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Les Couhius du Cinéma

La théorie du genre pour les nuls… et les cinéphallophiles

par Sylvie Tissot
3 mai 2014

Une femme présidente du jury de Cannes en 2014, deux réalisatrices en compétition, ce sont les progrès réalisés, un an après que le groupe militant La Barbe a dénoncé l’entre soi masculin du festival. Comme il reste encore des progrès à faire, nous suivons ce que que le délégué général, Thierry Frémaux, appelle aimablement un "marronnier cannois", et republions cet article consacré aux Cahiers du cinéma, autre grand lieu de la cinéphilie française.

Connaissez-vous le « discours gender » ? Saviez-vous qu’il nous vient des Etats-Unis ? Qu’il ouvre le règne de « la terreur » et de « l’essentialisation » ? Naïfs et surtout naïves que vous êtes, sans doute pensiez-vous que parler de « genre », en français voire en anglais, consistait à interroger les inégalités entre femmes et hommes…

Les Couhius, pardon Les Cahiers du Cinéma, donnent fort heureusement l’alerte. Manifestement sous le choc de l’intervention du groupe féministe La Barbe au festival de Cannes en juin dernier, qui relevait l’absence de réalisatrices dans la sélection. Une intervention, nous explique le journaliste des Cahiers du cinéma, Stéphane Delorme, un peu… « barbante ». Oui, vous avez bien lu : c’est une blague, et c’est censé faire rire, ou plutôt sourire – car c’est bien par l’ironie, subtilement teintée d’élitisme culturel, que l’éditorialiste des Cahiers du cinéma couvre l’affaire.

Dès le deuxième paragraphe, le mot est lâché : avec l’irruption des revendications féministes au festival de Cannes, enclave sacrée de la cinéphilie distinguée, nous serions entrés sur le « terrain quadrillé dans tous les sens par les gender studies anglo-saxonnes ». Aïe : le politiquement correct, les hommes qui n’osent plus monter dans l’ascenseur avec un femme, les universitaires qui doivent laisser leur porte ouverte sous peine d’avoir un procès, Roman Polanski et Dominique Strauss-Kahn traînés dans la boue : vous voyez ? L’horreur.

Avec un soupir de soulagement, Stéphane Delorme évoque la sage décision du Festival de Cannes, « qui a eu raison de répondre : pas de discrimination ». Pas de discrimination, c’est-à-dire, en fait, ne sélectionnons que des hommes. Car la « discrimination positive », estime l’éditorialiste, on sait où ça nous mène : cela aurait tout simplement « discrédité toute femme sélectionnée au prochain festival » [1]. Ouf. On n’est pas passés loin de la catastrophe. Merci au Festival de Cannes et aux Cahiers du Cinéma pour cet appui sans concessions à la cause des femmes.

Par chance, nous explique la revue, nous en France sommes protégés du fléau anglo-saxon, grâce à « l’allergie française (justifiée) aux gender studies », ce vaccin super-puissant que nous confère notre merveilleuse exception universaliste [2].

Mais au fait, pourquoi donc faut-il se méfier des gender studies ? Quelle est cette mystérieuse épidémie qui risque de dévaster les doux villages gaullois, et ruiner la subtile séduction et le délicieux libertinage qui y fleurissent ? La parade est subtile. Les gender studies favoriseraient l’« essentialisation ». Bon, l’intelligentsia masculine semble avoir intégré certains rudiments de la pensée féministe. Si seulement ce n’était pas pour mieux enfoncer celles qui s’en réclament.

Le journaliste Stéphane Delorme a en effet compris quelque chose : ramener un groupe d’individus à une série de traits et de caractéristiques communes qui les prédétermineraient est réactionnaire. Mais ce qu’il n’a pas compris, c’est que c’est précisément la théorie du genre (ou les études féministes) qui a déconstruit l’idée d’une identité féminine enracinée dans la nature. Et qui lie très étroitement cette déconstruction avec l’impératif d’égalité (et non de la « différence » ou du « cloisonnement », comme le prétend Stéphane Delorme). C’est Simone de Beauvoir, puis Christine Delphy et bien d’autres, en France, et aux Etats-Unis aussi : eh oui, cher Stéphane, que des femmes ! Barbant, non ?

Non content de discourir, sur un registre professoral, de ce qu’il ne connaît pas, Stéphane Delorme fait aussi parler les premières intéressées : les femmes réalisatrices. Un peu rebutée par l’édito, je ne suis pas allée jusqu’à lire à l’ensemble du dossier, mais il est cocasse de voir comment le débat proposé dans le numéro est soigneusement reformulé. Il ne s’agit plus, comme le dénonçait La Barbe, du sexisme dans le milieu du cinéma, des inégalités d’accès aux fonctions de réalisation pour les femmes.

Non, dans ce dossier, les Cahiers du cinéma entendent tout simplement poser la question de savoir s’il y a « une mise en scène féminine ». Curieuse question, et rien d’étonnant à ce qu’elle n’intéresse guère les réalisatrices, contrairement à ce qu’annonce fièrement Stéphane Delorme.

La fin est magistrale. Stéphane Delorme parvient à se positionner dans un juste milieu, en surplomb de deux positions également détestables. Entre la pensée conservatrice de la hiérarchie et la pensée féministe du cloisonnement, se situerait donc la « réflexion critique » de Stéphane Delorme et de ses potes cinéphiles, se proposant de « s’interroger sur les réalisatrices féministes », dans une revue qui, dès son « numéro 679 » (bravo !), admettait que, peut-être, de nombreux films sélectionnés à Cannes sont « machos » [3].

La réponse la plus pertinente est probablement venue d’Agnès Varda, sollicitée par Les Cahiers du cinéma et « qui n’a pas souhaité nous répondre ». On la comprend.

P.-S.

Sur le sexisme de la cinéphilie française, lire l’indispensable travail de Geneviève Sellier, et notamment cet article sur... les gender studies.

Notes

[1] "La revendication menaçante du collectif La Barbe (sur le mode "rendez-vous l’an prochain") appelait à une forme de discrimination positive qui de fait discréditerait toute femme sélectionnée au prochain festival. Cannes a eu raison de répondre : pas de discrimination", Cahiers du Cinéma, septembre 2012.

[2] "L’allergie française (justifiée) aux gender studies vient beaucoup de cette généralisation abusive - justement stigmatisée par Mia Hansen-Love dans le texte qu’elle nous a envoyé. "Les femmes" au pluriel, c’est le début de l’essentialisation et - ce qu’on a vu aux Etats-Unis - le début de la terreur".

[3] "ll ne faudrait pas que la pensée de la différence soit confisquée par le discours conservateur (qui remplace la différence par la hiérarchie) ni par le discours gender (qui remplace la différence par le cloisonnement) : penser la différence, c’est au contraire le début de la réflexion critique".