance fut nationale et la discussion s’installa durablement. Ce combat fit évoluer les procédures légales, la loi, et la manière d’aborder la violence sexuelle ; il est au coeur du chapitre suivant. Ce chapitre-ci explore le premier épisode, méconnu ; il s’inscrivait dans un discours général sur le viol qui contrecarrait les tentatives féministes pour combattre la réalité de la violence sexuelle.

Il fut beaucoup question de viol dans la France du début des années 1970. Mais, paradoxalement, cela ne permit guère d’aborder les arguments féministes ou de combattre la violence sexuelle (masculine) contre les femmes et les filles.

Car le « viol » était devenu la métaphore majeure des efforts pour identifier et combattre le racisme antiarabe, notamment chez les gauchistes, en réaction directe au cadre sexualisé du racisme antiarabe de l’époque. Cette métaphore façonna et empêcha tout à la fois la réflexion de la nouvelle gauche sur la réalité du viol et ses réponses au militantisme féministe antiviol.

Historiquement, le viol comme métaphore stipulait que le problème concernait les hommes, éclipsant le fait que la plupart des viols affectaient les femmes : des hommes protégeaient « leurs » femmes et « leurs » filles ; des hommes humiliaient d’autres hommes. Il en allait de même avec l’idée selon laquelle les « Français » accusaient injustement de viol des « Arabes », comme dans d’autres situations ; c’était détourner l’attention de la violence sexuelle, qui façonnait la réalité vécue et détruisait les individus.

L’immersion des militantes et théoriciennes féministes dans le milieu antiraciste, en retour, leur compliqua énormément la tâche, celle d’une focalisation sur le viol en tant que tel.

Cette dynamique préfigure la crise de la fin des années 1970, qui verra les préoccupations féministes s’éloigner des luttes des libérationnistes sexuels antiracistes (ce sera l’objet du dernier chapitre).

Certains spécialistes de la période continuent d’affirmer que les féministes françaises ont ignoré la question du racisme. C’est inexact. Ils ne voient pas, en revanche, à quel point l’empire, la violence coloniale et leurs conséquences dénièrent les problématiques du viol en France, donc les manières dont les féministes appréhendèrent ces questions.

Lire l’extrait du chapitre 9 sur "le viol de Brigitte".

© Editions Payot & Rivages, Paris, 2017.

P.-S.

Nous reproduisons cet extrait du livre avec l’amicale autorisation de l’auteur et de la maison d’édition.