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Les fast-thinkers se dévoilent (Présentation)

L’éditorialisme à l’épreuve du "foulard islamique"

par Domenico Joze
18 février 2005

Le terme « fast-thinkers » (penseurs rapides) est de Pierre Bourdieu. Il l’utilise pour qualifier les éditorialistes et intellectuels médiatiques, toujours prompts à intervenir sur tous les sujets que l’actualité propose, dans des délais records, s’imposant comme des personnes prétendument capables de penser pertinemment dans l’urgence. Urgence et sagacité, pourtant, font rarement bon ménage... [1]

« Ce qui est sûr c’est qu’il y a un lien entre la pensée et le temps. Et un des problèmes majeurs que pose la télévision, c’est la question des rapports entre la pensée et la vitesse. Est-ce qu’on peut penser dans la vitesse ? Est-ce que la télévision, en donnant la parole à des penseurs qui sont censés penser à vitesse accélérée, ne se condamne pas à n’avoir jamais que des fast-thinkers, des penseurs qui pensent plus vite que leur ombre...
(...) Il faut en effet se demander pourquoi ils sont capables de répondre à ces conditions tout à fait particulières, pourquoi ils arrivent à penser dans des conditions où personne ne pense plus. La réponse est, me semble-t-il, qu’ils pensent par « idées reçues ». Les « idées reçues » dont parle Flaubert, ce sont des idées reçues par tout le monde, banales, convenues, communes ; mais ce sont aussi des idées qui, quand vous les recevez, sont déjà reçues, en sorte que le problème de la réception ne se pose pas. Or, qu’il s’agisse d’un discours, d’un livre ou d’un message télévisuel, le problème est de savoir si les conditions de réception sont remplies ; est-ce que celui qui écoute a le code pour décoder ce que je suis en train de dire ? Quand vous émettez une « idée reçue », c’est comme si c’était fait ; le problème est résolu. La communication est instantanée puisque, en un sens, elle n’est pas. Ou elle n’est qu’apparente. L’échange de lieux communs est une communication sans autre contenu que le fait même de la conversation. Les « lieux communs » qui jouent un rôle énorme dans la conversation quotidienne ont cette vertu que tout le monde peut les recevoir et les recevoir instantanément : par leur banalité, ils sont communs à l’émetteur et au récepteur. A l’opposé, la pensée est, par définition, subversive : elle doit commencer par démonter les « idées reçues » et elle doit ensuite démontrer. Quand Descartes parle de démonstration, il parle de longues chaînes de raisons. Ça prend du temps, il faut dérouler une série de propositions enchaînées par des « donc », « en conséquence », « cela dit », « étant entendu que »... Or, ce déploiement de la pensée pensante, est intrinsèquement lié au temps. »

Pierre Bourdieu [2]

L’éditorial, en tant qu’il autorise le parti pris, est détaché des règles en vigueur qui s’appliquent théoriquement aux autres journalistes d’actualité - celle de l’ « objectivité », notamment. Leurs articles ont donc valeur de tribune, en ce qu’ils engagent une opinion. De fait, les éditorialistes jouissent d’un statut particulier, qui les place au-dessus des autres rédacteurs et les expose : en atteste symboliquement la photo qui trône généralement en haut de page. Ils jouissent aussi d’une notoriété et d’une reconnaissance dans les milieux médiatiques qui leur permettent d’y être régulièrement vus et entendus. [3]

Leur visibilité déborde donc du seul cadre de la presse écrite où ils interviennent. Il n’est pas rare de les entendre à la radio ou de les voir invités sur des plateaux télévisés pour y débattre, quand ce n’est pas pour y présenter un livre. Nous retiendrons ici quelques-uns d’entre eux : Claude Imbert (Le Point, LCI), Jean-François Kahn (Marianne), Jean-François Revel (Le Point), Jean Daniel (Nouvel Observateur), Georges Suffert (Le Figaro), Denis Jeambar (L’Express) et Alain Duhamel (Le Point, Libération, France 2, RTL).

Nous mentionnerons également quelques « intellectuels » habitués des plateaux de télévision et des pages « tribunes » des journaux, que Bourdieu nommait les « fast-thinkers » - il avait d’ailleurs cité l’exemple de Alain Finkielkraut, comme parangon des «  pauvres Blancs de la culture  ».

Les articles analysés sont tous liés - partiellement ou dans leur intégralité - aux débats qui ont agité l’année 2003 et le début de l’année 2004 sur le « voile islamique » et la laïcité.

A l’automne 2003, Claude Imbert, éditorialiste et rédacteur en chef de l’hebdomadaire Le Point - qui avait déjà écrit « l’islam constitue un obstacle à l’intégration et les musulmans de France ne pourraient être intégrés que s’ils renonçaient à une conception communautaire de leur existence. Faute de quoi, ils seraient toujours perçus comme des éléments perturbateurs de la vie en communauté » [4] - suscita un mini-scandale médiatico-médiatique, après avoir déclaré sur LCI :

« Il faut être honnête. Moi, je suis un peu islamophobe. Cela ne me gêne pas de le dire. (...) j’ai le droit, je ne suis pas le seul dans ce pays à penser que l’islam - je dis bien l’islam, je ne parle même pas des islamistes - en tant que religion apporte une débilité d’archaïsmes divers, apporte une manière de considérer la femme, de déclasser régulièrement la femme (...) en plus un souci de supplanter la loi des Etats par la loi du Coran, qui en effet me rend islamophobe. » [5]

Il y a lieu d’être perplexe : quelle est la différence entre être islamophobe et « un peu islamophobe » ? Quel sens conférer à cette atténuation ridicule ? Ridicule, car on ne dira pas « je suis un peu antisémite », mais : « je suis antisémite », ou « je suis un peu homophobe » mais : « je suis homophobe ». Au-delà de cette inconséquence langagière, qui est plutôt règle qu’exception chez de nombreuses « grandes » figures médiatiques, c’est la justification apportée à son propos (« je ne suis pas le seul ») pour lui conférer une légitimité, ou se dédouaner de toute culpabilité, qui est effroyable. Qu’une majorité d’Allemands fussent antisémites en 1939 rend-il plus acceptable et légitime cet antisémitisme ?

Au-delà de cette considération sur la caution de légitimité que constitue cet « argument numérique », il y a quelque chose d’amusant, encore une fois, à voir un éditorialiste recourir à l’argument du nombre. Les éditorialistes ont en effet le plus souvent tendance à faire montre de mépris pour les Français, par divers procédés sémantiques (opposition, par exemple entre la raison et le bon sens des dirigeants et journalistes, et les passions de la « France d’en bas » [6]). Ce procédé est employé régulièrement, et consiste à faire référence à une France fantasmée, sur laquelle les éditorialistes semblent rejeter des idées que, peut-être, ils répugnent à assumer.

Bien que les propos de Claude Imbert aient choqué (le MRAP - Mouvement contre le Racisme et pour l’Amitié entre les Peuples - avait d’ailleurs dénoncé ces propos) et fait couler de l’encre à l’époque, le scandale retomba comme un soufflet. Ces propos, pour navrants qu’ils soient, ne font pas de Claude Imbert un cas isolé. S’il est le seul à s’être explicitement reconnu islamophobe, nous allons voir que son opinion semble partagée par la majorité des éditorialistes. De fait, une rhétorique commune rapproche la plupart d’eux, qu’ils soient issus de publications de gauche ou de droite - ce qui est tout de même comique pour des individus toujours enclins à dénoncer la « pensée unique » et le « politiquement correct » (entendre « consensus républicain » : la désignation change, mais pas la réalité [7]).

Cette rhétorique se distingue aisément, en ce qu’elle use des mêmes procédés : le recours aux assertions, pour masquer une inculture certaine ; le recours à des opinions d’intellectuels, d’associations, de féministes, comme paravent à toute potentielle accusation d’antiféminisme ou de racisme. En y regardant de plus près, il appert que cette inculture est probante, qu’elle se constate par l’absence ou la rareté des données empiriques, qui aboutit à un à-peu-près arrogant d’autosuffisance.

Dès lors, nous pouvons soulever la question : nos « grands » hommes médiatiques sont-ils, dans une certaine mesure des pourvoyeurs ou légitimateurs de racisme ? Car, en décortiquant leur prose, on note une proximité avec certains procédés langagiers d’extrême droite (rhétorique de l’invasion, du péril intérieur, amalgames et clichés). L’argument de la défense des valeurs républicaines n’est-il pas un prétexte à l’expression insidieuse d’un racisme, auquel éditorialistes et intellectuels ne sont pas plus imperméables que le reste de la société ? Et, dans une certaine mesure, nous pouvons nous poser la question : le racisme ne serait-il pas légitimé par ces individus qui, tout en se répandant en a priori et en représentations fantasmatiques, donnent une caution intellectuelle au racisme et à son expression ?

Notes

[1] Lire Sur la télévision, Liber-Raisons d’Agir, 1996, pp. 29-32.

[2] Sur la télévision, pp. 30-31.

[3] Lire à ce propos, dans Les nouveaux chiens de garde de Serge Halimi, op. cit., le chapitre 4 (Un univers de connivences, pp. 75-101. L’auteur y évoque les journalistes qui « règnent sur la profession  », de Alain Minc à Bernard-Henri Lévy, en passant par Serge July ou Alain Duhamel.

[4] Claude Imbert, « L’intégration contre l’intégrisme », Le Point n° 1550, 31 mai 2002. (Cité par Vincent Geisser, La nouvelle islamophobie, op. cit., p. 37).

[5] LCI, vendredi 24 octobre 2003.

[6] Lire « L’opinion et ceux qui la font », in Le racisme républicain, L’esprit frappeur, 2002, p. 15

[7] Cf. entrée « Modération et raison » du Dictionnaire de la lepénisation des esprits. Pierre Tévanian et Sylvie Tissot, op. cit.