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Les Inégalités ethno-raciales

Une recension du livre de Mirna Safi

par Franz B
10 mai 2013

Mirna Safi est une sociologue affiliée à Sciences Po Paris. Conjuguant participations à l’Observatoire sociologique du changement et recherches au Laboratoire de sociologie quantitative du CREST (Centre de Recherche en Economie et Statistique), elle travaille en particulier sur les questions de ségrégation ethno-raciale et de discriminations. L’ouvrage de synthèse qu’elle vient de publier pour la collection « Repères » des éditions de La Découverte est une admirable introduction proposant la perspective analytique et conceptuelle à partir de laquelle rendre compte des inégalités ethno-raciales.

Qu’il s’agisse des problèmes de méthodologie posés par un genre d’inégalités qui demandent à être rigoureusement définies aux résultats de la recherche empirique qui peuvent notamment décrire les interactions entre ces inégalités et d’autres inégalités sociales, la synthèse de Mirna Safi risque de devenir un incontournable à l’adresse de tout militant de la cause antiraciste.

Spécificité des inégalités ethno-raciales et intersectionnalité

Et c’est d’autant plus vrai que la France souffre de cette situation paradoxale selon laquelle la question des inégalités ethno-raciales hante constamment le débat public (des « statistiques ethniques » aux diverses politiques publiques dites de « discrimination positive ») alors que la tradition sociologique nationale (d’Emile Durkheim à Pierre Bourdieu) ne s’est guère intéressée à prendre en considération ce type d’inégalités. L’hégémonie de la grille de lecture « classiste » a longtemps prévalu, y compris pour expliquer, à l’encontre des opinions et autres idées reçues amplement ventilées par les médias, l’importance non-discutable des déterminations économiques à l’origine des phénomènes migratoires.

Les années 1970 furent aussi aux Etats-Unis le moment d’un grand débat afin de savoir si les inégalités de race étaient aussi intenses et déterminantes que les inégalités de classe. Les arguments développés par le chercheur William Julius Wilson selon lesquels les acquis des Civil Rights lors de la décennie précédente n’ont pas complètement permis d’améliorer le sort des fractions les moins favorisées du prolétariat afro-américain butent malgré tout sur le « fait social total » (Marcel Mauss) de l’inégalité ethno-raciale prouvée par maintes recherches empiriques, dont celles montrant par exemple que les classes moyennes noires sont victimes de mécanismes inégalitaires les empêchant d’accéder à une meilleure réussite socioéconomique.

C’est qu’il y aurait alors tout intérêt à reprendre la distinction avancée par le sociologue Charles Tilly (l’inventeur étasunien du concept de « répertoire d’action collective ») pour qui les inégalités sociales peuvent s’expliquer tantôt par des logiques d’exploitation (soit l’extraction de profits à partir du travail d’autrui), tantôt par des logiques d’« accaparement d’opportunités » (soit l’exclusion interindividuelle ou institutionnelle d’autrui des zones d’opportunité existantes).

C’est pourquoi il faut affirmer une vision en « intersectionalité » (cf. ) mieux à même de caractériser la réalité multidimensionnelle de la stratification sociale, exprimant l’interdépendance des inégalités sociales (de classe, de genre, générationnelles, liées aux orientations sexuelles comme ethno-raciales) tout en respectant leurs spécificités propres. L’intersection des inégalités ainsi que leur renouvellement processuel ne doivent donc pas autoriser la prévalence d’un genre d’inégalités (par exemple de classe) sur un autre (par exemple ethno-raciales), d’autant plus que leurs causes respectives ne sont pas, loin s’en faut, toujours les mêmes.

Ethnie ou race ?

La synthèse richement documentée de Mirna Safi (sa bibliographie fait 27 pages sur un total de 125 !) débute en posant strictement les définitions délimitant le cadre analytique de son travail : pourquoi, en effet, celle-ci s’appuie-t-elle sur la formule adjectivale « ethno-raciale » au lieu de privilégier l’un des deux termes (ethnique ou racial) ? Dans tous les cas, l’auteure rappelle en premier lieu que nous avons affaire là à des « construits sociaux » séparés de toute « connotation biologique ou naturelle » (p. 7).

Surtout, l’ethnicité (une classification particularisante et localisée) comme la race (une classification moins euphémique et péjorative se voulant plus globalisante et générique) participent à la catégorisation sociale de groupes humains minoritaires, en particulier de sous-populations dans une société donnée ou un Etat-nation particulier. L’ethnicité et la race sont donc des « faits sociaux  » (p. 8) qui pourraient se distinguer de quatre façons toutes interconnectées.

Selon que l’on privilégie la biologie (la race) ou la culture d’origine (l’ethnicité). Selon que la catégorisation relève d’une assignation issue de l’extérieur du groupe (la race) ou d’une identification venant du groupe lui-même (l’ethnicité). Selon que la catégorisation induise une hiérarchisation morale (la race) ou non (l’ethnicité). Selon que les catégories raciales proviennent enfin de rapports de domination (la race) ou non (l’ethnicité).

L’assignation raciale s’appuie particulièrement sur l’« efficacité cognitive » (p. 9) des caractéristiques phénotypiques (la forme des yeux ou couleur de la peau comme des cheveux) qui peuvent s’élargir en incluant des critères culturels (comme la religion). Les marqueurs ethno-raciaux sont ici qualifiés d’« ascriptifs » parce qu’ils sont vécus et considérés comme appartenant en propre aux individus, même s’il s’agit toujours de constructions sociales. Il faut enfin souligner que l’assignation raciale en tant qu’identification du sous-groupe dominé par le groupe dominant peut historiquement se renverser en identification collective et ethnique (comme on l’a vu pour les Afro-Américains, un groupe relevant à la fois de l’ethnique et du racial).

L’histoire de l’esclavage, de la colonisation et des migrations postcoloniales aura ainsi soutenu les doubles processus de « racialisation  » (comme assignation sur un mode biologisant) et d’« ethnicisation  » (comme construction d’une identité collective) attestant in fine de la justesse de la définition ethno-raciale. Cette définition largement établie dans le champ des études étasuniennes sur le sujet rend compte à la fois des rapports de pouvoir entre groupes dominants et dominés et des logiques de construction identitaire des groupes racisés.

De cette définition découlent des conceptions, tantôt en termes (microsociologiques) de discriminations inconsciente, indirecte ou implicite (avec une « inertie cognitive  » pesant sur les représentations négatives), tantôt en termes (macrosociologiques) de discrimination structurelle ou systémique pouvant produire un « racisme sans racistes » (p. 20).

Faut-il des statistiques ethniques ?

La mesure des inégalités ethno-raciales repose sur les recensements effectués par des instituts de statistique publique plus ou moins directement dépendant de la sphère étatique. Ce qui signifie que les catégories raciales ou ethniques proposées par ces recensements sont d’emblée dotées d’une dimension d’officialisation. C’est ce que l’on nomme le « caractère performatif de la catégorisation statistique  » (p. 28).

Il faudra ensuite distinguer catégories assignées objectives (sous la forme d’informations factuelles renseignant l’ethno-racial, plutôt valorisées en Europe) et auto-déclarées ou subjectives (sous la forme de questions directes sur l’appartenance ressentie par l’enquêté, plutôt répandues en Amérique). L’existence de différentes catégories ainsi que leur perpétuelle problématisation méthodologique donnant à mieux percevoir l’imperfection structurelle dans le travail d’objectivation des inégalités ethno-raciales.

Sur 138 pays appartenant à l’ONU et ayant effectué un recensement de sa population autour de l’an 2000, 87 d’entre eux avaient collecté des données ethno-raciales. Ce qui fut le cas du Brésil, un modèle dans ce genre de collecte qui privilégie de plus une conception plus fluide (contrairement aux Etats-Unis) des catégories ethno-raciales (avec la prise en compte d’une possible multi-identification des enquêtés). Ce qui le fut aussi au Royaume-Uni, un des rares pays européens à utiliser dans ce cadre des auto-déclarations.

Ce qui ne fut pas le cas en France qui ne dispose que d’une seule étude intitulé « Trajectoires et Origines » et menée en 2008-2009 par Patrick Simon avec l’INED à avoir expérimenté différents modes de collecte de données ethno-raciales. On remarquera toute l’hypocrisie française (l’auteure parle d’état « schizophrène », p. 31) au sujet du débat public concernant les « statistiques ethniques » qui prend prétexte de l’universalisme abstrait du modèle républicain pour nier l’usage statistique de catégories ethno-raciales (par exemple auto-déclarées). Des catégories qui sont pleinement opérationnelles dans le monde social, tant dans le registre des interactions ou des relations interindividuelles que dans celui des institutions étatiques (exemplairement la police).

Comme le fait d’être aveugle (« color-blind ») aux inégalités ethno-raciales n’induit pas mécaniquement leur non-existence ou négation, leur prise en compte ne signifierait pas automatiquement leur validation sous la forme d’une inscription dans le marbre des institutions étatiques. Certes, l’utilisation historiquement désastreuse en Europe (à l’époque du nazisme) de données ethno-raciales est un argument digne de respect, mais « une certaine dynamique démocratique exerce une pression au sein des Etats occidentaux pour leur usage en tant que facteurs d’égalité » (p. 29). Surtout en France, un pays qui s’est historiquement enrichi en profitant successivement de l’esclavagisme, du colonialisme et de l’immigration postcoloniale.

Les inégalités ethno-raciales au travail

L’objectivation des inégalités ethno-raciales entreprise par Mirna Safi prend pour champ d’analyse les quatre domaines du marché du travail, de la ville, de l’école et de la sphère civique. Concernant le marché du travail, les questions de l’emploi, des trajectoires professionnelles et des conditions de travail sont priorisées. Aux Etats-Unis,

« les travailleurs issus des minorités sont ainsi exposés à des périodes de chômage plus longues et plus fréquentes qui réduisent de fait leur expérience professionnelle, ce qui à son tour entrave la progression de leurs salaires  » (p. 42).

En France, « à niveau d’éducation égal, les immigrés ont de plus fortes chances d’être au chômage et de plus faibles chances de connaître une mobilité professionnelle ou une promotion salariale  » (p. 42).

Plus significatifs encore, les chiffres disponibles en France concernant les enfants d’immigrés (particulièrement maghrébins et africains) attestent de plus grandes difficultés d’accès à l’emploi, toutes choses égales par ailleurs (autrement dit, même quand leurs qualifications sont égales à celles des enfants de parents non-immigrés). Ce constat est plus nettement accentué pour les femmes d’origine maghrébine qui ne bénéficient que très peu de l’effet de rattrapage offert par l’acquisition de diplômes.

Le débat plus étasunien que français (encore que les analyses d’un sociologue comme Hughes Lagrange auteur en 2010 d’un problématique Déni des cultures poussent dans cette direction) de la « différence culturelle » ou de la « culture de la pauvreté  » qui caractériseraient certains sous-groupes (les Afro-Américains aux Etats-Unis, les enfants français de parents originaires d’Afrique sahélienne) hésite entre acculturation spécifique du groupe dominé aux inégalités ethno-raciales et culturalisme figé (au risque du racialisme).

Extérieure au marché du travail, la ségrégation territoriale et résidentielle (ou un mauvais appariement spatial entre le lieu de travail et le lieu de résidence) comme, interne à ce marché, la désindustrialisation (avec la hausse corrélative de la demande de travail qualifié) participent également à renforcer des logiques inégalitaires relativement compensées par un capital social inégalement distribué entre groupes dominés. Les méthodes régulières de « testing  » (p. 53) vérifient empiriquement ce que certains dénomment « discrimination par l’adresse  » et d’autres « tri ethno-racial  » dans les métiers déterminés par des stratégies entrepreneuriales attribuant fallacieusement une moindre productivité aux personnes perçues via les marqueurs « ascriptifs  » de la race.

Les études comparatives qui ont émergé depuis le début des années 2000 (par exemple mettant en regard en 2011 la France et le Royaume-Uni) convergent vers de semblables conclusions : « (…) quasiment partout, les minorités issues de l’immigration sont défavorisées devant l’emploi, plus vulnérables au chômage, concentrées dans les métiers les plus difficiles et perçoivent des salaires inférieurs aux natifs toutes choses égales par ailleurs  » (p. 55).

L’ethno-racial au prisme de la ville et de l’école

Les inégalités ethno-raciales s’exerçant sur le marché du travail et concernant généralement l’emploi représentent peut-être la part la mieux connue ou la plus étudiée. Et c’est elle qui induit souvent le biais selon lequel ce genre d’inégalités sociales doit finalement se comprendre en tant que subsumées sous les inégalités de classe. Le racisme étant soluble avec le capitalisme dont l’abolition entraînerait mécaniquement la disparition de l’ethno-racial. Mais alors, comment expliquer que, dans le domaine résidentiel ou territorial, « les Afro-Américains qui perçoivent un revenu annuel égal à 50.000 dollars sont aussi ségrégués que ceux qui gagnent moins de 2.500 dollars  » (p. 59) ?

Pensée comme un phénomène transitoire par les partisans de l’hypothèse de l’assimilation spatiale (comme les fondateurs de la prestigieuse Ecole de Chicago), la ségrégation ethno-raciale représente une dynamique sociale persistante, en dépit de l’affaiblissement ou de la disparition de ses causes historiques. Il faudra ici distinguer des phénomènes (parfois connectés) de ségrégation contrainte et désavantageuse, d’auto-ségrégation volontaire (comme certains groupes ethniques originaires d’Asie se regroupant afin de parer collectivement aux discriminations à l’emploi) et d’évitement (c’est le « White Flight » des Blancs désireux d’habiter des quartiers homogènes racialement).

La discrimination rebondit également sur toutes les étapes de la recherche d’un logement, que l’on prenne pour exemple les pratiques étasuniennes du « steering » (soit la proposition de logements par des bailleurs dans des quartiers pauvres et homogènes ethniquement à des individus catégorisés comme appartenant à ce groupe ethnique) ou du « redlining » (soit la disparité d’octroi de prêts bancaires en fonction de classifications ethno-raciales). La crise des « subprimes » en 2008 a notamment été alimentée par l’attribution des crédits les plus pourris aux individus parmi les plus assignés ethno-racialement.

Pour les raisons invoquées plus haut, les chiffres manquent en France même si elle s’ouvre progressivement aux méthodes de « testing » (comme le fit par exemple la Halde en 2006) qui rendent compte d’une forme de « discrimination informelle » (d’après la définition de Sylvie Tissot, p. 66) déterminant l’existence d’une dynamique socio-spatiale ségrégative.

L’école est un autre champ social dans lequel se perpétuent les inégalités ethno-raciales, encore trop souvent rabattues sur une stricte perspective socioéconomique. Certes, la faiblesse des ressources (économiques mais aussi sociales ou culturelles) des parents pèse sur la réussite scolaire de leurs enfants. Et ce mécanisme est accentué par l’existence des systèmes éducatifs (en France, en Allemagne, en Belgique, en Autriche, en Suisse) rapidement sélectifs (comme le montre une étude de l’OCDE de 2010 s’appuyant sur des données comparatives fournies par l’enquête PISA).

Pourtant, la dynamique égalitaire traverse (exemplairement aux Etats-Unis) les enfants assignés de manière ethno-raciale, quelle que soit la position de classe de leurs parents. Là encore, l’explication culturelle se fait pressante, tantôt dans le sens du développement par les dominés d’une « culture oppositionnelle » (c’est la thèse de William Julius Wilson, p. 73) identifiant l’école au groupe dominant, tantôt dans celui d’une « pauvreté culturelle » (c’est en France celle de Hughes Lagrange, p. 72) découlant de structures familiales héritées du pays d’origine, ceci afin de mieux différencier les « minorités volontaires  » (issues de l’immigration à motif économique) des « minorités involontaires  » (originaires de l’esclavage ou de l’immigration postcoloniale).

Pourtant, les enquêtes empiriques montrent une forte aspiration à la réussite scolaire des enfants des minorités ethno-raciales, même si persistent leurs désavantages objectifs. A l’écart de ces deux hypothèses culturelles, la psychologie sociale rappelle quant à elle l’importance de l’intériorisation par les enfants des groupes minoritaires des stéréotypes ethno-raciaux affectant leurs performances scolaires. La reprise de ces stéréotypes par les enseignants eux-mêmes comme par les manuels scolaires, ainsi que la segmentation hiérarchisée des parcours et le différentiel de ressources offertes par les établissements (mis en concurrence et suscitant l’« évitement scolaire  » de la part des parents qui le peuvent) viennent également renforcer la reproduction des inégalités ethno-raciales.

« L’école fonctionnerait ainsi comme une institution de pérennisation des inégalités dont le contexte socioéconomique familial est la source ; elle prépare les enfants issus des minorités à occuper leur position inférieure dans la stratification sociale  » (p. 75).

Discriminations légales et inégalités ethno-raciales face à la santé

Il existe enfin tout un champ qui participe à l’établissement des inégalités ethno-raciales et ce n’est pas l’un des moindres puisqu’il bénéficie de la légitimité et de l’autorité offertes par le droit lui-même : ce sont les discriminations légales qui, séparant juridiquement les nationaux des autres (par exemple les étrangers non-européens vivant en France), excluent ces derniers de quasiment un quart des emplois disponibles (en gros les trois fonctions publiques à l’exception de l’enseignement supérieur).

A ces inégalités légales d’accès à l’emploi public s’ajoutent complémentairement des discriminations policières et judiciaires, alors que ce sont les populations minoritaires qui souffrent le plus de la criminalité. En France, la surreprésentation des étrangers dans les prisons est de 25 % rapportée aux 6 % qu’ils représentent par rapport à l’ensemble de la population nationale. Aux Etats-Unis, le ratio d’incarcération des Noirs par rapport aux Blancs est de l’ordre de 1 à 8, tous crimes confondus. Quant à l’intensité du « profilage racial » (p. 85), autrement dit l’utilisation par les policiers en exercice des catégories ethno-raciales comme signes d’une délinquance potentielle, elle a été maintes fois avérée (notamment par un chercheur comme Laurent Mucchielli).

Comme les chercheurs ont prouvé que le coût social en termes de pérennisation des stéréotypes raciaux et de reproduction des inégalités sociales est au fond bien plus élevé que les éventuels bénéfices censément rapportés par l’utilisation de telles pratiques. Ainsi que le montrent notamment les travaux de Loïc Wacquant, la criminalité se trouve racialisée en même temps que la misère pénalisée. La misère est enfin tributaire des inégalités de santé et d’accès aux soins. C’est que les individus appartenant aux minorités ethno-raciales sont moins couverts par les assurances complémentaires, maitrisant moins les interactions avec les représentants des organismes de santé, victimes d’erreurs plus nombreuses de la part de ces derniers ou encore soumis à un stress ou une anxiété qui, découlant de la stigmatisation raciste, finit par détériorer leur santé.

En conclusion de son ouvrage, Mirna Safi explique qu’elle aurait pu également traiter d’autres registres dans lesquels s’exercent avec plus ou moins d’intensité les inégalités ethno-raciales (de revenus ou de patrimoine, face à la pauvreté ou dans le domaine de l’action politique). C’est qu’il n’y a pas une seule sphère sociale qui échapperait à la mesure d’inégalités.

Ce qui la pousse à parler de « discrimination institutionnelle » (pour reprendre la formule de l’un des militants historiques du Black Power, Stokely Carmichael) afin de couper court aux analyses qui ne s’en tiendraient qu’à une fragmentation de la réalité sociale. Parce que les sphères sociales sont toutes en interaction, les inégalités ethno-raciales caractérisées par le même aspect cumulatif qualifiant toutes les inégalités sociales (comme le montrent les travaux communs d’Alain Bihr et Roland Pfefferkorn).

Intrinsèquement liées aux institutions et ne se réduisant donc pas aux seules interactions ou relations interindividuelles, imbriquées à d’autres formes d’inégalités sans pour autant valoir (à l’instar des inégalités de genre) comme une déclinaison particulière des inégalités de classe, les inégalités ethno-raciales manifestent in fine l’existence d’un «  projet racial » ou « raciste ». Celui d’une société créant ou reproduisant «  des structures de domination fondées sur une caractérisation ethno-raciale » (p. 92).

Et c’est là tout l’intérêt libérateur des sciences sociales que d’objectiver une dynamique inégalitaire afin d’offrir aux minorités racisées, par-delà le déni français s’adossant sur la croyance dans les pouvoirs assimilationnistes ou intégrationnistes de la République, les moyens symboliques d’un « empowerment » propice à lutter et s’émanciper.

P.-S.

Les Inégalités ethno-raciales a été publié à La Découvert, coll. « Repères, 2013.